PREMIÈRE PARTIE
nalistes. Quand la guillotine fut dressée, plusieurs montèrent sur la plate-forme et Heidenrech leur donna des explications. A un moment même, Sardou se laissa jeter sur la bascule par les aides du bourreau et on fît le simulacre de le guillotiner. A sa tête on avait substitué une botte de paille. Il en fut quitte pour une courbature, qui dura, paraît-il, plusieurs jours.
L'affaire des joyeusetés de ces Messieurs pendant cette nuit fît d'ailleurs assez de bruit pour que M. Steenackers interpellât vivement le ministre, M. Chevandier de Valdrôme, au Corps Législatif. Il affirmait, entre autres choses, qu'un des rédacteurs du Petit Journal avait rempli les fonctions d'aide du bourreau.
J'ai raconté dans mes Souvenirs de la Roquette la démarche au moins déplacée que se permit Capoul en cette circonstance. Il avait une envie folle d'assister à l'exécution de Troppmann. Il se rappela que l'abbé Grozes était son compatriote. Déjà il lui avait demandé une photographie de l'assassin de Pantin, en échange de laquelle il lui avait envoyé la sienne avec cette dédicace : En échange d'un grand criminel, je vous envoie un humble pécheur. Octobre, 69. L. Capoul.
Ce premier succès l'enhardit. Il se crut autorisé à adresser en janvier 1870 la lettre suivante à l'abbé Grozes :
« Mon cher Monsieur Crozes,
« Combien je regrette de ne pas m'être trouvé chez moi, quand vous m'avez fait l'honneur d'y venir.
Veuillez accepter toutes mes excuses, de voua être ainsi dérangé et n'oubliez pas que je reste toujours à votre service, soit pour faire un peu de bien, ou vous donner mon concours s'il vous était agréable, pour un office quelconque.
« En ce moment vous êtes la providence et la consolation d'un grand criminel; puis-je, par votre puissante intercession, assister à ses derniers moments? J'apprends que M. Claude délivre quelques cartes en dehors de la masse du public et je vous serais mille fois obligé de lui demander en mon nom, qui ne lui est pas étranger, au moins deux entrées.
« Pardonnez-moi cette curiosité, dont je me confesse pour l'instant et dont je me repentirai humblement, quand, par vous, j'aurai pu la satisfaire. Votre respectueux serviteur et ami,
« L. Gapoul. »
a Ce mercredi. »
Lorsque Campi fut exécuté, un curieux, qui m'était inconnu, abusa d'un de mes meilleurs amis pour l'obliger à courir à onze heures du soir à la Roquette me prier de le garder auprès de moi, afin qu'il ne perdît pas une scène de ce drame. Il ne me quitta en effet qu'à six heures du matin, au retour du cimetière d'Ivry, où il avait tenu à m'accompagner, enchanté de sa nuit qu'il n'aurait pas, m'assura-t-il à plusieurs reprises, donnée pour un million.
A l'exécution de Marchandon, on se montrait une femme qui, de la terrasse d'une maison voisine, lorgnait attentivement la guillotine à l'aide d'une forte jumelle. Malgré la mante qui recouvrait sa tête, on
distinguait que cette femme était jeune. Plusieurs la reconnurent pour avoir assisté aux exécutions précédentes.
A l'exécution de Gamahut, un bon petit bourgeois gras et replet, qui avait apporté une chaise pour ne pas se fatiguer et ne perdre aucun des détails de l'exécution, racontait à ses voisins qu'il n'en avait pas manqué une seule depuis vingt ans. Il avait vu Troppmann, Barré el Lebiez, Moreau, Billoir, Prévost, Ménesclou, Campi. Pour rien au monde il n'aurait voulu manquer celle-ci. C'était la troisième nuit qu'il passait sur la place.
Une nuit d'exécution, parcoure?, les abords de la place de la Roquette, du boulevard Voltaire, du boulevard Ménilmonlant, vous vous heurte?, à chaque pas à des groupes composés en partie de filles ivres el de souteneurs qui se dirigent en chantant vers le lieu de l'exécution. Les élablissemfinls de marchands de vin qui avoisinent la place sont bondés; quelques ouvriers accompagnés de leurs femmes, de leurs enfants, enchantés de ce spectacle gratuit, soupent les uns avec du saucisson, les autres avec du fromage; les enfants jouent dans la rue, interrompant leurs jeux, pour lancer à pleins poumons, à la grande joie de leurs parents, des: «Ohé, Cainpil ohé, Gamahut! ohé Marchandonl »
La haie des curieux commence à barrer la rue de la Roquette en deçà et en delà de la place, ainsi que dans les rues qui bordent les prisons de la Petite el de la Grande-Roquet le. L«s plus agiles grimpent dans les arbres. Quelques minutes avant l'exécution de Campi, je vis un curieux dégringoler, pousser un cri;
il venait de se casser la colonne vertébrale. De tous côtés, de pâles voyous, le cou étranglé dans une cravate de couleur voyante, se livrent à d'ignobles plaisanteries sur le condamné, et font rire aux larmes leurs compagnes, des gamines qui n'ont pas quinze ans. Les cafés, les cercles envoient leurs représentants. 11 y a de tout : des filles de brasserie, des boudinés étriqués, jusqu'à des filles déguisées en homme.
On devait guillotiner un condamné place de la Roquette. Pendant la nuit, les frères Lyonnet se rendirent chez un petit traiteur du quartier de la Roquette où Heidenrech avait l'habitude, ses préparatifs terminés, de venir prendre une légère collation. Gomme il restait du temps, Heidenrech, après avoir vidé son verre de vin sucré, pria un des frères Lyonnet de lui conter quelque chose.
Anatole dit la Musette de Mûrger. Au troisième couplet, il dut s'arrêter, Heidenrech fondait en larmes...
S'il est vrai que la peine de mort est une nécessité sociale, n'est-il pas souverainement indécent que la société la transforme en un mélodrame, où tous les acteurs déclament faux et jouent un rôle aussi répugnant qu'immoral?
« La société va absolument contre son but, à
écrit M. Rochefort au lendemain de l'exécution de Campi, qui est probablement de montrer les conséquences d'un meurtre et de faire haïr le meurtrier. Lorsqu'on voit cet homme qu'on mène à l'abattoir, conduit comme le bœuf gras par des sacrificateurs...