PREMIÈRE PARTIE
il devient, ne fût-ce qu'un quart d'heure, intéressant au même degré que le taureau amené dans l'arène sous les piques, les banderolles et finalement l'épée de toute une escouade de picadores. »
Que la société tue, si elle croit que c'est son droit, mais qu'elle tue avec dignité.
C'est ce sentiment qui a inspiré M. Bardoux lorsqu'il a fait voter par le Sénat que les exécutions capitales cesseraient d'être publiques, et M. Gharton, lorsqu'il a proposé d'abroger l'article 12 du Code pénal ainsi conçu :
« Tout condamné à mort a la tête tranchée » et de « substituera la mutilation du corps des condamnés, aussi longtemps que l'on ne jugera pas possible d'abolir la peine de mort, un agent physique ou chimique assez puissant pour anéantir instantanément la vie. »
L'écrivain qui signe Ignotus au Figaro m'a fort insulté il y a quelques mois, parce qu'appelé au Sénat pour donner mon opinion, j'avais été de l'avis <ie MM. Bardoux et Charton.
« 11 faut bien que la société se défende! s'écrie-
t-il; où irons-nous si...? même un prêtre qui... etc., etc.; l'audace des malfaiteurs n'aura plus de bornes,
on ne verra qu'atrocités et guet-apens... Une
répression est nécessaire,., etc. l'échafaud est un exemple...»; comme si tout le monde n'était pas d'accord aujourd'hui que la peine de mort n'est ni exemplaire, ni juste, ni utile. Qu'est-eile donc? Elle est! C'est tout. On la maintient parce qu'on a peur de toucher à ce qui existe. C'est mauvais, c'est
détestable, mais cela existe. La guillotine pour la guillotine, c'est de l'art pour Fart.
Soit! mais qu'on ne nous répète plus que la guillotine est une école de moralité. Quand une institution produit juste le contraire de ce qu'on est en droit d'en attendre, elle est jugée. Quand on voitl'échafaud servir chaque fois de prétexte à des fêtes, à des orgies, jusque dans la prison où le condamné dort son dernier sommeil ; quand on voit non plus seulement des filles sans mœurs, de cyniques voyous, mais des magistrats, de hauts fonctionnaires, des hommes, des femmes du monde, courir après ce spectacle, solliciter un strapontin, jouer avec le couperet, intriguer auprès du bourreau, pour jouir de sa société, pour voir jaillir le sang, tomber le cadavre ; quand on voit les coquins préparer leur entrée, leur sortie, le mot de la fin, on se demande comment les pouvoirs publics peuvent prêter leur concours à un pareil scandale.
Peut-on imaginer quelque chose de plus répugnant que l'attitude des deux derniers coquins qui ont été guillotinés place de la Roquette?
Quand on pénétra dans la cellule de Rivière, il était debout et à moitié habillé. A l'entrée du directeur et des personnes qui l'accompagnaient, il eut un soubresaut, et devint pâle...
« — Rivière, dit le directeur, votre recours en grâce a été rejeté...
« — Rejeté! Ah! je m'en doutais, s'écria-t-il tout pâle... Et l'autre, y passe-t-il aussi? »
Il commença à s'habiller en marmottant des récriminations contre la déveine, contre M. Grévy qui