PREMIÈRE PARTIE
« — Retirez -vous, lui dit-il grossièrement. Je n ai pas besoin de vous! »
Comme Rivière, il se tourne vers le public. Mais sa langue sèche se colle à son palais. Sa gorge est serrée. 11 ne peut crier, il bredouille quelques mots inarticulés.
« — Adieu, les garçons/.,, prétendent avoir entendu certains des assistants; d'autres croient qu'il a dit tout simplement : Nous voici tous deux. Enfin, un grand nombre ont compris : On tue les jeunes/ »
De bonne foi ces égards dont on entoure le condamné à mort ne sont-ils pas choquants? N'est-elle pas grotesque l'attitude de tous ces « gentlemen » qui s'empressent autour de ce coquin, surtout quand on songe à l'agonie de ses victimes? C'est à qui adoucira l'amertume de ses derniers instants. Rien n'est trop bon pour lui. On évite de l'attrister, on cherche à faire diversion dans ses pensées, on lui dissimule la vue du couperet, on veille à ce que les cordes ne le serrent pas trop. Tout cela nejure-t-il pas avec l'idée du châtiment, de l'expiation?
Maintenons la peine de mort, si sans elle la société est en péril, mais que cette peine en soit une ! quelle soit la plus redoutable, vraiment la dernière ! Qu'il soit entendu que pas un criminel de profession ne sera épargné, et que sa mémoire sera vouée à l'opprobre et à l'oubli.
Lorsque M. de Gavardie me fit l'honneur de m'interroger à l'époque où vint en discussion, au Sénat, le projet de M. Bardoux sur la non-publicité des
exécutions capitales, j'allai demander à l'abbé Grozes son opinion.
« — Je voudrais, me répondit-il, que, dès qu'un homme est condamné à mort, on l'emmenât au loin, dans une lie déserte, sans que personne sût où il est, et qu'on l'exécutât aussi obscurément que possible. »
A l'heure actuelle, l'unique préoccupation des pouvoirs publics est de s'assurer si la mécanique est bonne, et si le bourreau opère bien.
C'était en 1866. Un homme de cinquante-quatre ans environ, M. Gouvreux, s'était installé depuis quelques années dans un hôtel de Gastellamare, sur la charmante hauteur de Quisisana.
M. Gouvreux était en proie à une idée fixe : mourir sans souffrir. Il lut tout ce qui avait trait au supplice de la guillotine. On trouva chez lui des pages usées, où l'on examinait si la tête du guillotiné voit et sent après l'exécution. Il arriva à se persuader que ce genre de mort est le plus doux.
Il dressa alors une belle guillotine dans la partie qui séparait son salon de sa chambre à coucher. L'élément essentiel de son invention était une hache mobile, sur le manche de laquelle pesaient 60 kilogrammes de plomb. Il essaya l'instrument sur plusieurs animaux.
Quand il se fut bien assuré de l'excellence de sa machine, il l'orna. Il l'encadra de deux rideaux rouges, élégamment entr'ouverts. Entre les rideaux, sous le couperet, il dressa une table avec des marches, et couvrit le tout d'une tapisserie noire. Il plaça un coussin moelleux vers le coin de la table où devait repo-