PREMIÈRE PARTIE
D'autres fois, c'était un directeur de théâtre qui venait, le fonctionnaire s'informait :
« — Êtes-vous content?
« — Heul monsieur, comme ci, comme ça..., on veut encore me forcer à rallonger les jupes de mes danseuses...
«— Considération mesquine! Il faut voir i'art... l'art, rien que...
« — Précisément... c'est ce que je pensais... mais Sardou ne veut pas...
« — Je crois que vous ne saisissez pas bien... comprenez-moi... Il faut voir, entendez bien... votre idéal ?
« — Ah ! parfaitement, mâle et fier, répondait le directeur, auquel l'huissier avait donné le mot.
« — Merci, je suis très heureux... avec des hommes tels que vous, j'atteindrai facilement le but que je me suis proposé. »
Et le fonctionnaire était aux anges. Ce n'était pas plus malin que cela de régénérer le théâtre !
Ne serions-nous pas en train de rééditer, pour les voleurs de profession, Yidéal mâle et fier de ce naïf fonctionnaire ?
La loi sur la relégation a été votée par un sentiment d'humanité. Elle amènera, logiquement et à court intervalle, la suppression de la peine capitale. A quoi bon guillotiner si l'exil suffît ? En outre, pourquoi ne chercherait-on pas à rendre cet exil, sinon agréable, du moins profitable à l'exilé? Faisons-en un colon ; aidons-le à se refaire une vie nouvelle. Là-bas, à la Guyane, à l'île des Pins, loin des centres corrupteurs, sous un climat réparateur, ce malheu-
reux renaîtra à la santé, à l'honneur. Nous aurons ainsi accompli deux bonnes actions : supprimé un voleur et créé un honnête homme.
C'est ainsi qu'on raisonne à Paris, à trois mille lieues du pays où l'on envoie ces gens.
Au ministère, on trace gravement sur le papier des ateliers, des chantiers de travaux, des exploitations forestières, agricoles, minières ; on répartit les relégués entre ces établissements, d'après leurs aptitudes, leurs connaissances, leur âge, leur état de santé ; on installe des dépôts d'arrivée, de préparation ; des fermes modèles, des cours d'agriculture, de métiers manuels. C'est à vous donner envie de dire adieu à la mère patrie pour se faire reléguer.
Le marquis de Rays n'a guère procédé autrement quand il a lancé son affaire de Port-Breton. Il a fait miroiter, aux yeux des gogos, les splendeurs de la Nouvelle-France, et les millions ont afflué dans ses caisses.
Nous sommes furieux que les coquins rêvent de la Nouvelle-Calédonie, mais qui donc leur en brosse des peintures attrayantes? Cette loi sur la relégation n'est-elle pas dans sa sécheresse même un alléchant programme? Relisez-là, et dites-moi si elle n'est pas une prime au vol et à l'assassinat ? Quand je serai fini, vidé, usé, quand je n'aurai plus ni emploi, ni gîte, ni famille, l'article 4 m'aidera à retrouver tout cela avec la garantie du gouvernement. En ouvrant aux coquins ces perspectives de bonheur, de vie tranquille, assurée, le gouvernement favorise, à son insu, le vice, le vagabondage, le crime. La Nouvelle! c'est le paradis retrouvé. Il y aura bien quel-