‹ Le monde des prisonsChapitre 85 sur 171 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

ques ronces, quelques épines, mais où n'y en a-t-il pas ? Allons-y gaiement !

Ce qui, maintenant, est beaucoup plus grave, c'est que ces perspectives de bonheur sont absolument mensongères. Sans s'en douter, le gouvernement joue les marquis de Rays. C'est dans l'inconnu qu'il précipite ces misérables, après les avoir peut-être jetés dans l'armée du crime, avec ses réclames.

L'île des Pins n'offre pas plus de ressources aux relégués que le sol de la Nouvelle-France aux émigrés de M. de Rays.

C'est des lettres d'un forçat adressées à l'abbé Grozes, que j'extrais ces passages qui éclaireront, je l'espère, d'un jour vrai, cette grosse question de la relégation.

Le « transporté » — c'est le nom officiel que l'on donne aujourd'hui aux forçats, — le transporté qui les a écrites occupait une situation qui aurait dû le mettre à l'abri de toute tentation malsaine, comme elle le mettait à l'abri du besoin. Un jour, il se réveilla à Mazas. Le premier moment de stupeur passé, il confia à l'abbé Crozes son infortune.

« . . ..: Vous avez sans doute entendu parler de ce qui m'est arrivé.

« Plusieurs ouvriers du chemin de fer ont reçu deux fois la solde qui leur était due pour un seul mois. Ce double paiement a été fait, d'un côté, par les soins du chef de gare, et de l'autre, par mes propres soins. Il est le résultat de manœuvres frauduleuses exécutées par des ouvriers, qui m'ont audacieusement trompé en venant me réclamer la solde

180 LE MONDE DBS FMfiÛNS

de certains de leurs camarades (dont ils 8*appffr» priaient les noms), solde qui, en même temps qu'elle était reversée à la caisse pour cause d'absence an moment de la paye, leur était néanmoins payée par le chef de gare.

« Les auteurs de ces fraudes étant inconnus, la compagnie m'accuse d'avoir imaginé ce trafic & mon profit, et de m'étre approprié, à l'aide de fausses signatures, les sommes payées ainsi en double emploi.

« Cette accusation n'est pas fondée. Elle est venue à l'esprit de l'administration du chemin de fer, par suite d'une maladresse impardonnable que j'ai commise après avoir constaté ces irrégularités. J'ai été tellement impressionné par la responsabilité que j'avais assumée en laissant pratiquer ces fraudes, que j'ai perdu la tête et envoyé ma démission.

« Cet acte irréfléchi, insensé, a causé mon malheur, car la compagnie en a conclu que j'étais coupable, et elle a porté plainte sans même prendre la peine de m'interroger. J'ai donc perdu une situation qui me faisait vivre et qui m'avait coûté dix-huit ans de travail opiniâtre. Ma famille est plongée dans la désolation et je suis sous le coup d'une accusation dont les conséquences peuvent être absolument désastreuses. Il y a vingt-six jours que je suis en prison, isolé du monde entier.

« Pendant ces vingt-six jours, je n'ai vu le juge d'instruction qu'une seule fois et sans résultat, il y a douze jours, ce qui me fait entrevoir une très longue instruction. J'ai cependant envoyé à ce monsieur un mémoire justificatif très détaillé.

« Jusqu'à présent, mes facultés ont été tellement

Page 1