PREMIÈRE PARTIE
bouleversées par cet affreux malheur, que je n'ai pas eu le courage d'en informer les personnes qui peuvent s'intéresser à moi.
« Vous êtes la première à qui j'écris depuis mon incarcération »
Victor Hugo parle d'une vieille fille « remplie de la charité qui consiste à donner, mais n'ayant pas au même degré la charité qui consiste à comprendre et à pardonner ». L'abbé Grozes, qui a su pratiquer ces trois sortes de charité, accueillit cet homme et lui ouvrit son cœur et sa bourse.
Quand on voit ce que les malheureux libérés récoltent déjà de misères dans cette presqu'île inhospitalière de Nouméa, on se demande ce qui se passera quand leur nombre sera décuplé.
«... Le 25 octobre, à midi, nous entrions dans le port de Nouméa.
« La ville nous apparaît, adossée à une colline que surmonte le sémaphore. Nouméa, avec ses maisons grises aux toits blancs, ses cocotiers gigantesques, ses flamboyants arbres bouquets qui portent de magnifiques fleurs rouges offre à l'œil un aspect agréable. Mais on se demande si ce n'est pas là un camp bien tenu plutôt qu'une ville, car on n'aperçoit ni clochers, ni monuments d'aucune sorte. Il n'y a que des maisons basses, couvertes en tôle et disposées suivant le caprice de chacun, sans symétrie. Quelques rares constructions de pierre y émergent : l'hôpital militaire, l'hôtel du gouverneur, la caserne, l'école municipale de garçons, où l'on a logé les six ou sept élèves du « collège » avec les deux professeurs, dont
l'an est le principal et l'antre un officier de la garnison. Ajoutez l'évêché, modeste habitation haut perchée, où demeure un vicaire apostolique, mieux logé cependant que le bon Dieu, fort mal installé, loi, dans une sorte de grange sans clocher, le dernier cyclone ayant emporté au loin celui qui existait; les bureaux de l'administration pénitentiaire ; puis, sur une montagne, une caserne d'artillerie, d'où les canons regardent, de leur œil unique, le pénitencierdépôt de l'Ile Nou qui fait vis-à-vis à Nouméa, de l'autre côté de la rade, au bord de laquelle le cheflieu a été établi. C'est tout comme monuments, avec la maison du commandant militaire et celle du directeur de l'administration pénitentiaire, constructions fort semblables à des hôtelleries américaines.
« Le même aspect désolé, aride, caractérise Nouméa et Nou. Il faut trois quarts d'heure à la rame, pour aller de l'une à l'autre.
« La première impression que l'on ressent, en approchant de l'île, c'est que l'on va aborder un petit centre manufacturier : de vastes bâtiments dominés par une cheminée d'usine s'offrent aux regards de face; d'autres constructions, mais à un seul rez-de-chaussée, ressemblent à des magasins.
«Débarqué, on s'aperçoit qu'on ne s'est trompé qu'à demi. Il y a bien une usine : ce sont les ateliers de l'île Nou, où se trouvent — où se trouvaient est plus exact à présent — employés les forgerons, serruriers, ferblantiers, menuisiers, charrons, ébénistes, charpentiers, bourreliers, vanniers, faisant partie de la population pénale. Outre les ouvriers tout faits qui arrivent, on en formait d'autres.