‹ Le monde des prisonsChapitre 87 sur 171 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

« Cette organisation coûtait un peu cher, mais elle était logique. M. Pallu de la Barrière a tout changé. Grâce à lui, les ateliers sont déserts. Gomme conséquence, un matériel de plus d'un million se trouve inutilisé.

« Le départ de M. Pallu de la Barrière, dont les intentions étaient excellentes, mais dont le sens pratique était nul, rendra-t-il à l'île Nou l'aspect qu'elle doit avoir? C'est désirable. Les bévues de ce fonctionnaire ont coûté des millions aux contribuables.

« On nous transborde dans des chalands, et on nous débarque à l'île Nou. Ces chalands sont manœuvres par des Canaques, qui n'ont d'autre vêtement qu'un morceau d'indienne, rouge chez les uns, blanc chez les autres. C'est une espèce de tablier de brasseur, qui, en faisant le tour du corps, couvre les fesses et le bassin. Tout le reste du corps est nu.

« On nous compte au débarquement, puis on nous conduit dans les cases. On nous y enferme par groupe de soixante, sans nous rien dire.

« La nuit arrive, et bientôt l'obscurité est complète. La case n'a que les murs et le toit, les fenêtres sont grillées, les portes fermées au verrou. Elle n'est pas éclairée. Chacun s'assied par terre ou sur son sac.

« Nous sommes sans pain et sans eau. Nous n'avons pris aucune nourriture depuis dix heures du matin. Une heure s'écoule ainsi.

« Cependant, la faim commence à aiguillonner quelques estomacs. Des impatiences, timides d'abord, se font entendre : elles s'accentuent de plus en plus, à mesure que la soirée s'avance. Bientôt, les plus

audacieux se ruent sur la porte, la secouent avec violence et demandent du pain en jurant.

« Rien ne bouge au dehors.

« Le vacarme devient de plus en plus intense, c'est un brouhaha de cris, de jurements, d'imprécations, de hurlements et de blasphèmes épouvantables !

« Tout à coup, vers dix heures, une voix menaçante se fait entendre au dehors.

« Silence immédiat dans la case.

« La voix extérieure menace toujours...

« La porte s'ouvre subitement.

« Un homme, muni d'une grosse lanterne, se présente dans la case en jurant, et déclare qu'il cassera la tête au premier qu'il ne trouvera pas couché et qui prononcera un seul mot. Cet homme est nu-pieds. Il n'a qu'un pantalon de toile pour tout vêtement, pas de chemise. Un chapeau de paille, aux ailes éraillées et capricieusement tordues, couvre sa tête. Il est de haute taille. Il s'avance au milieu de la case et il nous apostrophe avec une extrême violence. Il nous dit des choses inouïes, qui étonnent même les plus cyniques de mes compagnons.

« Ceux-ci, cependant, commencent à s'agiter. Quelques-uns s'avancent vers l'homme au falot, qui, déposant subitement sa lanterne, se met à frapper à coups de poings et de pieds ceux qui se sont approchés de lui.

« — Tas de lâches, s'écrie-t-il, vous êtes soixante contre moi. Tas de ci, tas de là... », et il se met à vomir les épithètes les plus ordurières.

« — Mais qui es-tu, toi ? dit une voix stridente,

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