‹ Le monde des prisonsChapitre 89 sur 171 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

pouvant trouver le coupable, on a puni tout le monde, et dix des plus mal notés d'entre nous ont été condamnés à la double chaîne, trois mois de cellule, au pain et à l'eau un jour sur trois.

« Ce qui a suivi ce sinistre début, sur la terre d'exil, a été fort triste. Je me borne à constater que des scènes de ce genre ont lieu plusieurs fois par semaine. Jugez par là de ce qu'est cet infernal séjour !

« Les forçats sont divisés en cinq catégories.

« La 5 e catégorie, ou'peloton de punition, est composée des hommes qui ont eu des punitions dans les dépôts, en France, ou pendant la traversée. Ils peuvent y rester peu de temps ou n'en sortir jamais, cela dépend de leur plus ou moins bonne conduite, et aussi du Directeur des établissements pénitentiaires de la colonie. Ils sont employés aux travaux les plus répugnants, comme le curage des égouts, des latrines ; la décharge des bateaux, la pose et la dépose de la guillotine. Le temps de leur travail n'est pas limité : ils peuvent travailler huit heures par jour comme vingt heures. Les gardes-chiourmes ont, sur cette catégorie de forçats, un pouvoir discrétionnaire presque absolu. Ils sont généralement cinq ou six cents.

« Leur nourriture est des plus sommaires. Ils ne reçoivent ni café, ni ration d'eau-de-vie, ni tafia, ni tabac. Us touchent, par jour, 750 grammes de pain. Pour le repas du matin, ils ont : le dimanche, le mardi, le jeudi, 250 grammes de viande fraîche et 200 grammes de conserve de bœuf; le lundi, le mercredi et le vendredi, des légumes secs : 100 grammes de haricots secs ou des fèves cassées, ou 60 grammes

de riz; le samedi, 180 grammes de lard salé. Pour le repas du soir, ils touchent une portion de haricots ou de fèves cassées ou de riz, plus 6 grammes d'huile, 2 centilitres de vinaigre, 9 grammes de sel. Jamais de légumes frais. Il est bien vrai qu'il y a, à File Nou, — particulièrement réservée aux forçats de cette catégorie, — un jardin qu'on appelle le jardin de la transportai on, mais ce jardin sert à alimenter la cuisine du corps des surveillants militaires.

« En arrivant, le forçat est versé dans la 4 e catégorie. Il peut en sortir au bout de six mois ; s'il en sort plus tôt, c'est qu'il est protégé. Quand il entre dans la 3 e catégorie, il touche, à titre de récompense exceptionnelle, trois sous. Six autres mois se passent, il est de 2 e classe : il reçoit 20 ou 25 centimes par jour. De l re classe, après une demi-année encore de bonne conduite, il peut arriver à gagner 40 centimes.

« Avec ces gains on compose son pécule, se divisant par moitié en « disponible » et « réservé », c'est-à-dire que, gagnant 40 centimes, il a le droit d'en envoyer 20 à sa famille. Il touchera le reste à sa libération ; s'il est condamné à perpétuité, il ne le touchera jamais.

a Permettez-moi de revenir sur ma situation

en Nouvelle-Calédonie.

<; Je songe au lendemain, c'est-à-dire au jour où je serai libéré. Ce jour-là, se dresseront devant moi des difficultés inouïes, parmi lesquelles figure, en première ligne, le séjour, obligatoire de six ans à la Nouvelle-Calédonie, à partir du jour de ma libération.

« Ce séjour après libération est bien plus pénible que

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