PREMIERE PARTIE
les travaux forcés pour celui qui a le désir de rompre avec son passé ! La colonie n'offre, en effet, aucun débouché sérieux. On n'a rien fait et on ne fait rien pour assurer au libéré le moyen de travailler. L'administration a plus de 3,000 libérés astreints à la résidence à vie ou à temps. Ces libérés, manquant de travail parce que la colonie est stérile et que l'administration n'a rien fait pour y suppléer, sont parqués dans des fermes administratives, où on fait 'semblant de les occuper moyennant 50 centimes par jour, plus les vivres du condamné.
« Ces malheureux, livrés à l'oisiveté et découragés, s'enivrent, se prostituent les uns aux autres, se battent et s'égorgent. Voilà le sort réservé aux libérés des travaux forcés. C'est une aggravation de peine et non une libération.
« Il vous paraîtra étrange de me voir qualifier ainsi cette transition de l'esclavage à la liberté, qui devrait, au contraire, m'apparaître comme une sorte de résurrection.
« Car enfin, penserez-vous, la libération des travaux forcés, c'est la fin d'une peine terrible, c'est le retour à la liberté, à la vie sociale ! Oui certes il en devrait être ainsi ! En ce qui me concerne , par exemple, j'ai été condamné à six ans de travaux forcés sans surveillance ultérieure. Il est évident qu'à l'expiration de ma peine je devrais reprendre possession de moi-même. Eh bien ! non, cel8 ne sera pas!
« Le jour de la libération le condamné qui, comme moi, n'a pas à subir une condamnation à la prison, après celle des travaux forcés, qui n'est pas soumis à la surveillance de la haute police et qui, aux yeux de
la loi, est absolument libre, ce jour-là, cet homme est emmené par un surveillant militaire à la presqu'île Ducos, d'où il lui est interdit de sortir sans permission. Là, on lui dit : « Tu auras à manger si tu travailles, tu seras payé à raison de trois sous par jour ; tu te logeras et tu t'habilleras comme tu pourras, avec tes propres ressources si tu en as. Si tu n'as pas de ressources, tant pis pour toi. Tu répondras à l'appel deux fois par jour et tu seras mené militairement. »
« Or, quelle différence y a-t-il entre la situation du condamné et celle du libéré?
« Oh ! il y en a une bien grande !
«Le condamné a la nourriture, le logement et l'habillement assurés, et il est payé à raison de 40 centimes par jour, s'il est à la première classe, sans être astreint à un grand travail ; tandis que le libéré n'a aucune liberté, il est moins payé et ni son logement ni sa nourriture ne sont assurés, pas plus que l'habillement.
« Le libéré est confiné dans un camp, au milieu d'une population sordide, infâme, féroce, qui menace d'assassiner quiconque ne hurle pas avec elle. Et ces menaces peuvent être mises à exécution quand il plaît à ces chourineurs de jouer du couteau ; car on est là sans protection, sans défense. De sorte que la situation du condamné est relativement heureuse comparée à celle du libéré, et, pour beaucoup de condamnés, la libération, loin d'être la fin d'une peine, comme cela devrait être, en est au contraire une aggravation.
« Si encore on laissait le libéré chercher à se caser,
si on lui facilitait le moyen de trouver un emploi déjà très difficile à obtenir au milieu de cette population mal disposée pour les libérés, on pourrait encore trouver une occupation honorable.
« Mais non. On défend aux libérés de quitter le camp, sous peine de poursuites en rupture de ban. On les maltraite, on les insulte, on les fait passer en jugement, pour menaces injurieuses, s'ils répondent. Le nombre des libérés augmente de jour en jour et il n'y a pas assez d'emplois disponibles pour les occuper tous. Ne vaudrait-il pas mieux autoriser le départ de ceux qui demandent à s'en aller dans une autre colonie, faute de débouchés suffisants en Nouvelle- Calédonie ? Sans doute ! Mais l'administration locale n'est pas de cet avis; elle suscite au contraire tontes sortes de difficultés aux libérés qui demandent à quitter la colonie, comme si elle prenait plaisir à voir s'installer celle multitude d'oisifs qui sont un danger pour elle en même temps qu'une lourde charge pour le Trésor.
« Le 31 mars, jour oi'i j'aurai fini mes six ans de travaux forcés, je serai donc dirigé sur la presqu'île Ducos, où je serai immatriculé sous un nouveau numéro, Je serai soumis à deux appels par jour, avec défense de sortir de la presqu'île sans une permission qui est toujours fort difficile à obtenir. En compensation de cette détention arbitraire on ne me donnera que 750 grammes de pain par jour et de l'eau. Pas de logement, pas le moindre abri, rien qu'une ration de mauvais pain, avec la faculté de griller au soleil pendant le jour et d'errer comme un chien abandonné pendant la nuit. Pas la moindre sécurité, l.'adminis-
tration entretient à grands frais, sur cet établissement — on appelle cela un établissement ! — plusieurs escouades de surveillants, de soldats et de gendarmes pour maintenir Tordre, dit-on. Mais, pour tous ces gens-là, Tordre n'est pas troublé tant qu'on ne leur vole pas leur soupe, qu'on ne dévalise pas leur poulailler, qu'on ne les inquiète pas dans leur sybaritisme. Mais si à côté d'eux on tente d'assassiner un libéré, ainsi que cela arrive très fréquemment, en plein jour même, pour lui voler sa chemise ou ses souliers, qui seront vendus une heure après et bus à la cantine, ils ne se dérangent nullement. Ils s'en soucient comme d'une guigne, cela ne les regarde pas.
« Combien de temps durera cette effroyable expectative ? Jusqu'à ce que j'aie trouvé un emploi.
« Or, pour trouver un emploi, il faudrait d'abord avoir la faculté d'aller et de venir en dehors de la presqu'île. Or, il est défendu d'en sortir sans encourir une condamnation pour rupture de ban et on n'accorde qu'une permission par semaine de quelques heures de durée seulement ! Et il y a plus de 300 libérés qui attendent leur tour pour jouir de cette permission qui n'est accordée, remarquez-le bien, qu'à un seul individu par semaine l En second lieu, les libérés n'offrent guère de garanties à ceux qui les emploient et généralement personne n'en veut plus dans la colonie.
« Gela revient à dire que tout est parfaitement arrangé pour enlever au libéré qui voudrait bien faire la possibilité de vivre honnêtement en se procurant un emploi.
« Il lui reste, il est vrai, une porte ouverte; c'est de