PREMIÈRE PARTIE
s'en aller en Australie. Mais l'administration, dans sa sagesse, a trouvé bon de placer à cette porte un cerbère qui est bien autrement redoutable que celui qui gardait l'enfer païen. La lyre du divin Orphée et les gâteaux de miel du héros de Y Enéide — talismans qui me font défaut, d'ailleurs, pour le moment — ne sauraient détourner l'attention vigilante de ce portier qui ne connaît d'autre laisser-passer que la pièce de cent sous.
« Parmi les formalités innombrables et hérissées de difficultés qu'il faut remplir pour obtenir l'autorisation d'aller à Sydney ou ailleurs, se trouvent celle de justifier d'une somme de 800 fr., sur lesquels l'administration en prélève 200, pour parer aux frais judiciaires que pourrait susciter à l'étranger l'inconduite du demandeur.
« Huit cents francs ! somme irréalisable pour la plupart des libérés. Aussi, lorsque de loin en loin il s'en trouve un qui est à même de les produire, le fait est considéré comme quelque chose d'extraordinaire, comme un tour de force des plus singuliers.
« Conclusion : le libéré, à sa sortie du bagne du travail forcé, est précipité, sciemment et volontairement, dans le bagne de l'oisiveté forcée, bagne cent fois pire que l'autre et dans lequel ce malheureux n'a d'autre perspective que de mourir de faim, en admettant qu'il échappe au suicide, vers lequel le pousse fatalement le désespoir, quand il n'est pas assassiné au préalable.
« Soupçonne-t-on seulement cet état de choses au ministère de la justice et à celui des colonies?
« Vous étonnerez-vous maintenant, cher monsieur,
que je sois épouvanté de la situation horrible qui m'attend? Et ce qui se passe actuellement sous mes yeux n'est pas fait pour diminuer mes appréhensions. Ainsi, un de mes camarades, jeune notaire qui finit cinq ans de travaux forcés le 21 mars prochain, a demandé, pour ne pas aller à la ferme, à sa libération, et afin d'échapper aux misères effroyables qui y régnent, il a demandé à rester au pénitencier, aux conditions actuelles, c'est-à-dire sans salaire, sans . liberté : il aime mieux rester au bagne que d'accepter la liberté à laquelle il a droit, et l'administration a accepté !
« Les Cours d'assises sont bien bonnes d'employer de longues et ennuyeuses séances pour déterminer si les malfaiteurs seront condamnés à cinq, six ou vingt ans ou à vie. La condamnation à cinq ans est aussi sévère, que dis-je ? beaucoup plus sévère que la condamnation à vie, car il est probable que le crime puni de cinq ans de bagne est beaucoup moins abominable que le crime puni des travaux forcés à perpétuité. Or, dans la pratique, le condamné à cinq ans est, en réalité, condamné à vie avec aggravation de peine par rapport au criminel qui subit une condamnation à vie, puisque, grâce à l'obligation de résidence en Nouvelle-Calédonie, il est fatalement voué, comme libéré, à une existence pire que celle du condamné qui subit sa peine.
<( Permettez-moi donc, Monsieur, de vous prier de vouloir bien vous intéresser à ma déplorable situation à venir — celle dans laquelle je suis actuellement est relativement bonne quoique profondément misérable, comparée à celle qui m'attend après ma déli-