‹ Le monde des prisonsChapitre 93 sur 171 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

barbouillait des volets à côté de nous de m'emmener avec lui, à une heure, au chantier des ponts et chaussées, pour me faire travailler.

« Je me présentai à l'heure dite, et on me donna pour tâche de peindre les caniveaux d'une maison neuve, occupée par l'administration des ponts et chaussées. Il me fallut grimper sur une longue échelle qui vacillait affreusement; à mesure que je gravissais un échelon, j'avais une peur terrible de dégringoler, empêtré que j'étais dans des cordes, avec mon pot à peinture, mon pinceau, etc. Je faisais une assez triste figure sur cette échelle et le piqueur des ponts et chaussées chargé de la surveillance des travaux me considérait d'un air narquois, ce qui augmentait mon malaise, à ce point qu'il me fit descendre, tout en apostrophant sévèrement l'ouvrier, qui, pour me jouer un mauvais tour sans doute, m'avait donné, à moi inexpérimenté, tin travail qui ne se confie habituellement qu'à des anciens, habitués à ces ascensions dangereuses. Puis, il me questionna avec bienveillance sur mon pays, mes antécédents, mes malheurs, etc..

« — Moi, je suis de V..., me dit-il, et j'ai connu jadis votre père qui passait souvent par mon village pour aller à G... Nous sommes donc pays, presque voisins. »

« Je lui montrai mes certificats.

« — Venez avec moi, me dit-il. >»

« Après les avoir lus, il me conduisit au cabinet du chef des ponts et chaussées, à qui il présenta les deux certificats en lui disant :

« — Voici un homme plein de bonne volonté et très recommandé, qui a été embauché ce matin

comme peintre et qui pourrait faire beaucoup mieux que cela. »

« M. Berthier me toisa avec un regard froid, lut les certificats lentement, me toisa de nouveau avec un visage moins sombre cette fois et donna ordre au chef du secrétariat de me faire subir un examen qui dura une demi-heure à peine, après lequel on m'annonça que je pourrais venir le lendemain pour travailler dans les bureaux. Je n'y manquai pas, et je fus placé au bureau du secrétariat comme commisrédacteur à raison de 250 fr. par mois.

« J'étais sauvé î

« Quant à l'avenir, c'est autre chose; il y a toujours là un point noir formidable. En effet, je ne puis compter sur un long séjour à l'administration des ponts et chaussées, qui attend du personnel de France pour compléter son effectif et qui me remerciera aussitôt que ce personnel sera arrivé. A ce moment il faudra chercher un autre emploi, lequel sera d'autant plus difficile à trouver que l'inconduite de certains libérés, employés en ville, inspire aux habitants et aux administrations une défiance qui va toujours croissant et qui aura pour conséquence de fermer peu à peu toutes les portes de Nouméa à ces malheureux déclassés.

« Si je n'étais lié par cette maudite résidence obligatoire, j'envisagerais la situation avec beaucoup moins d'appréhension, car j'irais chercher en Australie ou en Amérique ce que je ne pourrai jamais trouver en Nouvelle-Calédonie, où il n'y a rien à espérer pour les libérés, quelles que soient leur bonne volonté et leur abnégation. Mais, hélas ! je suis rivé à

cette terre inhospitalière pour longtemps encore. Or, s'il faut que je reste six ans encore dans ce pays, à quoi serai-je bon lorsqu'anritera le moment où je serai libre de m'en aller?

« Aujourd'hui 16 juin, un employé de la

direction de l'intérieur est venu me communiquer «ne dépêche ministérielle informant le gouverneur de la Nouvelle-Calédonie que, par décision du 2 avril dernier, M. le Président de la République m'avait accordé cette remise de résidence après laquelle j'espérais tant.

« Je n'en croyais pas mes yeux en lisant la dépêche que je retournais en tous sens pour m'assurer qu'elle n'était pas apocryphe, ce qui a bien fait rire l'employé. Je me demande encore si je n'ai pas rêvé, s'il est bien vrai que je sois enfin débarrassé de toute attache avec l'administration pénitentiaire. Je suis forcé K de me rendre à l'évidence ; car on vient de m' apporter le Moniteur officiel de la colonie, où je trouve imprimée la confirmation de cette précieuse nouvelle.

« Votre lettre du 10 juin, dans laquelle j'ai trouvé un mandat-poste de 50 fr., m'est parvenue le 30 septembre. Gomment vous remercier de cette nouvelle marque de bienveillance ? Je ne sais que vous dire encore et toujours, merci ! merci I

« Par suite de ma remise de résidence, j'aurais pu rentrer en France, comme citoyen libre, dès le mois de juin, si j'avais eu la somme nécessaire pour payer mon passage. Mais, outre que je n'avais pas le sou, je n'étais alors et je ne suis nullement disposé encore à revenir dans la mère-patrie, quelque grand que soit mon désir de la revoir.

«Je suis donc resté à Nouméa, où j'avais eu la chance de trouver un emploi. Il est vrai que je n'ai pu le conserver, par suite de l'arrivée à Nouméa des employés qu'on attendait de la métropole. Ils ont débarqué le 6 septembre et ils m'ont dépossédé. Je me suis retiré, avec un certificat des plus élogieux.

a Je me hâte d'ajouter que cet événement, loin de me jeter dans l'embarras, m'a procuré au contraire immédiatement une situation meilleure encore au point de vue pécuniaire. Je suis passé en effet du secrétariat des ponts et chaussées à l'étude de l'avocat le plus en vogue de Nouméa avec 300 fr. par mois et la promesse d'en avoir 400, aussitôt que je serai au courant du travail.

« Il est fort ingrat et bien nouveau pour moi, ce travail de basoche, et j'avais une peur bleue de ne pouvoir jamais arriver à le faire convenablement. Mais mon patron, jeune homme de trente-deux ans, a mis à ma disposition tous les bouquins propres à m'initier au métier de chicanier patenté et, grâce h un travail opiniâtre et aux indications pleines de bienveillance du patron, je suis parvenu à me familiariser avec le catéchisme bizarre de la procédure. J'ai trois collègues dont le premier, ancien notaire dévoyé, est payé à raison de 8.000 fr. par an.

« Vous ne vous doutiez guère qu'il pût y avoir à Nouméa un avocat, qui remplit aussi les fonctions d'avoué, pouvant gagner assez pour dépenser 18.000 fr. par an pour ses clercs ? Et encore moins, que dans ce petit trou il y ait trois autres avocats dont l'étude est presque aussi importante que celle de mon jeune patron ?

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