‹ Le monde des prisonsChapitre 94 sur 171 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

a Me voilà donc en train de rédiger des requêtes au président du tribunal civil, des significations, des jugements, des saisies-arrêts, des référés, des appels, des contrats de toute sorte.

« Cette besogne, qui me répugnait beaucoup au début, commence à m'intéresser et si mon patron me donne 400 fr., à partir du 1 er novembre, ainsi qu'il vient de me le promettre, j'aurai une situation des plus sortables et, il faut bien l'avouer, absolument inespérée pour un déclassé tel que moi, appartenant à une catégorie que le préjugé repousse de partout, aussi bien au pays des sauvages et des banqueroutiers qu'à Paris. Tout serait donc pour le mieux sans ce farouche préjugé, dont j'ai souvent à souffrir, malgré la politesse extrême, trop extrême, avec laquelle je suis partout accueilli dans le monde officiel et dans mes relations professionnelles, les seules que je puisse avoir avec cette population qui, toute gangrenée qu'elle est du haut en bas, est encore plus imbue que toute autre de eut exécrable préjugé.

« Ma situation morale est donc aussi mauvaise que ma situation matérielle est bonne.

« Or, en dehors d'un trafic quelconque, je ne vois pas ce qu'il me serait possible de faire dans un pays étranger. Et encore ce débouché est-il subordonné à la possession de ressources indispensables pour faire le voyage d'abord et pour débuter ensuite.

« Grosse question, celle-là, car les ressources dont je dispose en ce moment sont représentées par zéro ou à peu près. Les dépenses qu'il m'a fallu faire en vêtements, linge, etc., ne m'ont pas permis de consacrer un centime à l'épargne.

« Voici mes projets :

« He rendre à Panama, où je trouverai facilement un emploi dans la Compagnie du percement de l'isthme en attendant que je puisse me livrer à un commerce quelconque avec les économies que je ferai sur place. Il résulte des renseignements que je viens de recueillir auprès d'un mulâtre de Bourbon, revenu de Panama, que par suite de la difficulté à se procurer du personnel, en raison de l'insalubrité du pays, la Compagnie paye largement les employés aux écritures.

« S'il en est ainsi, je pourrai réaliser promptement la somme suffisante pour tenir une cantine et je tâcherai de créer ensuite un fonds de commerce pour fournir des vêtements, des chaussures et surtout des liquides aux ouvriers du canal. Tout cela faisant défaut là-bas, je suis certain de réaliser une petite fortune, si je peux m'en aller d'ici sans retard. Mais hélas! il va s'écouler au moins un an avant que j'aie pu réaliser les 1,000 ou 1,500 fr. nécessaires pour payer la traversée, et alors il sera peut-être trop tard pour réaliser mes espérances.

« Enfin, à la grâce de Dieu.

« Recevez, Monsieur, etc. »

Je n'ai aucune raison de soupçonner la bonne foi de l'auteur de ces lettres. Je crois que ce qu'il raconte est malheureusement vrai, qu'il est vrai que le libéré^ l'homme obligé de vivre à la presqu'île Ducos ; — bientôt le relégué à l'île des Pins, — en homme libre, mais enchaîné par une surveillance de chaque instant, sont mille fois plus malheureux que le forçat, que cette

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