PREMIÈRE PARTIE
demi-liberté est un supplice plus cruel que les travaux forcés.
Mais alors, que devient la légende des douceurs et des enchantements de la Nouvelle ? Le Gouvernement se doute-t-il de ce qui se passe là-bas? ou est-ce pour jeter les relégués dans des périls quotidiens qu'il les expatrie? A la place de la guillotine sanglante, dresserait-il une guillotine sèche ? Les enverrait-il à la mort, en leur laissant croire qu'il leur rend la vie?
Que les voleurs de profession meurent en route, ou le plus tôt possible là-bas, je n'y vois pas pour ma part une chose si malheureuse. Plus vite ces gredins disparaîtront, plus la sécurité publique sera assurée ; la loi sur la récidivité est avant tout une loi de protection pour la société. Mais est-il honnête de faire miroiter aux yeux de ces misérables des promesses qu'on sait irréalisables ? est-il humain de les faire souffrir des mois entiers avant de les tuer? est-il équitable de gaspiller l'argent des contribuables uniquement pour envoyer à la mort des coquins qu'on pourrait faire disparaître sur le continent, plus vite et à meilleur compte?
La loi du 27 mai 1885 ne vivra pas. Elle sera la source de tant de plaintes, de tant de récriminations, de dépenses si exagérées, que les pouvoirs publics seront obligés de la remplacer par quelque chose de plus expéditif, de plus efficace, de moins coûteux; ce quelque chose, c'est une loi sur la réclusion.
Je causais un jour de cette question avec l'abbé Grozes.
« — Si j'étais législateur, me répondit-il, j'enver-
rais à la Nouvelle-Calédonie tons les détenus des prisons centrales, et j'internerais les forçats dans ces prisons. Vous verriez, d'une part, le nombre des forçats diminuer, et d'autre part, ceux qui seraient menacés de partir pour la Nouvelle-Calédonie, pour des fautes relativement légères, réfléchir avant de les commettre. »
Les voleurs de profession ne redoutent qu'un supplice : la cellule ; pour eux, c'est le plus effroyable, c'est le dernier.
« — En cellule ! s'écrie le Squelette, un des héros d'Eugène Sue. Ne parle pas de ça... En cellule!.., tout seul!... Tiens, tais-toi; j'aimerais mieux qu'on me coupe les bras et les jambes... Tout seul !... entre quatre murs 1... Tout seul... sans avoir les vieux de la pègre avec qui rire!... Ça ne se peut pas! Je préfère cent fois le bagne à la centrale, parce qu'au bagne, au lieu d'être renfermé, on est dehors, on voit du monde, on va, on vient, on gaudriole avec la chiourme... Eh bien ! j'aimerais cent fois mieux être raccourci que d'être mis en cellule pendant seulement un an... à l'heure qu'il est, je suis sûr d'être fauché. Eh bien! on me dirait : Aimes-tu mieux un an de cellule?... je tendrais le cou... Un an tout seul!... Mais est-ce que c'est possible?... A quoi veulent-ils donc que Ton pense quand on est tout seul?...
« — Si l'on t'y mettait de force, en cellule?
« — Je n'y resterais pas... je ferais tant des pieds et des mains que je m'évaderais.
« — Mais si tu ne pouvais pas... si tu étais sûr de ne pas te sauver?