‹ Le monde-diable. Traduit de l'espagnolChapitre 17 sur 29 · L.V SAL.VDA · texte numérisé non relu

L.V SAL.VDA

Ici, mon trésor, à mon côté. Ne me vois-tu pas?

ADAM

Oh! oui. Je rêvais : c'était un rêve si doux, un délire si ravissant, que mon âme en était enivrée.

LA SALADA, avfc un ton de doux reproche.

Il n'y a point de rêve si enchanteur qu'il soit que je n'échangerais pour un regard de tes yeux, et toi, c'est pendant le sommeil que tu trouves le plaisir, et c'e t ma vue qui te fatigue au réveil.

i!00 LE MOiNDE-DIABLE.

ADAM

C'était un rêve.... Tu sauras donc, ma beauté, que c'était une matinée du verdoyant avril, de ce mois où la nature se réveille et donne dans sa joie des ombrages à la forêt et des fleurs au jardin.

Je me promenais seul sur les bords du Manzanarès, j'ignore, Salada, ce que tu étais devenue, et par quel hasard je me trouvais là tout seul.

Tout à coup je me sentis emporté vers une montagne dont la cime se perdait dans l'azur, un fil lumineux flottait devant moi dans les airs.

Je le saisis et soutenu par lui, je gravis la montagne. Oh! quel spectacle j'aperçus alors à mes pieds! Que d'accents divers, que de rumeurs joyeuses j'entendis s'élever soudain !

Je vis passer au galop cent cavaliers qui déployaient leur grâce et leur vigueur à dompter la fougue de leurs rapides coursiers.

Au milieu de tourbillons lumineux qui éblouissaient les yeux comme les rayons du soleil, on apercevait comme les joyaux d'un riche écrin, des femmes éclatantes de beauté, qui exhalaient un parfum d'amour et de plaisir.

Tout était danses, jeux, vie et gaieté, mouvement et confusion brillante; partout se déployait une richesse telle que l'imagination peut à peine se la figurer.

\ Et m^ richement vêtu et couvert de bijoux, je me

mêlais à leur foule, et comme eux j'étais un grand

seigneur, y^

J'avais aussi mes chevaux....

LA SALADA.

Et tu ne pensais plus à moi, mon Adam^ tu n'avais plus un souvenir pour cette pauvre femme qui t'aime tant?

ADAM

Les crins au vent, la queue ondoyante, les naseaux en feu largement dilatés, mon cheval m'emportait moins vite encore que mon ivresse.

Je franchissais les fossés, les collines, les monts, les halliers, les ravins et les torrents et après avoir traversé la montagne, je dévorais la plaine, sans voir jamais le terme de ma course.

Emporté par mon imagination en délire, je sentais battre mon cœur de joie et d'enthousiasme, mon transport insensé se communiquait à mon coursier et redoublait son ardeur.

Les artères battaient dans mon front baigné de sueur, l'ouragan me fouettait le visage, mes yeux égarés lançaient des étincelles et dévoraient l'espace qui s'ouvrait devant nous.

Oh ! quel plaisir quand l'orage gronde, que la tempête se déchaîne, de voler avec la rapidité de la pensée au sein d'un tourbillon de poussière!

Quand l'esprit se trouble et s'égare saisi d'un vertige insensé, quel plaisir de s'élancer à la poursuite des rêves qu'a enfantés l'illusion.

J'entendis des voix et des chants, je vis des formes de femmes flotter dans l'air devant mes yeux, dans ma course je dépassai des hommes par milliers et sans cesse je rencontrai d'autres hommes sur mon passage.

Oh! si tu m'aimes d'un sincère amour, conduis-moi vers ces lieux que j'ai vus dans mon rêve : un cheval! un cheval! et devant moi l'espace! que je puisse reprendre ma course vertigineuse!

Que le vent siffle autour de moi, que la foudre éclate sur ma tète ! Donne-moi la gloire, le triomphe ! Donnemoi de l'or à verser sans relâche à pleines mains !

LA SALADA.

Oh ! Adam , Adam, ton cœur n'est plus à moi, le délire de l'ambition s'en est emparé. Hélas ! ton égarement me l'a ravi et s'il soupire encore, ce n'est plus pour moi !

Qu'ai-jo à t'offrir, pauvre femme que je suis, que puis-je te donner dans mon infortune ? Aie pitié de moi, donne-moi la mort, mais ne me laisse point pleurer la perte de ton amour.

Ah! dis-moi, dis-moi où je pourrai trouver ces félicités que tu demandes. Dis-le moi!... mais non, mon impuissance m'accable : il ne me reste qu'à mourir!

CHANT ClNQllÈME. "203

Jamais, Adam, jamais jusqu'à cotte heure, je n'avais compris à ce point combien mon sort est misérable, jamais mon cœur n'avait senti une douleur aussi amère!

Que m'importe ma condition abjecte? Vil jouet dont on s'amuse et qu'on méprise, du jour où je fus jetée en ce monde, je connus le malheur en même temps que la lumière.

]\Ion père, un voleur, m'engendra dans une heure maudite et ma mère moribonde me mit au jour, comme un fruit pourri, dans un bois que jamais ne foula le pied du voyageur.

Sais-tu, Adam, ce que le monde réserve à celle qui naît comme moi? Un coin immonde dans une prison et peut-être un lit à l'hôpital pour y mourir.

Sa beauté n'est qu'une infâme marchandise qu'elle doit vendre pour de l'or; son cœur desséché par la misère n'a d'autre jouissance que celle qu'il trouve dans sa propre abjection.

Conçue dans la honte et le péché, le front marqué du sceau de l'ignominie, elle doit se frayer son triste chemin au prix d'une lutte pénible et éternelle.

Etre misérable que je suis! j'étais heureuse et fière malgré la bassesse de ma condition ! Sans le savoir tu as blessé une âme qui conmicnce à se comprendre elle-même.

0 mon Adam , tu as brisé sans le vouloir ce cœur abreuvé d'amertume : il gardait encore la douce illusion d'un amour heureux, et maintenant il l'a perdue pour jamais.

Oh ! viens que je le presse dans mes bras, laissemoi pleurer sur ton sein. Ah ! si nos liens pouvaient êlre éternels, ce seraient des larmes de bonheur que tu me verrais répandre !

Laisse-moi te couvrir de baisers, dans mon ardeur insensée, laisse-moi te serrer sur mon cœur! Une voix secrète me dit dans mon amertume, que je vais te perdre.

Te perdre, et pour toujours! Je vais te perdre, moi qui n'avais plus que toi ? Ah ! laisse-moi mourir dans tes bras, si tu veux que j'expire en bénissant mon sort.

Songe, mon Adam, mon âme, ma vie, que je ne suis qu'une malheureuse femme, une pauvre créature, une fille perdue qui n'a que sa misère à partager avec toi.

Je ne possède rien ; mais je t'aime tant! J'ai amassé pour toi des trésors d'amour, oh ! ne me quitte jamais, aie pitié do mes larmes, aie pitié de mon cœur navré 1

Oli! ne me quitte pas! et puisqu'il te faut de l'or et des jouissances que je no puis t'offrir, que le monde te prodigue ses trésors, moi je serai ton esclave et je te donnerai mon amour.

Je souffrirai tes dédains en silence, je mangerai le

pain que tu donneras à ta servante, un regard de tes yeux me paiera de mes peines et suffira à mon bonheur.

Ah ! ne me quitte jamais!

ADAM

T 'abandonner, et pourquoi? N'es-tu pas ma bienaimée? Et quand même je le voudrais, comment pourrai-je t'abandonner : ne sommes-nous pas jetés ensemble dans le tourbillon de l'existence ?

Tes plaintes me font deviner ton malheur. Faudrat-il que ta douleur soit éternelle? Quelle est la main puissante qui t'a pour jamais enchaînée à ce destm!

Dans ces pays que j'ai vus dans mon rêve, le plaisir et le bonheur appartiennent à tous. Viens, ma Salada, viens avec moi dans ces régions bénies , où jamais on n'épuise la coupe des jouissances ! viens avec moi , et là je t'aimerai à jamais.

Un cheval ! un chemin ouvert devant moi ! Je veux escalader ce ciel; dans l'ardeur de mon ambition, je trouverai peut-être le pouvoir de changer l'avenir.

LA SALADA, cntraiiiéo par l'cntliousinsmo d'Adam.

Oh! oui partons! partons ensemble! Brisons les chaînes du destin ! Madrid n'est point le monde, allons vers d'autres peuples, vers des pays nouveaux.

Porterai-je partout avec moi le sceau de l'ignominie gravé sur mon front? Non, dans un autre pays, parmi d'autres honmies, il resplendira ennobli par ton amour.

Oh ! oui, fuyons ce lac impur où j'ai vécu dans la fange avant de t'ai mer ! Fuyons vers ces terres fortunées que l'avenir nous promet !

Je te rends grâce, amour! je te bénis de m'a voir révélé ma honte ! Fuyons, Adam, allons où tu voudras, dans une autre contrée qu'éclaire un autre soleil !

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