COMIQUE DE LA V O L O NT É — COM I Q II E MORAL
formalisait, Alceste, son indignation aurait tort.
A l’intégrité, à la bonne foi, tient de très près la véracité: le menteur, dans l’ordre moral, n’est pas loin du voleur: l’imposture et les faux discours préparent et facilitent tous les dois, tous les guetapens, toutes les trahisons. L’idéal du langage, dans nos rapports avec nos semblables, c’est, la sincérité: l’homme n’a pas le droit de tromper ses inlerlocuteurs au moyen de la parole. S’il l’emploie pour déguiser sa pensée, il commet une faute, il s’abaisse moralement; s’il y a recours dans une intention frauduleuse, il commet une mauvaise action, que la loi anglaise intitule : Faux prétexte s, et qu’elle punit avec une juste sévérité; elle châtie par l’amende et la prison toutes les fables inventées dans le but d’obtenir un avantage quelconque, au détriment du prochain. En France, le mensonge jn’encourt d’autres pénalités que le mépris, la haine, (l’indignation, dans les circonstances graves, le ridicule dans les faits sans gravité: encore faut-il qu’on le découvre, et il y a tel conte vil ou dangereux, qui circule longtemps à travers le monde sans êlre démasqué. A la scène, on le découvre toujours, parce que le spectateur connaît les secrets des personnages et ne peut être dupe d’aucun artifice; le mensonge, y produit sur-le-champ un effet dramatique ou yeux.
, L’habitude constante de trahir la vérité a fourni i Lope de Véga d’abord, puis h Corneille, le motif
de deux pièces, dont la première est tombée dans l’oubli, dont la seconde est restée au théâtre. Dorante, l’acteur principal, n’y débite guère que des impostures, avec une audace, une rapidité ' d’invention, qui surprennent et divertissent. Son père Géronte voulant le marier, il improvise, pour échapper à cette contrainte, une longue série d’aventures imaginaires. Le hasard, dit-il, lui a fait faire la connaissance d’une jeune personne, qui est j d’ailleurs de bonne famille. S’étant épris d’elle el ayant obtenu sa tendresse, il aftirme qu’il passait des nuits entières dans sa chambre, en toute honnêteté. Or, un soir qu’il venait de s’y introduire, le père de la belle, qui avait soupé chez un de ses amis, monte au retour et frappe à la porte. , Orphise (c’est le nom supposé de la vertueuse personne) le cache dans sa ruelle et, se jetant au cou du vieillard :
Dérobe en l’embrassant son désordre à sa vue.
Il se sied, il lui dit qu’il veut la voir pourvue,
Lui propose un parti qu’on lui venait d’offrir.
Jugez combien mon cœur avait lors à souffrir!
Par sa réponse adroite elle sut si bien faire.
Que sans m’inquiéter elle plût à son père.
Ce discours ennuyeux enfin se termina.
Le bonhomme partait, quand ma montre sonna:
Et lui, se retournant vers sa fille étonnée:
« Depuis quand celle montre? el qui vous l’a donnée?
— Acaste, mon cousin, me la vient d’envoyer, »
Dit-elle, et veut ici la faire nettoyer.
N’ayant point d’horlogiers, au lieu de sa demeure :
Elle a sonné déjà deux fois en un quart d’heure.
COMIQUE DE LA V O L O N T É — C O M I Q U E MORAL S5 « Donnez-Ia moi, dit-il, j’en prendray mieux le soin. »
Alors, pour me la prendre, elle vient en mon coin.
Je la lui donne en mains: mais, voyez ma disgrâce!
Avec mon pistolet le cordon s'embarrasse,
Fait marcher le déclin: le feu prend, le coup part.
Jugez de notre trouble à ce fâcheux hasard!
Elle tombe par terre, et, moi, je la crus morte.
Le père épouvanté gagne aussitôt la porte;
Il appelle au secours, il crie à l'assassin.
Son fils et deux valets me coupent le chemin.
Furieux de ma perte et combattant de rage,
Au milieu de tous trois jo me faisais passage.
Quand un autre malheur de nouveau me perdit:
Mon épée en ma main en trois morceaux rompit.
Désarmé, je recule et rentre.
Orphise, revenue de son évanouissemenl, pousse la porte. Voilà les amoureux enfermés. Pour protéger leur retraite, ils entassent contre l’huis tous les meubles qui leur tombent sous la main. Mais, pendant qu’ils se barricadent, on perce une des murailles de la chambre.
[Alors, me voyant pris, il fallut composer.
OBRONTE.
C’est-à-dire, en français, qu’il fallut épouser.
Le brave homme croit tout, excuse son fils et lui annonce qu’il va rendre sa parole au père de Clarice.
Mais sa confiance dans les gasconnades de son fils ne peut durer toujours; il finit par suspecter sa lionne foi, il s’émeut de tant d’impostures, et, comme 'Dorante, dans un certain moment, invoque le
témoignage de son valet Cliton, Géronte lui dit;
Tu ne meurs pas de honte Qu'il faille que de lui je fasse plus de compte,
Et que ton père même, en doute de ta foi,
Donne plus de croyance à ton valet qu’à loil
EL, comme cette remontrance ne produit pas d'effet, une noble indignation exalte le vieillard et lui fait dépasser les bornes de la comédie, empiéter sur le terrain du drnme :
Je jure les rayons du jour qui nous éclaire.
Que tu ne mourras point que de la main d’un père.
Et que ton sang indigne, à mes pieds répandu.
Rendra prompte justice à mon honneur perdu.
Sjbakspeare aussi a peint le mensonge de traits vigoureux, qui amusent l’auditoire. Il semble avoir voulu incarner dans Falstaff tous les vices, tous les défauts, même corporels, et toutes les passions basses qui peuvent ridiculiser un homme. C’est, un vnurien d’une corpulence exorbitante : s’il marche un peu vite, « il sue à rendre l’âme, et sa graisse, à chaque pas, fume le sol stérile ». Le prince de Galles, qui s’en amuse comme d’un jouet et d’un bouffon, lui prodigue tous les lermes sarcastiques par lesquels on peut railler un embonpoint monstrueux : « Qu’on fasse entrer cette bedaine, qu’on fasse entrer ce pain de suif! » Il l’appelle tonne de 1 graisse, montagne de chair, huche de bestialité, ballon d’hydropisie, énorme sac à boyaux. «Pensestu que je te craigne, comme je crains ton père?