‹ Le Monde du Comique et du RireChapitre 17 sur 55 · COMIQUE DE SITUATION — DÉSACCOKD DE L’HOMME AVEC SES SEMBLABLES · texte numérisé non relu

COMIQUE DE SITUATION — DÉSACCOKD DE L’HOMME AVEC SES SEMBLABLES

Non seulement nous devons maintenir le bon ccord entre nous et le monde extérieur, mais il iut que l’harmonie règne entre nous et nos semlables. Dès que la moindre disconvenance se maniste, elle produit des scènes qui amusent à nos dénis. La comédie n’ayant pas de ressource plus londante, ni plus souvent exploitée, quelques ots nous suffiront pour classer les elfets ridicules ’oduils par les discordes humaines. Sur ce terrain mnu et avec les distinctions qui précèdent, lelecur sera bientôt orienté.

Que des individus passagèrement réunis ou desnés à vivre ensemble, le mari et la femme, l’amant 1 sa maîtresse, des amis, des connaissances, di fient de goûts, de caprices et d’instincts, le comique .ît aussitôt de leur désaccord. L’un aime un plat ui répugne à l’autre, dont il ne peut même souffrir

l’odeur; le premier veut manger chaud, le secon<, manger froid; celui-ci désire que l'on dresse le table en plein air, celui-là qu’elle reste dans ls maison; Pierre affectionne un vin qui déplaît l i Paul et à Pauline. Et, dans les relations intimes de ' l’amour, il y a d’autres divergences, d’autres fan- I taisies, dont je ne puis même parler. Observations, réponses, traits moqueurs, entêtement, dépit, fête changée en disgrâce: épisode comique. Si l’opposition, la lutte change d’objet, elle ne change poinl ; de caractère. Que le mari soit actif, remuant, la :j femme lourde, paresseuse, indolente; que le pre- j mier veuille toujours sortir, se promener, la seconde rester immobile chez elle; spectacles, leclure, logis, I habillements, quel que soit le principe de la mésintelligence, elle a pour effet certain de récréer les j tiers, ou de produire des scènes ultra-ridicules, Jl mais sans témoins. Trois voyageurs, qui font route, | ensemble, atteignent un carrefour d’où partent trois chemins : lequel faut-il prendre? Chacun d’eux ouvre un avis différent et s’obstine; ils se séparent, suivent trois roules divergentes, et le contraste de leurs opinions, de leurs choix, donne naissance à un épisode comique. L’harmonie est tellement né- 1 cessaire entre les hommes, qu’on doit même la trouver dans leur conformation et leur aspect. Un couple très disportionné pour la taille, la grosseur, j l’âge, le teint, les traits de la figure, met ceux qui le voient dans une disposition joviale. Un seul

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lésaccord provoque même leur gaieté: une femme ninez camus, associée avec un homme dont tenez 'allonge outre mesure, comme un promontoire, orrnent un spectacle amusant. Peu importent d’ailmrs les sexes. Le long et maigre don Quichotte, épais et court Sancho font, rire par leurs discorances physiques.

Lorsque l’antagonisme a lieu sur le terrain des lées, des opinions, entre les facultés intellectuelles, i galerie ne perd pas moins vite son sérieux. Des îdividus que leurs principes politiques mettent mjours en opposition, de sorte que, si l’un livre la bouche pour raconter un fait, pour émettre n jugement, on est sûr que l’autre dira précisément le contraire, sont une source perpétuelle de unique. Quelles que soient les dissidences de Misées, elles renferment un élément grotesque : s arts, la littérature, la philosophie, la religion, le immerce, la beauté des femmes, tout ce qui donne •ise à la dispute, donne prise au ridicule, dès que ,s passions tragiques sont absentes. Les alternions un peu vives, entre gens du commun, pro- '■quent une gaieté moqueuse. Les quiproquos, irtout lorsqu’ils durent longtemps, ne divertissent ] s moins.

iîbert, ministre du saint Évangile, est assis avec i elques paroissiens près d'un railway : il leur a epliqué les effets de la vapeur et croit qu’ils les cnprennent désormais aussi bienque lui. En cemo-

ment, on voit apparaître une locomotive. « Eli ! hier mes amis, ajoute le pasteur, vous savez maintenar ce qui fait' avancer cette lourde machine et h donne tant de force. » Un des villageois se lève « Certainement, monsieur le curé, nous avons bie compris ; mais vous avez beau dire, il y a un chev; dedans. » Voilà comment les explications du m nislre ont profité à ses paroissiens !

Un médecin de campagne entre dans une chai mière, où se trouve alitée une jeune malade. - «Comment va votre fille? demande-t-il à la mère.- Elle ne va pas mieux. — Lui avez-vous donné I remède? — Oh ! oui, monsieur le docteur; et mêm voici encore la bouilloire. » Le médecin regarde «Comment! malheureuse, vous avez fait bouillir rno ordonnance? — Dame ! est-ce que vous ne m’avej pas dit : « Faites bouillir ça dans une pinte d’eau <

» donnez la tisane à votre fille? » — Le médecin fuis rieux sort sans vouloir prolonger l’explication.

La bêtise et l’ignorance, aux prises avec le savol et 1a. perspicacité, sont des trésors de scène divertissantes. La bêtise est une folie organique i incurable, un faux miroir qui dénature tous le objets; l'ignorance, une folie conditionnelle, advei tice et remédiable.

Les incompatibilités d’humeur, de sentiment! d’affections, dérident aussi les gens les plus graves qu’elles naissent de la différence ou de la simil fude des caractères. Une trop grande conformité d

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atures peut rendre très difficile la vie en commun. ies individus acariâtres, pointilleux, colères, jaloux, hicaneurs.sont bientôt fatigués les uns des autres, a ressemblance de leurs passions amène entre eux e perpétuels conflits. Les tendances opposées font idtre également la discorde et son résultat infailble, le comique. Les gens gais et les gens moroses, :s esprits audacieux et les esprits timides, les Vares et les dissipateurs, les fanfarons et les animes modestes, les libertins el les personnes îastes ne s’accommodent guère ensemble : or, ms leurs débats, toutes leurs luttes engendrent ae gaieté sardonique. Un amour très vif d un côté, le répugnance non moins vive de 1 autre, une nbition toujours en baleine, un goût prononcé mr le repos, les antipathies de diverses natures onnent aussi lieu a des altercations, à des scènes faisantes. L’idéal de la vie humaine exige que nous :yons perpétuellement d'accord avec nos semlables.

Notre volonté n’est point exempte de cette loi, . issitôt que des volontés se trouvent en opposition, lir dissidence produit un effet comique, lève t îtes les vannes du ridicule. Éraste est venu aux 1 ileries pour y attendre Orphise : il souhaite, il mit s’entretenir avec sa belle maîtresse; elle tarde rdheureusement pour lui, et une légion de fâcheux ri se succèdent, ou lui fait craindre de ne pas être s il, ou vient rompre son entretien et le sépa-

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rent do la jeune personne, ou l’empêchent de 1 renouer. L’un lui chante un air dont il est l’autéu et danse un pas de son invention; l’autre le prie d vouloir bien lui servir sur-le-champ de second dan un duel; un autre encore se plaint à lui d’un cou funesle, qui lui est survenu au jeu, et tâche de 1 ' retenir afin de lui montrer cette combinaison dépit rable ; puis Orante et Climène le choisissent pou juge d’un débat galant qui s’est élevé entre eux . Caritidès, Ormin lui demandent son appui près d roi... bref, une suite de personnages ayant tous de i volontés qui contrarient la sienne, le désolent cl finissent, par l'exaspérer.

Les anlinomies, les luttes, les débats entre de i personnages de moralités différentes, la lutte oi i verte ou cachée entre des hommes d’honneur e des hommes sans scrupules, sont une source encor plus abondante, d’où le comique jaillit en Ilot tumultueux. Les valets fripons de Molière, d i Regnard et de Lesage, les péronnelles madrées, le j soubrettes astucieuses, les filles vénales et hypc crites, les femmes infidèles de tous les romans c I de toutes les comédies, les étonnements, les nu comptes, les indignations, les colères de leur amants et de leurs maris, fournissent aux écrivain des données perpétuelles. Les mines d’or et d| ; diamants peuvent s’épuiser : celle-là ne s’épuis jamais, parce que les incidents de la guerre varier i toujours. Il y a même des cas singuliers, où 1|

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oonne cause paraît vaincue, où l’on rit des plus ouables sentiments, contrariés, exploités par des latures perverses.

Sous la monarchie de Juillet, un avocat épris des loctrines socialistes, persuadé, comme Rousseau, lue l’homme naît avec de bons sentiments, mais [lie la société le déprave, se chargea de défendre gratuitement un voleur. Il a un entretien dans la irison avec son client, s’attendrit sur sa malheueuse destinée, le traite comme une victime d'institutions funestes, lui inspire, lui dicte presque ses réponses: il lui assure qu’il obtiendra une sentence avorable, et le quitte plein d émotion. Il lui avait lissé dans 1a, main une pièce de cinq francs, pour fe mettre en état d’améliorer quelque peu son réime. Pendant qu’il s’éloigne, il éprouve le besoin fe se moucher et porte lamain à sa po6he.Il croyait avoir mis un beau foulard, où des arabesques mnes cernaient un fond rouge : il ne le trouve as. — « Je l’aurai oublié, » se dit-il, et il n’y pense lus. Rentré dans son cabinet, il le cherche pourint : pas de foulard ! — « C’est singulier! » murmre-t-il. Puis il étudie la cause, prépare les moyens ■atoires qui doivent faire acquitter le prévenu. Il anime, il s’exalte, il compte sur un succès qui entrera la justesse de ses principes. Le jour de udience, il arrive comme un apôtre, le cœur paltant d’un zèle charitable. On introduit l’accusé, rmi d’autres détenus : l’avocat le regarde et ne

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peut en croire ses yeux : ce foulard qu’il avai cherché vainement, qu’il croyait avoir perdu, 1: victime de nos institutions funestes le lui avai escamoté, pendant qu’il l'interrogeait, lui témoi gnait sa commisération, et s’en était fait une cra vate! Ce trait d’ingratitude lui parut un peu trop fort, et l’éloquence tarit sur ses lèvres.

Un brave jeune homme, devenu maintenant séna teur, bien qu'il n’ait pas inventé les télescopes i s’était amouraché d’une prêtresse de Vénus, dan les établissements secrets où elles fonctionnent Lui aussi était socialiste, et la vénalité des femme: j lui semblait un outrage à la nature, à la conscient 1 humaine : il en profitait cependant et, de visite e> N visite, il se monta si bien la tête, qu’il finit pal j appeler la drôlesse sa sœur en Dieu et par voulût j la tirer de la fange où elle s’était précipitée. Il 1; détermine à sortir de l’impur couvent, paye sel dettes, lui achète des meubles, l’installe dans ui domicile et lui cherche de l’ouvrage. C’était quel ques semaines avant les vacances : au moment d< partir, il lui fait promettre qu’elle lui sera fidèli pendant son absence, qu’elle ne retournera point i sa bourbe, après s’être lavée dans la piscine du re : pentir : elle devait bien comprendre qu’elle portai 1 au front la couronne d’une vie nouvelle! Il s’éloigne! il compte les jours, il attend avec impatience t moment de revoir sa prosélyte : enfin, il accourt! frappe à la porte de son logement : pas de réponse è

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Il frappe encore, silence complet! Il descend, couvert de sueur, interroge le portier, qui se met à rire: « Ah ! la donzelle? Il y a longtemps qu’elle s’est envolée ; trois jours après votre départ, elle a vendu tout le bataclan, payé deux termes et disparu sans nous donner son adresse. Voici toutes vos lettres de province : elle n’est, pas venue les chercher. » Le réformateur de notre monde corrompu levint d’une pâleur mate. Il jeta fiévreusement ses cttres d’amour dans sa poche, et s’achemina vers a maison clandestine, où il avait trouvé une âme i purifier. La fausse Madeleine y avait repris son .ervice, et, quand il lui reprocha de ne pas l’avoir ittendu, elle lui dit ingénument : « Pour quoi aire? Vous aviez payé mes dettes, et je m’enmyais! »

Lne dame, chez laquelle le sentiment de la comjassion était très développé, avise un jour sur le loniNeuf, par un temps glacial, un petit savoyard, iont les pieds nus bleuissaient dans de vieux sabots. !mue de pitié, elle l’emmène rue Dauphine, lui achète es bas de laine et des chaussures, puis va faire pluieurs courses. Deux heures après, elle passe derehef sur le pont Neuf, y retrouve le petit Savoyard L ne peut retenir une exclamation, en voyant qu’il

encore les pieds nus. Elle l’interroge, il siesquive: îais une personne du voisinage apprend â la bonne ame qu’il a vendu ses chaussons et ses bas de line, pour acheter des gâteaux et diverses frian-

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dises. La bienfaitrice indignée continue son chemin en regrettant son action chari table.

Le dénouement de ces trois épisodes fait rire aux dépens de nobles intentions, que des natures viles i ont contrecarrées, annulées, qui ont abouti ;i de véritables mortifications. Les honnêtes gens y sonl dupes, y ont la mine comique de toute personne que l’on berne. Le mal peut donc jouer, ridiculiser le bien, avec l’approbation du public ? — Pas le moins du monde. — Le désappointement des trois bienfai- \ leurs provoque le rire ou le sourire pour une cause ; spéciale : on ne sympathise nullement avec les tristes créatures qui les ont abusés. L’intérêt, au contraire, se porte tout entier sur les individus charitables. Mais 1 leur humanité a fait fausse route, a secouru, obligé ,j des êtres qui ne le méritaient pas. Leur physionomie ridicule provient de leur mauvais choix. L’idéal absolu de la perfection humaine ne permet pas de se tromper, même en faisant le bien : le comique, dont ils sentent tes piqûres, est un comique intel- | lectuel : il ne touche point au domaine inviolable de la conscience.

Il n’en reste pas moins vrai que, dans les combinaisons illimitées de la vie sociale, la bonté, la compassion, la droiture, les plus généreux sentiments peuvent produire certains effets récréatifs, des scènes drôles et amusantes, et que la logique, reine inflexible du monde, domine même la morale.

Telle est la dernière forme du comique de situa- 1

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ion. Il se distingue du comique de caractère, ainsi ju’on l’a vu, en ce qu’il ne prend pas sa source dans îotre organisation, dans le jeu de nos facultés, dans îos imperfections et nos vices, mais dans la lutte de 'homme et du monde extérieur, dans le caprice des événements et les conflits sans nombre de l’aclivité îumaine.

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