Henri V, acte III, scène ir
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« Comment ferai-je pour vivre maintenant? Il faudra donc que je touche à mes revenus? » Et, afin de ne pas subir cette dure épreuve, il se mit au service de l'Empire, s’agenouilla devant l’homme funèbre, qui avait fait envahir, pendant la nuit, le local de l’Assemblée que présidait naguère le célèbre avocat.
M. De Montrond, cet ami intime du prince de Talleyrand, qui, sans avoir ni profession ni patrimoine, dépensait chaque année cent mille francs, irrive un soir, tout bouleversé, chez le diplomate.
— Qu’as-tu donc? lui demande l’habile négociai.eur : je te trouve la figure il l’envers,
— Je viens de l’échapper belle: je trichais dans m appartement situé au deuxième étage : on m’a été par la fenêtre. Une charretée de sable, qu'on jivait apportée dans la cour, m’a seule empêché de ne rompre les os.
— Je t’ai conseillé depuis longtemps, reprit 'adroit politique, de ne jamais jouer qu’au rez-deihaussée.
Toute la morale, pour l’astucieux personnage, se éduisait à cette précaution.
La duchesse de la Vallière, au siècle dernier,
Î1 ne faut pas la confondre avec la maîtresse de ouis XIV) n’avait, pas la conscience plus chatouilîuse, ni plus de respect humain. M. de Barbançon, ui avait été fort beau, possédait un charmant ardin* qu’elle alla voir. Le propriétaire, alors
très vieux, lui dit qu’il l’avait aimée à la folie.
— Hélas ! mon Dieu que ne parliez-vous ? lui répondit madame de la Vallière. Vous m’auriez eue comme les autres.
Citons, pour finir, un de ces mots plaisants qui échappent à des âmes pures, mais sont parfois cruels. On complimentait la nièce de Voltaire, madame Denis, sur la manière dont elle venait de jouer Zaïre.
— Pour bien remplir ce rôle, dit-elle modestement, il faudrait être jeune et belle.
— Ah ! Madame, s’écria son admirateur, dans un élan de naïf enthousiasme, vous êtes bien la preuve du contraire !
Il ne peut donc y avoir maintenant aucun doute sur la nature du comique et la signification du rire. Tous deux ont une cause intellectuelle et purement subjective, sont produits par une intuition rapide de l’idéal absolu de la perfection humaine, non seulement dans les hautes sphères de la raison, de la justice et de la vérité, mais dans les terres basses et les moindres faits de notre existence. Le ridicule est le plus sévère et le plus minutieux des législateurs. On comprend donc pourquoi les animaux ne rient pas, pourquoi le rire est propre à notre espèce, comme l’avait déjà signalé Aristote, sans en indiquer le motif: les animaux, éprouvant de la douleur, peuvent répandre des larmes; ne concevant point l’idéal, n’étant suscep-
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ibles d’éprouver ni dédain, ni orgueil, ils sont lépourvus du sentiment comique. Or , si l’on supprime la cause, les effets disparaissent avec
die.
Nous avons étudié, analysé le principe moral et ntellectuel, l’utilité sociale du rire; quelle en est la jause physiologique et matérielle? On l’a cherchée, m ne l’a pas trouvée: personne ne la connaît. Il n'y >n a pas. C’est un fait, voilii tout, un important )hénomène, dont la nature accompagne le sentinent. du comique. Elle a voulu récompenser, forifier de ce plaisir la perception du ridicule, en mgmenter la puissance et l’effet salutaire, comme *lle stimule par une jouissance plus ou moins vive ■hacune de nos fonctions. Ayant institué cette loi iarce qu’elle lajugeait utile, indispensable même à a société, la loi s’exécute. La conformation de nos irganes n’y participe en aucune manière. Le couant électrique sort impétueusement du cerveau.
Le sourire est l’atténuation du rire. Lue grosse laïveté, une balourdise énorme, un coq-à-l’âne de Première force, une méprise extraordinaire, une venture bouffonne, un trait d’ignorance impardonable font éclater le rire, les fanfares de la mouerie et de la gaieté. C’est le comique dans sa ilénitude. Mais il se produit des erreurs moins iolentes, des naïvetés plus légères, des maladresses îoins lourdes, des contretemps moins drôles, qui iraient un comique secondaire, éveillant une joie
contenue, un sentiment de raillerie plus discret. Il ne provoquent pas la tempête du rire, mais fou éclore paisiblement le sourire, qui en est le dimi nutif. Une cause moins énergique produit un effe plus délicat. Le sourire, qui anime la bouche et- me une clarté dans les yeux, exprime une gaieté douce une ironie clémente : c’est une critique réservée elle ne blesse pas comme la bruyante désapproba tion du rire.
Un honnête marchand, honnête dans le sens qui le commerce attache à ce mot, reçoit en payemen une somme trop forte: on lui donne sept billets d< mille francs, au lieu de six. Il pourrait garder ce! excédent; mais, comme il a un associé, il trouve indélicat de ne point partager avec lui. L’ayani donc appelé, il lui dit : « On m’a donné tout à l’heure mille francs de trop : comme je suis un homme d’honneur, en voici la moitié pour vous. « Cette manière ingénieuse de comprendre la morale fait sourire et non pas rire: elle est seulement à moitié comique : le brave négociant a des scrupules !
Voltaire donnait des leçons de déclamation à une jeune actrice, qui l’impatientait de sa froideur.
— Ce n’est pas ainsi, lui dit-il, que l’on doit exprimer les passions : il faut s’animer, avoir le diable au corps. Voyons, Mademoiselle, mettezvous en scène; que feriez-vous, si un tyran cruel vous enlevait votre amant?
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— Mais, Monsieur, répondit l’écolière, j’en prendrais un autre.
Une petite fille entendait reprocher à sa mère qu’elle fût devenue enceinte pendant l’absence de son mari, embarqué depuis deux ans pour un pays lointain.
— C'est vrai, dit-elle, papa est absent; mais il écrivait à maman toutes les semaines.
Cette justification naïve fait sourire.
On lit avec le même sentiment de douce moquerie a fable de la Jeune Veuve. En proie à son chagrin, lésolée, elle ne voulait rien entendre. Son père ivait beau tâcher de calmer son affliction, lui pronettre un suppléant qui lui ferait oublier le léfunt : elle poussait les hauts cris, elle ne songeait [u’à la mort. Laissant donc agir le temps, l’homme xpérimenté ne parla plus du remède qu’il avait ffert. Au bout de quelques mois, la veuve, fraîche, limpante, sémillante, aiguillonnée de secrets désirs, rouva ce silence bien long et bien monotone. Enfin, ’y tenant plus,
Où donc est le jeune mari.
Que vous m’aviez promis? dit-elle.
Mais le sourire n’a pas toujours ce caractère aisible et indulgent. Forme plus réservée, plus iscrète et, en même temps, plus compliquée une censure intime, il a des significations plus verses que la franche explosion du rire, fl y a un turire de dédain, qui fait la plus poignante des
toi LE MONDE DU COMIQUE ET DU «IDE
blessures: il n’exprime aucune gaieté, aucun sentiment de joie ironique, mais seulement le mépris. La secrète improbation qui est un des éléments du comique, devient l’élément principal. Elle est si violente que les yeux, que la bouche du contempteur semblent dire: «Ta dépravation et ta bêtise sont au-dessous même de la raillerie, à plus forte raison au-dessous de la colère : tu es un homme de rien. » Je concevrais parfaitement une scène de drame, où un individu provoquerait un autre personnage en duel avec ces simples paroles : « Monsieur, vous m’avez regardé tout à l’heure avec un sourire qui demande vengeance: il faut que je lave mon honneur dans votre sang ou dans le mien. »
Il y a le sourire méchant, lfe sourire d’un ennemi acharné, qui vous a dressé une embûche dont vous n’avez pas su vous garantir, et qui jouit de son triomphe. Dans ce sourire, comme dans la forme que nous venons d’analyser, domine le mépris, un mépris cruel pour l’imprévoyance ou l’inintelligence de la victime, combiné avec la joie du succès. La seule réponse logique à un signe pareil d’implacable et insultante inimitié, c’est un acte de vengeance.
Il y a enfin le rire ou le sourire désespéré; car le désespoir peut se révéler sous ces deux formes. Quand un homme est parvenu aux dernières limites de l’infortune, quand il succombe sous le poids de
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douleur et n’aperçoit au loin que des présages inestes, il prend en pitié, en dérision son propre )rt. Il voit dans cette injustice, dans cette perséîtion aveugle et imméritée, un incident absurde, a affreux comique, dont il se raille avec un tremement nerveux : son mépris, son indignation mtre le régulateur des choses, se manifestent surut par l’ironie, sarcasme à double sens, qui paraît éprouver ce qu’il flétrit. L’expression la plus na- ■ante, la plus fameuse de cette joie horrible, de ce rff lancé aux puissances fatales, c’est I’impréca- Itn d’Oreste qui termine Andromaque.
Grâce aux dieux, mon malheur passe mon espérance.
Et je te loue, ô ciel, de la persévérance!
Attaché sans relâche au soin de me punir.
Au comble des douleurs tu m'as fait parvenir;
Tes mains ont pris plaisir à former ma misère;
J’étais né pour servir d’exemple à ta colère,
Pour être du malheur un modèle accompli...
Eh bien, je meurs content, et mon sort est rempli!
./acteur peut débiter ce passage avec un rire frértique ou avec un sourire désolé, qui auront le rime sens.
dais nous voilà bien loin du comique normal, habuel, et de sa paisible gaieté ! Il se produit dans l’itelligence et la sensibilité de l’homme des combiaisons, des mélanges infinis. D’autres formes du s irire vont heureusement dissiper les nuages, q ont assombri un moment notre investigation p losophique.
I!)(î LF. MONDE DU COMIQUE ET DU RIDE
Quelquefois le sourire produit sur un visage ; même effet qu’un rayon de soleil dans la campagm il exprime uniquement la satisfaction et la joie. Ur personne à laquelle on annonce une bonne noi velle, ou adresse un compliment flatteur, vol remercie par un sourire. Deux amants qui ont prc lité des ténèbres pour donner libre cours à leur tei dresse, sourient le lendemain quand ils se rencoi trent, l’œil plein des souvenirs de la nuit. 11 y encore un sourire et même un rire voluptueu: causé par des chatouillements, par des caresse: par de fougueux baisers : c’est un épanouissemei du plaisir, un frisson nerveux qui court sur la peai L’expression est la même, la cause est différenti Mais la nature fait quelquefois des économies, en ploie un seul moyen pour atteindre des buts divei et même opposés : on pleure de joie et de t.endressi comme on pleure de chagrin et d’anxiété. Une autr économie, un acte secret d’avarice, dont il faut bie que l’amour prenne son parti, choque beaucoup le dames sentimentales.
Les coquins rient très peu ou ne rient pas d tout, parce que l’idéal chez eux est faible ou absen Les principes du beau, du juste et du vrai ne le intéressant guère, n’étant pas pour eux un objet dj'ji: contemplation et d’aspiration, les vices, les diffoi mités, les erreurs, les sottises, les mensonges, le ; fraudes et les trahisons les laissent indifférent#. Comme ils vivent dans le mal, dans la lutte âpre e ï|
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méchante, les formes moyennes'du mal ne fixent même point leur attention. Ils ne rient pas plus qu’ils ne s’indignent. Que leur importent le juste et 'injuste, le faux et le vrai, le beau et le difforme? 1s n’examinent le caractère et les actions des tommes, les productions de la nature, le jeu des ‘vénements, qu’au point de vue de leurs calculs et le leurs intérêts. Ces intérêts et ces calculs les renient insensibles à toute autre chose. Pleins d’amour tour eux-mêmes, a vides de jouissances matérielles, ongés d’ambition et de vanité, ils cherchent d’un ir sombre, dans une muette concentration, le bonmur comme ils l’entendent. On a vu des assassins ourir au bal avec l’argent obtenu par un meurtre t se lancer h corps perdu dans le plaisir, une heure u deux après avoir égorgé un homme. Jamais un ou rire n’effleure la bouche, n’humanise le visage e Macbeth, de Richard III, d’Iago, de Robespierre, le Wallenstein et de Bazaine. On pourrait dire avec istesse : « Sérieux comme un gredin. »
Il existe pourtant une espèce de drôles qui rient taucoup, sans avoir le moindre sentiment moral, ms être même accessibles i\ la pitié. Ce sont les ommes de plaisir qui veulent s’amuser h toute rce. La gaieté du rire assaisonne leurs jouissances.
; la cherchent passionnément. Mais quel genre de 'inique les divertit? le plus bas, le plus trivial, le ; us grossier, en harmonie avec leur nature, le coique obscène, le comique abject, le grotesque ma-
tériel, insignifiant et rebutant. Ils ont une jovialih bête et féroce, que tout réjouit. Une pièce char mante stigmatise les faux bonshommes : quel auteur comique peindra, démasquera le faux bor enfant? Ce Tartufe de la gaieté ruine les familles trompe ses compagnons de plaisir, débauche les innocentes et les femmes mariées, voit la sienne périr d’un œil sec, abandonne ses enfants, exploite tout le monde, fait souscrire des billets qu’il ne paye pas, invente des farces stupides, grimace, gesticule se donne lui-même en spectacle, aime les plats succulents, les vins fins, chante des couplets licencieux, conte des anecdotes grivoises, est aimé, recherché, passe pour un joyeux boute-en-train, meurt dans la crapule, ou trouve, comme le marquis de Villemer. une jeune sotte qui se dévoue pour lui, accouple sa beauté, sa fortune, son innocence, à la carcasse usée de ce vieux mécréant. Mieux vaut la tristesse que sa gaieté frénétique.
Entre le rire et le sourire grince le ricanement, sorte de rire incomplet, où domine la malveillance. Il annonce un caractère sournois et railleur, quelquefois jaloux : il peut exprimer aussi la mauvaise humeur habituelle d’un individu trompé dans ses rêves de fortune, de gloire ou de bonheur : la race humaine n’est plus pour lui qu'un objet de satire. Le ricanement imprime à la face une contraction particulière. Holbein a donné cette expression goguenarde au squelette dénudé de la mort; Walter
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inn
colt attribue les mêmes sentiments caustiques au îisanthropeDwining. On n’aime pas dans la société ;s gens qui ricanent: toutes leurs plaisanteries ont n arrière-goût d’amertume.
Voilà-t-il pas monsieur qui ricane déjà!
t avec mécontentement un personnage de Molière. Nous ne ferons que mentionner certaines grimaces îrveuses, qui sont la caricature du rire et du soure. C’est un effet maladif sans aucun rapport avec sujet que nous analysons : étranger à l’idéal, au imiqueet à toutes ses formes, il ne contient même jts d’éléments intellectuels. Les médecins le nomlent rire séméiologique, le classent parmi lessymp- Imes de mauvais augure. Nous n’avons point à ius occuper de ce phénomène morbide, qui nous (traînerait dans la malsaine atmosphère des liô- I aux.