‹ Le Monde du Comique et du RireChapitre 20 sur 55 · DEGRÉS DU COMIQUE ET VAEEUR COMPARATIVE DE SES DIVERSES FORMES · texte numérisé non relu

DEGRÉS DU COMIQUE ET VAEEUR COMPARATIVE DE SES DIVERSES FORMES

Le comique résultant d’un contraste avec l’idéa on concevra sans peine qu’il admette plusieur degrés. Si l’idéal est en lui-même unique et absoli il varie dans les intelligences suivant leur force e leur délicatesse. Les esprits supérieurs en atteignen les hautes sphères : l’héroïsme, le dévouement, 1 i sagesse et la vertu n’ont rien qui dépasse leur poij tée, qui ne soit l’objet habituel de leurs contempla l ions; pour les formes, ils ont un sentiment exqui du beau et rêvent des populations dignes de figure sur les toiles des grands maîtres. Tout ce qui s’é ’ loigne de la perfection absolue les blesse donc im médiatement ou les fait rire, selon la gravité de cas. Ils ont de nobles, de majestueuses colères, s’il s’abandonnent à leurs émotions ; ils arrivent au co mique le plus élevé, s’ils peignent les fautes et le k travers des hommes. Les intelligences de secom

LlEUKÉS DU COMIQUE

.-dre habitent une région moyenne : comme leur léal ne franchit point une certaine limite, les ridiiles qui la dépassent leur échappent ; leurs œuvres égaient en conséquence d’un genre inférieur de unique. Viennent enfin les âmes basses ou simpleent vulgaires, qui ne sont accessibles qu’à une ipèce de comique grossier: les défauts corporels, ]3 obscénités, la prédominance et les luttes des istincts, les accidents vulgaires forment presque lut leur domaine.

Les enfants, qui oui, des idées toutes petites, projirlionnées à leurs petites têtes, rient de faits, incidents minimes, d’un geste, d’un mot, d’une S-imace, d’un trait dans une figure, d’un ajusterait qui leur paraît bizarre, du moindre chatouil- 1 nent, quelquefois même par gaieté, sans savoir jurquoi. Le comique intellectuel, moral et social, 1 ir échappe. Ni dans les paroles, ni dans les ae- Lns, ils ne comprennent les tinesses, les incitions cachées, les sous-entendus, les biensinces conventionnelles. Leur ignorance et leur nfveté produisent des scènes comiques , parce q ils froissent sans le savoir toute sorte d’habit les et de convenances factices. Ils découvrent a c étrangers les secrets de la maison, démentent li grandes personnes qui altèrent la vérité. Dans d. circonstances graves, ils jouent quelquefois à ii r insu le rôle de délateurs. Le ridicule pour eux, came pour les peuples du Midi, réside surtout

dans les formes, les mouvements, les gestes et le couleurs. Un les amuse avec des polichinelles, de pierrots, des arlequins, des magots chinois, de paillasses qui font la culbute.

D’autres degrés du comique tiennent aux lois d modération, de vraisemblance et de délicatesse qu’ est tenu d’observer. Dans la lutte incessante de éléments divers qui composent le monde, tout es soumis au principe d’équilibre. Si on peint avec ex: gération un vice, un défaut, une manie, qui froiss les vraisemblances ou heurte certaines facultés lu maines, on tombe dans la caricature, qui pren diverses formes :

Le burlesque, hyperbole grossière du comiqu intellectuel et moral ;

Le grotesque, exagération trop forte du comiqu matériel et visible;

La bouffonnerie, sorte de comique obtenu par u plaisant, par un acteur, par un baladin, aux dépen de sa propre dignité. Le bouffon se met person nellement en scène, exhibe ses vices, ses infirmités ses malpropretés secrètes, amuse le public en rece vant des coups de pied au derrière, en se barbouil lant 1a. figure de craie, de suie ou de mélasse, ei abaissant et outrageant dans ses gestes, son main tien, ses paroles et sa conduite, les lois du respec humain. Le duc de Vendôme, petit-fils de Henri D et de Gabrielle d’Estrées, poussait le mépris rie: bienséances jusqu’à recevoir les plus grands person

iges, et même les ambassadeurs, pendant qu’il ônait sur sa chaise percée: il terminait la scène -L abstergeant devant eux sa croupe odorante, (était de la bouffonnerie par impudence et par lossièreté naturelle: il estimait que sa royale 1 lardise le mettait au-dessus de toutes les convei nces sociales et de tous les principes de dignité frsonnelle. Le duc de Parme, ayant eu à traiter une paire avec lui, chargea de la négociation un digni- I re ecclésiastique, l’évêque de Parme. Mais il faut I sser raconter cet épisode inouï par le duc de rint-Simon, qui emploie justement pour le quali- Ir les mots bou/fon et bouffonnerie.

I Le duc de Vendôme se levait assez tard à l’arméë,

3 mettait sur sa chaise percée, y faisait ses lettres b y donnait ses ordres du matin. Qui avait affaire fui, c’est-à-dire pour les officiers généraux et les fis distingués, c’était le temps de lui parler. Il ait accoutumé l’armée à cette infamie. Là, il leunait à fond, et souvent avec deux ou trois f libers, rendait d’autant, soit en mangeant, ut en écoutant ou en donnant ses ordres , et c jours force spectateurs debout; il faut me )(ser ces honteux détails pour le bien conu re. Il rendait beaucoup; quand le bassin était )J n à répandre, on le tirait et on le passait sous eiez de toute la compagnie pour l’aller vider, et ovent plus d’une fois. Les jours de barbe, le Qne bassin, dans lequel il venait de se soulager,

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servait à lui faire la barbe. C’était une simplici de mœurs, selon lui, digne des premiers Romain et qui condamnait tout le faste et le superflu d autres. »

Voilà, il faut en convenir, une austérité bit entendue ! Mais arrivons à l’ambassade de l’évêqi de Parme. « Il se trouva bien surpris d’être reçu p; M. de Vendôme sur sa chaise percée , et plus enco de le voir se lever au milieu de la conférence et torcher le cul devant lui. » Le prélat en fut si indig) que, sans dire un mot, il quitta la pièce, abandonna négociation et retourna dans son pays, où il décla qu’il ne voulait pas subir une seconde avanie. For était de députer vers le général un interprète moi: difficile. Le duc de Parme choisit avec beaucoup ( discernement le futur cardinal Albéroni, horan d’une souplesse imperturbable. « Albéroni, contint Saint-Simon, était le fils d’un jardinier, qui, se se tant de l’esprit, avait pris un petit collet pou sous figure d’abbé, aborder où son sarreau de toi eût été sans accès. Il était bouffon : il plut à M. < Parme comme un bas valet dont on s’amuse; < s’en amusant, il lui trouva de l’esprit et. qu’il po vait n’être pas incapable d'affaires. Il ne crut p que la chaise percée de M. de Vendôme demanda un autre envoyé : il le chargea d’aller continuer " finir ce que l’évêque de Parme avait laissé inachev

» Albéroni, qui n’avait point de décorum garder, et qui savait très bien quel était Vendôm

isolut de lui plaire à quelque prix que ce fût, Dur venir à bout de sa commission au gré de son laître, et s’avancer par là près de lui. Il traita une avec M. de Vendôme sur sa chaise percée, ;aya son affaire par des plaisanteries, qui firent autant mieux rire le général qu’il l’avait préparé ir force louanges et hommages. Vendôme en usa ^ec lui comme il avait fait avec l’évêque: il se relia le cul devant lui. A cette vue, Albéroni icrie: O culo d'angelo! et courut le baiser. Rien avança plus ses affaires que cette infâme boullon-

;rie. » Les deux acteurs n’avaient pas plus de gnité l’un que l’autre.

Dans le burlesque, le grotesque et le bouffon, où iiminent la fantaisie, la recherche de l’effet amu- : nt par n’importe quels moyens, la logique, le : iû t , la conscience, toutes les facultés rationnelles ii l’homme sont dans un état d’incessante protesition, qui les excite et les réjouit. Ce carnaval prouit une sorte d’ivresse intellectuelle. C’est indiquer isez qu’on n’y craint pas l’hyperbole, l’invraisem- 1 ince, les combinaisons les plus singulières, pourvu i ’on égaie et divertisse, ün est dans le monde s visions folles, et on a pour complice le public 3me, résolu à tout accepter, à tout pardonner, urvu qu’on le fasse rire. Dans ce domaine du cprice et de l’extravagance se classent naturellei »nt la comédie italienne, les exploits et les diffori tés de Polichinelle, le Médecin malgré lui, Monsieur

de Pourceaugncic, la cérémonie du Bourgeois gentilhomm le Chapeau de paille d'Ilalie, avec la ribambelle d’imi talions qu’il a fait éclore. La farce et la parodie son la plus haute expression du genre : elles constituer) la forme dernière, la plus accusée, la plus libre du comique inférieur: on n’y ménage rien.

Ce qui distingue le mélodrame de la tragédie e élu drame, c’est l’absence de caractères et l’abseno de style. Tous les moyens y sont obtenus par un combinaison d’événements plus ou moins extraor dinaires, plus ou moins vraisemblables. Les per sonnages ont des types généraux et conventionnels l’amoureux, la jeune première, l’homme dévoué, 1< traître, le tyran, le jocrisse.

Ce qui distingue la farce de la comédie, c’es l’absence de caractères et l’absence de style. Tous les effets y sont obtenus par une complication d’événements risibles, par un mouvement perpétuel ei des circonstances d’un bas comique. Pas d’études! sur les caractères humains, pas d’efforts pout obtenir les solides qualités de la forme. Les personnages y sont tous des caricatures, les uns d’une exagération marquée, les autres d’une crédulité en fantine ou d’une bêtise extraordinaire, sans lesquelles l’action ne pourrait avoir lieu, la plupart des scènes amusantes ne pourraient se produire. Mais il ne faut pas que ce jeu fantasque dure trop longtemps: la raison, qui a momentanément abdiqué ses droits, fermé les yeux, pour ainsi dire, et fait la sourde

IiEGRÉS DU COMIQUE

ireille, secoue à la fin cette torpeur volontaire, proeste contre une saturnale qu’elle a tolérée, mais pour m espace de temps très court : la récréation que ;e donnaient les facultés secondaires, s’arrête devant e mécontentement de cette faculté souveraine.

Pour la parodie, c’est une œuvre artificielle, une ongue charge, que l’on doit aussi maintenir dans le justes bornes, si l'on ne veut pas que l’ennui la lace comme une pluie d’hiver.

Deux autres excès peuvent annuler le comique, e noyer ^ous une froide averse, le dégoût et le mûris. Une certaine gourmandise fait rire: une glouonnerie bestiale soulève le cœur et inspire un seniment dédaigneux pour le goinfre. Un amour seuuel un peu trop vif, une polissonnerie joyeuse font ire: une luxure immonde excite la répugnance et onne laplus triste opinion de celui qu'elle dégrade, y a certaines épigrammes de Martial qu’on ne eut lire sans éprouver des nausées. Un bouffon, qui 'abaisse trop dans l’espoir d’égayer le public, fait aître le mépris. Le comique lui-même a donc ses >is de modération, de vraisemblance et de délica- >sse. Dès que la touche est trop forte, elle rend illusion impossible : on se sent en présence d’une ivention désordonnée, de personnages chimériques, l’auteur descend plus bas, il peut aboutir à l'averon et au dégoût. Dans la lutte incessante des élé- .ents divers qui composent le monde, tout estsouds au principe d’équilibre.

Le vocabulaire des idées et des sentiments groupés autour du rire nous fournit encore deux ou trois nuances, auxquelles nous ne pouvons refuser un moment d’attention.

Le mot comique ne renferme aucun indice de mauvaise humeur: il signale une cause de joie franchi et pure. Un homme, un objet, un discours, un incident comiques amusent, provoquent l’hilarité, sans que le moindre élément désagréable se trouve mêlé au plaisir qu’on éprouve. Le terme risible a le même sens.

Le mol ridicule, appliqué aux personnes et aux choses, est moins inoffensif; il trahit parfois une secrète irritation et un mouvement d'impatience. Lorsqu’on dit : « C’est un homme ridicule, » on donne à entendre que la sottise, les défauts, les manies, les lubies du personnage dépassent la mesure, deviennent fatigants et rebutants, au lieu de divertir : l’épithète, prononcée d’une certaine manière, exprime la répugnance et le désir d’éviter le fâcheux. On dit avec la même âpreté : «C’est une conduite ridicule 1 » et le terme, dans les deux cas, implique une dose de mépris. L’air du visage et le ton de la voix contribuent néanmoins pour beaucoup à lui donner cette acception: d’habitude, on emploie les mots comique, risible et ridicule, sans leur attribuer un sens particulier.

Le mot drôle désigne un comique plus vif, plus original, plus gai que le comique habituel, avec un

certain mélange de plaisir direct et non pas obtenu par contraste. 11 y a de la singularité, de l’esprit, dans ce qui est drôle. On rit d’une femme, d’une habitation, d’une idée, d’un projet, d’un vêtement comiques; on les raille, on s’en moque ; maison peut aimer une femme, un logis, un costume, des manières drôles, approuver un dessein, une opinion qui paraissent drôles. Ils intéressent, ils amusent, ils piquent la curiosité ; ils sont en dehors des types vulgaires et du train habituel des choses, avec une légère teinte de comique. Un fond excellent s’y Irouve quelquefois revêtu d’une forme singulière, qui en augmente l’attrait.

Puisque nous sommes en veine de lexicographie, terminons ce petit vocabulaire: il portera la clarté jusque dans les détours sombres et les coins obscurs de notresujet. Le domaine du ridicule forme un monde entier, comme l’annonce le titre le ce livre.

La malice est une disposition de l’esprit, par suite le laquelle on aime surtout dans le comique l’humiiation et le dépit qu’il cause à la personne raillée >u mystifiée. L’homme malicieux en éprouve une oie qui n’est pas tout à fait méchante, mais qui .voisine la méchanceté. Il taquine, moleste et perifle avec un entrain peu charitable. Aussi ne le réquente-t-on pas sans inquiétude : on appréhende oujours de sa part quelque trait mordant, quelque urprise fâcheuse, et même quelque tour désagréa-

blc. Ses plaisanteries ont souvent un arrière-goût, d'amertume. On finit par l’éviter, comme onévileune flaque d’eau malpropre ou un chien hargneux Quelquefois pourtant, il n’invente que des espiègleries inoffensives. J’en connais une dont le mystifié n'est pas à plaindre, car il méritait le tour spirituel qui lui fut joué. »

Un garde des sceaux, qui commençait à blanchir, mais n’avait pas encore renoncé aux aventures galantes, reçut un jour une lettre dont la forme et le contenu le firent rêver. C’était une demande d’audience signée par une femme : jamais écriture plus coquette n’avait festonné un papier plus soyeux et plus aromatique. Le ministre lut le billet avec une extrême curiosité.

« Monseigneur,

» M. Longuet, président à la cour impériale, i de II..., vient de mourir. J’ai l’honneur de vous demander sa place pour mon mari, depuis dix ans conseiller à la même cour.

« Votre Excellence ne me refusera pas un entretien, où je lui ferai connaître nos titres. J’espère ne pas quitter votre cabinet sans avoir obtenu cette présidence, sans être liée par la gratitude à un homme supérieur, dont tout le monde loue la haute intelligence , le profond savoir et les gra-j cieuses manières.

Eugén ie B

[1 y avait dans cette épître féminine une hardiesse ngulière, mêlée à des compliments flatteurs, à des évocations implicites, qui émurent vivement le icrétaire d’État. L’audience fut accordée.

A l’heure dite, le garde des sceaux vit arriver une mme délicieuse, éclatante de jeunesse et de îauté, dont une savante toilette dessinait les fores, dont le sourire était comme une magie. Elle unblait un peu effarouchée, un peu craintive... et :mblait avoir besoin d’encouragements.

Ce fut, en quelque sorte, une vision pour l’homme îr le retour : son visage manifesta une surprise us flatteuse que tous les éloges et toutes les prostations.

— Oserais-je, Madame, vous demander votre âge?

— Vingt-cinq ans.

— Et l’honorable conseiller?

— Soixante... un mariage de raison.

— Dites plutôt de déraison. Si jeune! si belle! si istement sacrifiée! Unie h un homme qui pourrait ire votre père !

— Eh bien, Monseigneur, si vous me plaignez, ttre Excellence a un moyen d’adoucir mes peines, i consoler une victime du devoir filial.

Et elle lança au ministre une œillade incendiaire, ci le mit en feu. La conversation devint de plus en jus intime, et, quand les deux interlocuteurs se spsürèrent, le diplomate avait les yeux noyés de ligueur: il baisait encore les mains de la sollici-

teuse. Elle emportait la nomination demandé

— Et, maintenant, adieu, Monseigneur!

— Non pas adieu, mais au revoir! A bientôt mêm Je donne une grande soirée dans quinze jours. Voti ville, grâce au chemin de fer, est seulement à qui Ire heures de Paris. Ma première lettre d’invitatio sera pour le nouveau président... et pour vou: J'espère que vous viendrez.

— Sans aucun doute... si les rhumatismes de mo mari me le permettent.

Quinze jours après, le rayonnement des lustre éclairait toute la place Vendôme : une foule de noti bilités, de jeunes élégantes circulaient dans le salles de l’hôtel, quand l'huissier annonça d’un voix sonore : « M. le président B... et madame 1 présidente ! »

Le ministre s’avance pour les recevoir. O stupeui Le président avait bien la soixantaine; mais s compagne semblait le suivre de très près. Le mf nage était des mieux assortis. La dame avait le pa timide, les yeux éteints, la peau ridée, cuivrée, u tour de faux cheveux, un corsage montant, une rob de soie puce, le lorgnon indispensable. L’homm d’État comprit qu’il avait été mystifié; mais il n pouvait ni se plaindre, ni révoquer la nomination Une jolie créature, pour deux ou trois mille franc;l’avait attiré dans un piège habilement dressé.

Comme il avait de l’esprit, il sut faire bonne min à mauvais jeu, offrit galamment son bras à la véné

ible présidente et parcourut avec elle les salons, iis, attirant l’adroit solliciteur dans l’embrasure une fenêtre, il lui dit en souriant :

— Cher protégé, comment vous tirerez-vous affaire, quand vous aurez h juger un cas de bigaie?

Ce grave diplomate, qui croyait refaire un subalrne, goûler la joie de commettre un adultère, avait ié joué comme il le méritait, en devenant la dupe iun ambitieux magistrat. Sous tous les rapports, la îystiflcation était parfaite, aussi juste que savamnnl combinée.

P taisant, plaisanter , plaisanterie, sont trois termes ri ont diverses acceptions. On dit d’un homme l 'il est un plaisant, lorsqu’il aime et recherche les j/eux propos, les quolibets, les facéties, les aneci.tes, les chansons grivoises, tout ce qui chasse I mélancolie et inspire la gaieté. Cette manière de s réjouir, en amusant les autres, est ce qu’on mime vulgairement plaisanter. Le mot plaisanterie. iierprété dans le même sens, exprime donc tous li badinages d’esprit contraires à la gravité. Pour s nifier qu’un homme ne parle pas sérieusement, y dit qu’il plaisante, qu’il fait des plaisanteries, j md on emploie cette locution : plaisanterie à part, it annonce qu’on veut reprendre le ton ordinaire 1 la conversation.

onsidéré comme adjectif, le terme plaisant veut 1 i agréable et récréatif, sans que l’effet parvienne

au comique et le divertissement jusqu'au rire. - On nous a fait un conte plaisant ; c’est une plaisan anecdote; il est plaisant de penser que vous voi soyez laissé duper de cette manière. — Le pla&a peut faire sourire ou simplement amuser : il i provoque pas l'orageuse commotion du rire.

Plaisanter quelqu'un estune locution plus précise d’une plus grande portée que le verbe seul. El signifie ridiculiser une personne d’une manié amicale et enjouée, tourner en dérision ses goût ses habitudes, ses défauts, ses manies, la forme i son corps, les traits de son visage, son maintien, i voix, ses gestes, sa prononciation, bref s’amuser amuser la galerie à ses dépens. C’est un jeu difficil qui exige de la finesse, du tact, de la mesure, doit avoir été précédé par une longue familiarit Si le moqueur a la main trop lourde, ne sait p; faire patte de velours, il blesse, il irrite l’indivic autour duquel il folâtre et dont il se divertit, < prétendant l’égayer lui-même. 11 devient alors i mauvais plaisant: ses jovialités mal accueillies pr voquent parfois de sérieuses altercations. Lavani humaine ne supporte, en général, qu’une fait dose de satire. Quand la plaisanterie dure tri longtemps, ou qu’on la pousse trop loin, on turl pine l’individu choisi pour plastron, et il se m en colère.

Mais voici le railleur, le moqueur par goût etp1 habitude, personnage bien plus redoutable. Sa co

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isation est une espèce de duel courtois, où son j>nt consiste à ne point autoriser de trop violes ripostes. La blessure ou, pour mieux dire, la i ûre doit être faite avec une épée de salon, mince Polie, et ne tirer que des gouttes de sang. 11 y a i : certaine dignité, et même une certaine granit r, dans l’homme calme et froid, qui stigmatise e fausses idées, les vices, les lubies et les travers «notre espèce. Il parait la dominer, la juger de liit, comme une sortede demi-dieu, que ses fautes Les extravagances ne peuvent atteindre. L’obser- ;eur qu'elles émeuvent, chagrinent, portent à la n.anlhropie, semble au contraire dans une situais inférieure, puisque les coups qui le frappent l' teignent pas le frondeur impassible. Mais le sarmie et l'ironie continuelles trahissent, exigent un cd de sécheresse, d’égoïsme et de dureté: ce n’est >; sans raison que Goethe en a fait l’attribut donnait de Méphistophélès. La charité prescrit plus de i.ience et d’indulgence, plus d’égards pour l’erreur :la faiblesse. Ce serait donc un très beau caractère l lettre sur la scène que le type d'un homme liabi- Ulement railleur, qui s’attendrirait dans les constances émouvantes, puis reprendrait sa mo- [i rie sardonique. Chamfort l'a très bien esquissé, ifbablement d’après nature. « M. E.... dit-il, jouit i>essivement des ridicules qu'il peut saisir et i|rcevoir dans le monde. Il paraît même charr lorsqu’il voit quelque injustice absurde, des

2lü LE MONDE DU COMIQUE ET DU RIRE

places données à contre-sens, des contradiction pitoyables dans la conduite de ceux qui gouverne , les scandales cfe toute espèce que la société ol 3 trop souvent. D’abord j’ai cru qu’il était méchai; mais, en le fréquentant davantage, j'ai démêla quel principe appartient cette manière de vo : c’est un sentiment honnête, une indignation vtueuse qui l’a rendu longtemps malheureux, et laquelle il a substitué cette habitude de plais; • terie, qui voudrait n’être que gaie, mais qui, dé liant quelquefois amère et sarcastique, dénonce, source dont elle part. »

Voilà certainement un portrait admirable : 1 voici un autre plus admirable encore peut-êt « C’est la plaisanterie qui doit faire justice de to. les travers des hommes et de la société; c’est p elle qu’on évite de se compromettre; c’est par e. qu’on met tout en place sans sortir de la sienn c’est elle qui atteste notre supériorité sur les chos et sur les personnes dont nous nous moquons, sa que les personnes puissent s’en offenser, à moi qu’elles ne manquent de gaieté ou de mœurs, réputation de savoir bien manier cette arme don à l’homme d’un rang inférieur, dans le monde dans la meilleure compagnie, cette sorte de con: dération que les militaires ont pour ceux qui m nient supérieurement l’épée. J’ai entendu dire à 1 homme d’esprit : « Otez à la plaisanterie son empii » et je quitte demain la société. » C’est une sorte 1

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rlel où il n'y a pas de sang versé, et qui, comme faire, rend les hommes plus mesurés et plus

plis. »

vu théâtre et à la lecture, le public est dans une sualion d’esprit excellente pour apprécier les Lats sarcastiques et les peintures moqueuses. Saul' c jeunes exceptions, l’expérience l’a rendu misanti’Ope. Chaque homme d’un certain âge a souffert nez d’injustices, éprouvé assez de mécomptes, [ur ne pas croire aux bons sentiments et aux Innés actions. Celui qui a foi dans la sincérité, la toiture, le dévouement, la générosité de notre espce, paraît un simple d’esprit; et il est presque t îjours victime de sa confiance. On cherche donc 1 bituellement à la conduite des individus, quand te est honorable, un motif secret, une vile explidion. Dès qu’on la trouve ou l’imagine, on est invaincu; si on ne découvre rien, on pense qu’on nsi pas assez bien renseigné, . qu’on pénétrera un jar le mystère. Lors donc que le poète comique ioncre sur le théâtre le grossier revers de presque t ites les actions humaines, le public est dans la je, sympathise avec l'auteur, se délecte à voir bâfrer les vices, les sottises, les manœuvres dédales, les fausses vertus, les habitudes irritantes tnt il a souffert, qui sont en opposition directe tec les lumières de son esprit, les lois de sa con» s ence, les principes de l’idéal humain.

DEURÉS DU COMIÇÜE ET VALEUR COMl’ARATIV DE SES DIVERSES FORMES (suite).

Les Grecs avaient déjà observé que toutes les Ce |» mes du comique n’ont pas la môme valeur, et qu faut établir entre elles une gradation; elles ne m rident pas une égale estime et ne produisent pas d effets identiques. Les éléments et les incidents rie cules puisés dans la constitution et les besoins m tériels de l’homme, dans ses instincts et ses pa sions physiques, ont un intérêt subalterne et \ sens mesquin. Il est aisé de faire rire avec les gi maces et les contorsions d’un individu que tou mente la colique, pour une cause ou pour une auti ou qui reçoit un violent coup de pied au derrièiB avec la fuite de Pourceaugnac menacé par un bji taillon de seringues; mais ces épisodes bouffons d s’adressent qu’à la partie la plus infime de not : entendement, à notre jovialité la plus grossière. L scènes amusantes produites par la bêtise, l’ign

rance et le manque de mémoire, par la prédominance d’une faculté sur les autres, par l’antagonisme de l’homme et du monde externe, ou des individus entre eux, ont un intérêt supérieur et une plus grande portée. Les luttes du sentiment moral contre la fourberie, le mensonge, l’égoïsme et la bassesse, les emportements excessifs des nobles natures contre le mal partout répandu, occupent le sommet de la chaîne que forment les anomalies de notre organisation et de la vie sociale. Le talent qui suffit pour un comique vulgaire ne suffit donc pas pour un comique distingué : les hautes régions du comique ne sont atteintes que par des hommes tout à fait éminents ou par le génie. A chacun son genre de gloire et sa couronne.

Les triviales plaisanteries d’Aristophane, ses épisodes et ses quolibets obscènes, l’étroitesse de son ntelligence, qui raillait les idées, la méthode de Socrate, sans avoir compris une seule de ses parles, avaient choqué nombre de bons esprits. Jne réforme du théâtre comique fut jugée nécesaire, et Ménandre eut l’honneur de l’accomplir. Il mortit la verve audacieuse, il supprima la licence ffrénée, qui se déchaînaient sur la scène. Mais robablement il ne possédait pas le plus rare de )us les dons que la nature accorde à l’homme : ce 'était pas un grand écrivain, et les copistes n’ont as transcrit ses œuvres, parce qu'elles les diverssaienl peu. Aucune de ses pièces ne nous est par-

venue, au lieu que nous possédons le quart de celles d’Aristophane. Mais pas un seul de ses interprètes, depuis le père Brumoy jusqu’à M. Poyard, le meilleur de tous, n’a osé traduire en français les passages les plus accentués de ses dialogues. Les goûts dépravés des Hellènes en fait d’amour s’y montrent partout, comme dans les épigrammes de Martial. On glisse en latin, au bas des pages, avec timidité, ce qui blesse la pudeur moderne. Mais le talent, l’esprit, l’originalité, la poésie même du vieil auteur échauffent et illuminent tout son théâtre, comme l’atteste, parmi bien cl 'au très preuves, la querelle de deux ambitieux, Cléon, ancien corroyeur, devenu l’idole du peuple, et un charcutier anonyme que le satirique lui donne plaisamment pour rival.

« Cléon. A moi, mes chers mensonges! Je vais t’écraser, ou j’y perdrai mon nom.

Le Charcutier. Oh ! qu’il m’amuse avec ses menaces!1 Ah! ses gros mots, comme ils me l'ont rire! El je danse le mothon ', et je chante à tue-tête : Cocorico !

Cléon. Ah! par Gérés! si je ne te tue et te dévore que je meure!

Le Charcutier. Si tu ne me dévores? et moi si je ne bois tout ton sang et crève d’indiges tion !

Clcon. Moi, je t’étranglerai, j’en jure par le droi

\ : Sorte de danse obscène.

de préséance que m’a fait décerner ma victoire de Pylos.

Le Charcutier. De préséance? Ah! puissé-je te voir tombé de ta préséance aux derniers rangs!

Cléon. Par le ciel! je vais te mettre au carcan.

Le Charcutier. Quelle humeur vive! Allons, que te donnerais- je bien à manger? Que mangerais-tu do préférence? Une bourse?

Cléon. Je t’arracherai les entrailles avec mes ongles.

Le Charcutier. Je te rognerai les vivres du Prytanée l.

Cléon. Je te traînerai devant le peuple, qui fera justice de toi.

Le Charcutier. Et moi aussi, je t'y traînerai, et je vomirai plus de calomnies que toi.

Cléon. Mais, pauvre sot, il ne te croit pas, tandis que, moi, je le berne tout i\ mon aise.

Le Charcutier. Ainsi le peuple est ton bien, la chose?

Cléon. C’est, que je sais quels mets lui conviennent.

Le Charcutier. Et ce sont menues bouchées que lu lui sers, en habile nourrice. Tu suces la bouillie, tu iui en mets quelque peu dans la bouche, et tu en tvales les trois quarts. »

Un peu plus loin, les deux antagonistes se dispuent les bonnes grâces du peuple, figuré par un personnage emblématique, et lui adressent la parole.

I. Établissement public où l’on nourrissait gratuitement les citoyens iui avaient bien mérité de la patrie.

>22 LE MONDE Dll COMIQUE ET DU RIRE

« Ctcon. Si je te lia is, si je ne suis pas prêt à lutter seul contré lous pour la défense, puissé-je périr, scié vif, et que ma peau soit découpée en lanières!

Le Charcutier. Et moi, peuple, s’il n’est pas vrai que je t’aime et te chéris, qu’on me fasse cuire en fricassée; et, si ce n’est pas assez dire, qu’on me râpe sur cette table même avec du fromage, pour me mettre en hachis, ou qu’on m’enfonce un croc dans les testicules et me traîne ainsi au Céramique l. »

Telle est la manière un peu rude, un peu triviale et populacière d’Aristophane, dans les endroits que Ton peut citer : dans les autres, l’indécence et la vulgarité coulent à flots épais.

Si les anciens mêmes ont jugé sa verve trop brutale, que penserons-nous de Rabelais? 1! prodigue moins les obscénités, sans doute, ou, pour mieux dire, un certain genre d'obscénités ; mais le faible avantage qu’il peut avoir sous ce rapport, il le compense par des malpropretés. On piétine constamment avec lui dans la matière fécale. Il met sans cesse à. nu les parties les plus malséantes du corps humain, surtout quand il parle des femmes. La dissertation de Panurge et de Gargantua sur les matériaux qu’on devrait employer pour bâtir les murs de Paris, atteint les dernières bornes de la licence. Rabelais était né avec un talent comique réel, mais

I. Traduction de M. Poyard, où j’ai changé seulement quelques mots.

un talent désordonné, sans proportions et sans mesure. La lumière manque dans son œuvre : les événements ne s’enchaînent pas, vont au hasard, pour ainsi dire, et ne font pas naître l’intérêt. On abandonne son livre, quand on veut, et, la plupart du temps, très volontiers. Pour quelques scènes fines, spirituelles, ingénieuses, pour quelques récits vraiment drôles, il y a des montagnes de grossièretés. Dans ses charges, dans ses amplifications, il dépasse toujours les bornes. S'il commence, par exemple, une énumération bizarre, qui pourrait amuser quelques minutes, il la prolonge d'une manière absurde et fatigante. L’hyperbole invraisemblable 3St un moyen comique, sans le moindre doute, mais il ne faut pas qu’elle devienne monstrueuse; et Rabelais prodigue les exagérations les plus folles, fin somme, il est ennuyeux, et je ne crois pas qu’une seule personne ait lu son œuvre tout entière.

Il y a un dessous de cartes qui pourrait en augmenter l’intérêt, surtout depuis que les archives de îimancas sonl ouvertes au public: un grand nomire de ses bouffonneries les plus extravagantes sont les brocards dirigés contre Charles-Quint : il fau- Irait en indiquer le sens et l’occasion. Mais ce genre battrait purement historique n’excuserait et n’aténuerait pas son désordre littéraire, ses orgies le mots et d’incongruités. En toute chose, sa verve surabondante l'égare et l’empêche d’atteindre son mt. Avec du tact, de la mesure e| de l’adresse, il

aurait pu être bien plus comique et plus divertis sont. Tl n’a pas su coordonner une action, fair vivre des personnages. Il rit iT pleine gorge, mais i rit mal; il change la satire, qui aime les tableau? d’aprcs nature, en fantasmagorie burlesque. Son œu vre est un amas confus de matériaux bien plus qu’un monument. La littérature comique a ses lois ses conditions d’existence, ses mérites et ses défauts ! comme la littérature sérieuse.

Un auteur plus voisin de nous, Regnard, va nom en fournir une autre preuve. Si l’on me demande] quel rang il occupe dans le panthéon de l’art moqueur, j’avoue qu’il ne me semble pas placé très! haut. Par moments, il s’élève jusqu’à la seconde [ zone, mais je doute qu’il l’ait jamais franchie. C’était un viveur plus préoccupé du jeu, de la bonne chère, i des jolies femmes et, des vins savoureux, que des lois du bien et du beau. On ne voyait point envelopper et assombrir son esprit, comme un nuage, la noble tristesse des grands poètes comiques : l’œil toujours fixé sur l’idéal qui leur sert à mesurer la j folie humaine, le spectacle du monde ne peut guère les réjouir; ils observent, ils comprennent trop bien les vices, pour ne pas s’en affliger et tomber par intervalles dans la mélancolie. Regnard était d’une autre humeur. Quand une aimable fille lui souriait, quand un vin généreux empourprait son verre, il se souciait peu du reste. Le plaisir et la gaieté lui paraissaient l’unique but de la vie. Le ciel est beau,

la table est dressée, des mets succulents parfument la pièce, amusons-nous ! Voilà le meilleur système de conduite ! Regnard n’eût pas écrit, comme Molière, à Lamothe le Vayer, qui venait de perdre son fils, la lettre de consolation terminée par cette phrase : « Si je n’ai pas trouvé d’assez fortes raisons pour affranchir votre tendresse des leçons de la philosophie, et pour vous obliger à pleurer sans contrainte, il faut en accuser le peu d’éloquence d’un homme qui ne saurait pas persuader ce qu’il sait si bien faire. »

Regnard s’en est donc tenu généralement au comique de troisième ordre et au comique de situation. Le comique de caractère, le plus difficile de tous, parce qu’il exige que l’on crée et fasse vivre un personnage, après avoir recueilli çà et là les éléments qui doivent le composer, cette forme suprême de son art, l’auteur du Légataire universel n'y a, pour ainsi dire, pas touché. Démocri te , le Distrait et le Joueur sont les seules pièces où il ait essayé de la mettre en œuvre. Or, Démocrite,ce philosophe railleur qui voyait si bien les petitesses, les vices, l’absurdité des hommes, pouvait devenir un personnage aussi frappant, aussi original que le Misanthrope ou Timon d’Athènes : Regnard n’a pas su lui donner le relief, la vigueur et l’intérêt dramatique de ces puissantes figures. Il semble même n’avoir voulu ébaucher qu’une parodie d’Alceste et de Célimène, ne respectant point ces hautes conceptions et ne devinant pas

22(i LE MONDE DU COMIQUE ET DU RIRE

que les chagrins, les mésaventures, les indignations extrêmes d’un grand caractère, en lutte avec la bassesse, l’ineptie, la malveillance et l’astuce de la tourbe humaine, fourniraient encore matière à des chefs-d’œuvre, si on les combinait d’une autre manière. Le Distrait a été suggéré à l’auteur par la description de La Bruyère, qui lui a fourni ses meilleures scènes; la distraction, d’ailleurs, n’estpas un de ces grands désordres moraux, dont l’importance se communique à l’image qu’on en trace. Le Joueur, quoique bien dessiné, ne produit pas sur le spectateur l’énergique effet, n'a pas la vérité saisissante, qui donnent à un caractère la valeur d’un type : il n’est pas devenu 1a, personnification du jeu, comme Tartufe de l’hypocrisie, Turcaret et Jourdain du parvenu prétentieux, Harpagon de l’avarice, Philinte de la sagesse mondaine et Orgon de la crédulité. 11 ne nous apparaît pas, non plus, dans cette variété de situations où l’auteur pouvait le mettre; nous ne le voyons aux prises qu'avec l’amour et sa folle passion pour les cartes. Et l’honneur, l’anxiété, la détresse, ces éléments presque indispensables d’un pareil sujet, où sont-ils? On pouvait lui susciter une foule d’embarras, le montrer sous une foule d’aspects divers; les relations sociales que trouble un pareil vice sont nombreuses, et il fallait en faire usage. La pièce serait devenue plus intéressante, le portrait eût gagné, comme une tête à laquelle le peintre ajoute ces détails de modelé, de couleur

DEGRÉS DU COMIQUE t2~

et d’expression, qui la rapprochent de ia vie.

Regnard a encore le défaut de tomber trop souvent dans le burlesque et le grotesque : le burlesque, exagération grossière du comique moral et intellectuel, le grotesque, exagération du comique matériel, suivant les définitions que j’en ai données. Tout son théâtre italien ne se compose que de vraies farces, dont la plupart ne méritent pas d’être lues. On ne connaît, en général, que cinq ou six pièces de Regnard, et c’est d’après ces travaux d’élite qu'on le juge. Mais, pour se former une idée vraie de son lalent et de son caractère, il faut le suivre jusque dans les recoins de son œuvre. Peu d’écrivains ont tanl fait usage des ressources les plus triviales : la faim, la soif, les coups, la luxure éhontée, les pots de chambre, l’envie d’aller aux latrines y figurent sans cesse. Le dernier moyen plaisait particulièrement à Regnard. Ses poésies contiennent un sonnet où il décrit un magnifique jardin; la chute en est jolie, délicate, admirable :

Dans le charmant réduit de tant d'aimables lieux.

Moins faits pour les mortels qu'ils ne sonl pour les dieux,

Qu’il est doux à loisir de pousser une selle !

Ce goût, du comique nauséabond salit et macule même ses grandes pièces, où il s’étale souvent : Ainsi dans le Légataire universel, quand arrivent madame Argante et sa fille, Gérontc dit à Liselle :

. Ne va pas leur parler, je te prie.

Ni de mon lavement, ni de ma léthargie.

Elles onl toutes deux bon nez; dans un moment.

Elles le sentiront de reste assurément.

Le vieillard reçoit les dames, mais se trouve bientôt forcé de les quitter.

GËRONTE, bas, à LISETTE.

Lisette, le remède agit à certain point .

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