GÉRONTE
Mon neveu, je n’y puis résister davantage.
Ah ! ah !... Madame, il faut que je vous dise adieu ;
Certain besoin pressant m'appelle en certain lieu.
La grossièreté de Regnard fut pour beaucoup, j’ose le dire, dans les succès qu’il obtint de son vi- ü vant, et contribue à ceux qu’il obtient encore. Il y a parmi les spectateurs, comme parmi les poètes, différentes classes d’esprits. Tous ne sont point capablés de percevoir tous les genres de ridicule. Les chefs-d’œuvre de Molière ennuient les masses, que j divertissent les seringues acharnées à la poursuite > d’un niais. Le haut comique des Femmes savantes et t du Misanthrope dépasse l’intelligence du peuple, j Chaque homme ayant son idéal, d’après lequel il juge les autres individus, il ne rit que des choses contraires à cet idéal. S’il s’en est formé un très bas, faute d’intelligence et d’étude, il ne s’amuse que de défauts vulgaires, que de triviales situations. Ce qui choque les âmes élevées ne le choque nullement,;
bien mieux, il approuve des platitudes, il admire des sottises, comme il raille de nobles principes, des actions délicates et de généreux sentiments. L’esprit deSterne ou d’Alfred de Musset ne convient pas à la tourbe humaine; l’ananas et les vins vieux lui paraissent sans goût. Mais que, dans le Divorce , Arlequin brise son plat à barbe sur la tête de Sol inet, qui passe au travers, la multitude éclate de rire et ne peut modérer les transports de sa joie.
Si Regnard avait eu le cœur sensible, l’esprit plus juste et plus élevé, il n’aurait pas écrit son Légataire universel, ou il l’aurait conçu autrement. Géronle n’est pas un malade imaginaire comme Argan: il éprouve des douleurs réelles, des douleurs affreuses; :e pauvre corps, miné par l’âge et par les infirmités, semble toujours prêt de se dissoudre. Le vieillard tombe dans de longues syncopes, où on le croil mort. Sa situation est triste, déplorable, et non comique : elle fait naître la pitié, mais ne provoque nullement le rire. Toutefois, ce malheureux, auquel nn doit des soins et des égards, qui a l’âme bonne, ne s'opiniâtre jamais et témoigne de l’affection aux ?ens ligués contre lui, est malmené par eux de la façon la plus rude et la plus grossière.
OÉRONTF.
Puisque je suis tranquille et qu’un conseil plus sage Me guérit des vapeurs d’amour, de mariage,
Je veux mettre ordre au bien que j’ai reçu du ciel.
Et faire en la faveur un legs universel Par un bon testament,
dit-il à Éraste. Il ne se propose d’en distraire qu< deux sommes de vingt mille écus, pour un autre neveu qui habile la Normandie, et pour une nièce ■ liixée dans le Maine. Or, voilà que cette seule clause lui suscite une véritable persécution. Éraste, s’il ne le moleste pas directement, le laisse traiter d’une manière infâme. On lui reproche sans cesse les maux qui devraient le faire plaindre, et on lui montre une dureté vraiment inexcusable. Pari an 1 du mariage d’Éraste, Lisette lui dit avec son impertinence habituelle :
Il convient à monsieur de suivre celte envie.
Non à vous, qui devez renoncer à la vie.