‹ Le Monde du Comique et du RireChapitre 23 sur 55 · CRISPIN · texte numérisé non relu

CRISPIN

Moi?

OÉRONTE.

Oui, vous; et dans l’instant, sortez.

Sur qui se porte l’intérêt? Ces molestations perlétuelles, dirigées contre un vieillard sans défense, te paraissent-elles point souverainement lâches? ’out cela est déplorable : on ne joue pas ainsi avec a mort : l’homme, créature éphémère, attache trop e prix au peu de jours que lui octroie la nature, ■our accorder la moindre sympathie à ceux qui ne espectent, ni l’âge, ni la faiblesse, ni la douleur, ui ne se laissent même pas attendrir par les sympomes d’une tin prochaine.

Jusqu’ici, nous n’avons fait que blâmer Regnard, l l’on pourrait s’imaginer que nous ne lui trouvons ucun mérite. Telle n’est pas notre opinion. Mais haque homme a son genre de talent, tl existe en

littérature, comme en peinture, des dessinateurs e des coloristes. Regnard n'est, pas un auteur qu compose bien, ni qui dessine correctement : les dé faüts de sa manière sur ces deux points ont éti l’objet de notre critique. L’invention, l’harmonie les grandes lignes, les idées supérieures lui main quent. Il possédait en récompense une extrême facilité d’exécution, ce qui donne toujours du charnu à une œuvre d’art, où l’on n’aime point sentir l’ef fort et la peine : une verve continuelle de détails étincelle dans la plupart de ses pièces, qu’animi d’ailleurs un véritable espriL comique. Jamais d’attendrissement inopportun : ses personnages cont constamment gais, ridicules ou moqueurs Cette jovialité se communique à l’auditoire. Enfin avantage suprême, l'auteur du Retour imprévu possédait les facultés rares et précieuses qu’exige l’arl d’écrire. Il était maître de son langage : l’expres sion lui venait juste, vive, abondante, originale,' Nous citerions de lui, au besoin, une foule de vers excellents, purs, vigoureux, légers et souples; mais j le lecteur et l’auditeur les remarquent aussi bien que nous. Le seul défaut que l’on trouve dans cette élocution nette, brillante et rapide, c’est une négligence qui sent parfois un peu trop l’homme riche, travaillant à son aise et craignant la fatigue.

Les qualités de Regnard lui ont permis de supporter la dure épreuve du temps, comme la soutiennent les métaux et les marbres : ses pièces avaient

a consistance nécessaire pour ne pas tomber en loudre au bout de quelques années. On les joue ncore, on les réimprime ; on les jouera et les rémprimera, selon toute apparence, tant que notre Home n’aura pas cessé d’exister. Mais de puissants ivaux disputeront la scène au vieux comique, ou» our mieux dire, l’ont déjà conquise, y occupent la remière place, en le reléguant un peu à l’écart1. Dans la préface des œuvres complètes d’Eugène abiche, M. Émile Augier l’a mis en comparaison vec Regnard pour la franchise et la. liberté de l’inention comique, pour l’art de faire naître une aieté sans mélange. Le rapprochement me paraît jste ; mais M. Labiche a une vue bien plus claire e la vie sociale, de l’organisation humaine, du rai ridicule, et une conscience bien plus droite : a aussi une imagination plus variée, plus féconde t plus originale. Il y a dans ses pièces une surpreante invention de détails nouveaux, piquants et îgénieux. Jamais auteur n’a moins argumenté, îoins sermonné le public : toutes ses idées modes, il les met en scène, il leur donne le mouveîent et l’aspect de la vie, conformément aux plus

I. La longueur de celte étude consacrée au talent de Regnard tient ce que le présent volume formait d’abord une simple préface de ses uvres : j’avais profité de l’occasion pour exposer ma théorie du mique et du rire. Je l’ai reproduite sans aucune modification: les ées essentielles, les catégories, la charpente de l'ouvrage sont res- ;s les mêmes. J’ai seulement complété mon travail, en développant r quelques points la partie philosophique et en augmentant, poqr clairer, le nombre des exemples.

pures doctrines littéraires : aucun effort, aucun trace d’enseignement. Mais la notion utile, leçon seil profitable se trouvent au fond de l’ordonnancet de l’action, comme une lumière secrète. L’audi Leur borné peut ne pas la voir, l’auditeur sensé lii découvre. Quelle leçon admirable pour les famille riches que la Fille, bien gardée I Quel avertissemen indirect donné à l’ignorance que la jolie pièce inti tulée : la Grammaire ! Edgard et sa Bonne montrent le:, inconvénients des relations intimes avec les ser vantes, dans la maison paternelle. Le Misanthrope e l'Auvergnat est comme un écbo lointain de la grandi pièce de Molière : Philinte aurait écouté avec joie aurait applaudi cette étude de mœurs. Elle a potu but secret de prouver que nos mœurs convention nelles rendent la droiture presque impossible : or ne peut même presque jamais dire la vérité; les prétentions, les vices, les petitesses, la mauvaise foi, la susceptibilité des hommes leur imposent des ménagements infinis, des réticences, des mensonges, des artifices perpétuels. Le rentier Clnffonnet , qui abhorre, comme Alceste, la dissimulation en l’imposture, fait un pacte avec son porteur d’eau natif d’Auvergne, pour qu’il lui dise toujours 1; vérité : le rude montagnard ne demande pas mieip et entre aussitôt en fonctions. Mais sa franchise nt l arde pas à gêner, puis à vexer et enfin à exaspéra le stoïcien, qui perd un dédit de trente mille franc? pour rompre le marché. Le motif est excellenl, In

ièce très drôle; mais on regrette qu’elle finisse ■op vite et touche seulement un point de l’étiquette Dciale, du faux système de relations adopté pour atretenir quelque apparence de concorde entre les ommes. Il y avait matière à une grande comédie, 'autres ouvrages de M. Labiche ne renferment, il 3t vrai, aucune insinuation utile; mais ce sont de >yeux divertissements, où la fantaisie se donne le us libre cours.

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De quoi l’homme n’abuse-t-il pas? Quels élément: précieux ne se corrompent entre ses mains! EL!; nature elle-même ne commet-elle pas de perpé tuelles erreurs? Elle fait souffler en plein hiver d< chaudes haleines qui ne peuvent féconder un brii d’herbe; elle glace sur leurs branches les fleurs di printemps; elle prodigue la chaleur à des arbre; sans fruits, ou inonde de pluies froides ceux qu chargent les rameaux. Elle livre aux bêtes féroces dans tous les règnes, les créatures inoffensives déchaîne ou glisse à travers la société des bande; de scélérats ou de tartufes. Partout le mal suit 1( bien, comme l’ombre suit la lumière. Le comique lui-même, cette garde vigilante, qui fait la ronde autour des vices, des erreurs et des folies, pour er. préserver notre race, peut donc être détourné de son but : par le sarcasme et la dérision, il peu! troubler l’entendement et, la conscience, décrier,

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abaisser, vilipender les hommes d'honneur et de nérite, les conceptions nobles et utiles, les entremises généreuses; il peut bafouer les sentiments tes dus purs, les plus élevés du cœur humain. La omédie et la satire ont les armes nécessaires pour avager, à force de talent, le domaine entier de 'intelligence et de la conscience : elles donnent au aux l’apparence du vrai, cachent la vérité sous le casque de l’erreur. On les a vues persifler, ridicuiser la science, la vertu, l’amour, la compassion t l’héroïsme ; on les a vues fouler aux pieds le seniment de l’honneur national, préparer un de ces hâtiments terribles qui ont inspiré à Tacite uiie bjurgation éloquente : « Jamais désastres plus ruels, jamais humiliations plus profondes ne prônèrent au peuple romain que les dieux ne veillaient lus à son salut, mais à leur vengeance! » Ces pericieux effets sont passagers sans doute ; le faux omique s’éteint comme un feu de bruyère, tandis ue le vrai comique répand une lumière et une chaïur inaltérables. Mais ce n’en est pas moins un deoir pour nous de le signaler et de le flétrir.

La plus célèbre et la plus frappante des alléra- 10ns et des excroissances monstrueuses du conflue, c’est la pièce des Nuces, sorte de pamphlet diigé contre Socrate; il prouve qu’un homme de lient peut n’avoir aucune intelligence, peut tomber îême au-dessous des pauvres d’esprit, quand il ortdu domaine spécial auquel l’a destiné la nature.

La piùce, par le fait, ridiculise, non point Socrat ! mais l’auteur du libelle. Voici quelle en est la coi texture. Strepsiade, bourgeois d’Athènes, gémi soupire, passe la nuit à faire des comptes, attend que son llls l'a endetté pour satisfaire ses goûts : aime passionnément les chevaux, le luxe et la bonr. chère. Et, tandis que son père se tourmente, ce fil dort tranquillement dans la même pièce. StrepsiadJ s’en irrite. « Et cet honnête garçon qui ne se r<| veille pas de la nuit, et qui pète de tout son coeui | empaqueté dans ses cinq couvertures ! » Enfin I jeune homme se réveille, une explication a lie entre lui et le bourgeois inquiet. Le père propose ' son héritier d’entrer à l’école de Socrate dans u certain but. Il prétend que le philosophe a invenl deux sortes de raisonnements, le juste el l’injush et que, grâce à l’injuste, on gagne les plus mai; vaises causes. « Si donc tu apprends cette scienc de l’injuste, de toutes les dettes que j’ai contractées dit-il, à cause de toi, je ne payerai pas une obole. ;i Le fils ne veut pas faire un si utile apprentissage Strepsiade, en conséquence, résout de s'instruit’ lui-même, etil se présente chez Socrate. Un discipl I le reçoit d’abord, puis il voit le maître.

L'élève attribue au chef de l’école les opinions le; plus saugrenues, les aventures les plus grotesques U le glorifie d’avoir trouvé un expédient pou; mesurer le saut des puces, d’avoir prouvé que L bourdonnement des cousins ne sort pas de leui

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ompe, mais de leur derrière, et gémit de ce qu’un ard lui a fait perdre une haute pensée. « Une :it qu’il étudiait la marche de la lune et ses révo- ,ions, et qu’il regardai t le ciel, la bouche ouverte, lézard, du bord du toit, lâcha sur lui sa fiente.»

. disciple enthousiaste dépeint ensuite son maître :mnic un larron, qui vole de la viande dans les lestres. Exalté par ces recommandations, Strep- : de ne peut plus contenir son impatience: il veut or à toute force le grand homme. L’élève finiront enfin, lui montre le philosophe juché en l’air ns une manne ou grande corbeille. Le bourgeois Athènes l’appelle :

< Socrate, mon pctitSocrate ! »

Socrate. Mortel, que me veux-tu?

•itrepsiade. Mais, d’abord, que fais-tu là? de grâce, :>-]e moi.

Socrate. Je plane dans les airs eLje contemple lecicl. itrepsiade. Ainsi ce n’est pas du niveau de la terre,

: stdu haut de ce panier que tu méprises les dieux, toutefois....

Socrate. Pour bien comprendre les choses du ciel, i ne fallait hisser ma pensée... d’en bas, je n’aurais [in découvert; car la terre, par sa force, attire à

Ie la sève de l’esprit. C’est ce qui arrive pour le isson.

itrepsiade , Comment? l’esprit attire la sève dans 1 cresson? Ah! descends près de moi, mon cher 1 Lit Socrate ? Je suis \enu te demander des leçons.»

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Le reste de 1a. pièce ne vaut pas mieux que; début: c’est une longue et ennuyeuse turlupina. Elle prouve triomphalement qu'Aris tophanes ne co prenait pas un mot des doctrines de Socrate, n’a\ 1 pas la moindre idée de sa méthode analytique.

11 raillait, il diffamait des investigations p cieuses, qui le dépassaient de cent coudées, doml ne pouvait pas plus apprécier l’importance que ;| crabes au fond de la mer. Par une réticei; perfide: — « C’est du haut de ce panier que t méprises les dieux, si toutefois.... » il accuse hy | critement le philosophe d’athéisme, lui qui, du Plutus, dans les Oiseaux, dans les Grenouilles a\d traité sans respect les divinités olympiques. Tes les moyens paraissent bons à un sot qui raille.

Pour bafouer, non plus seulement une doctriii mais la pensée philosophique elle-même, Arisphanes a composé de nuages parlants le chœur ; sa pièce. Elles sont les déités que le sophiste ado. 11 les invoque, il sollicite leur protection : el ; descendent vers lui.

« Socrale. O déesses vénérées, oui, vous répond à mon appel. (A Strepsiade). As-tu entendu leur vo, qui se mêlait au terrible grondement du tonnent

Strepsiade. O nuées adorables, je vous révère et; vais faire aussi gronder mon tonnerre, tant le vôii m’a fait peur. Permis ou non, il faut que je fiente

Ces triviales bouffonneries veulen t dire clairemü que les investigations philosophiques, les plus i •

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priantes et les plus nobles recherches de l’esprit mmain, n’ont aucun intérêt, aucune valeur, sont asignifiantes comme les vapeurs fugitives que le ent promène dans les airs ! La pièce renferme bien 'autres accusations, et, malheureusement pour honneur d’Aristophanes, les ennemis de Socrate les épétèrent devant le tribunal qui condamna l'illustre enseur, alors âgé de soixante et dix ans, à mourir ar la ciguë. Or, Socrate a été le maître et l’inspialeur de Platon et d’Aristote, le guide de notre spèce dans les voies de la logique, de l’examen itionnel : lui et ses grands disciples ont chassé vers orient les nuages du mysticisme, éteint les tromeuses clartés des légendes et des traditions poputires, fondé l’étude méthodique et la science exacte, amais l’art de railler n’a été employé d’une lanière si lamentable, jamais le faux comique n’a ilipendé une plus noble cause.

Il semble, du reste, qu’il y ait eu chez les théniens, une lutte acharnée entre les penseurs et :s railleurs. « Les philosophes, suivant Artaud, •aducteur d’Aristophane, blâmaient le dévergonage et la licence obscène des comiques : ceux-ci mrnaient en ridicule les disputes subtiles de urs adversaires. Le philosophe Hippon avait été iaqué par le poète Cratès. Eupolis n’épargnait pas •s plaisanteries à Socrate, et Amipsias le joua dans ne de ses comédies. Socrate, de son côté, ne dissimulait pas son mépris pour leurs bouffonneries

licencieuses. Il était d’ailleurs l’ami d’Euripide, l'opinion courut même qu’il l’aidait dans ses traç dies. Aristophanes, qui ne ménageait pas Euripid n’avait nulle raison de s’interdire, à l’égard philosophe, ce que se permettaient d’autres poète Quant à la question de savoir si, dans les Nué c’est la personne même de Socrate qu’il a vou jouer, ou, s’il le prend simplement comme un ty général, comme le représentant des sophistes, ri< ne s’oppose à ce qu’on prête à la fois l’une et l’aut intention à un esprit si riche en moquerie. »

Ces turlupinades, hélas! se reproduisent avec ui régularité mathématique à tous les moments i l’histoire. L’idéal d’une nation et d’une époque éta conforme aux opinions généralement admises, L. théories nouvelles, qui heurtent ces opinions, ch quent par contre-coup les sectateurs des vieillit | maximes. Les soutiens et les admirateurs du pas: § jugent donc les récentes conceptions du haut ( leurs principes caducs, et les trouvent baroque absurdes, ridicules, en font des gorges chaude Nous avons vu ainsi bafouer l’école romantiqi avec un telle persévérance, que les termes qui désignent en ont été discrédités, qu’on ose à peine h f prononcer et les écrire maintenant ; nous avons vi en 1848 et dans les années suivantes, les socialisti raillés, dénigrés, calomniés sans relâche, jusqu’à moment où on a étouffé dans le sang leurs aspiratior et leurs doctrines; en vain ces charitables penseui

LE FAUX COMIQUE

vaient inscrit sur leurs bannières: Démocratie paci- Ique, on n’a cessé de les honnir que quand leurs ibrairies ont été fermées, leurs journaux interdits, eurs apôtres et leurs partisans abattus sous le ;abre et les balles, ou transportés au-delà des ners, exterminés par une atmosphère pestilentielle, }ar le régime des bagnes et par le désespoir. Le 'aux comique a joué à leur égard, comme envers Socrate, le rôle de délateur et de bourreau.

Moi-même, pour parler de sujets moins lugubres, lans un livre consacré aux plus joyeux phénomènes, j’ai été enbutte à ces ineptes facéties. En 1842, lorsque je publiai la première édition de mon Histoire des Idées littéraires en France i, un mauvais drôle, qui signait o ud ni ck (bien qu’il ne valût pas le diable) dans le National de Carrel et d’Armand Marrast, ennemis acharnés de Louis-Philippe, et forgues dans la Revue des Deux Mondes, vendue à Louis-Philippe, s’indigna de ce que j’eusse employé les mots objectif et subjectif, complètement nécessaires pour distinguer ce que la littérature emprunte au monde extérieur de ce qu’elle emprunte à l’intelligence et aux senti-

I. C'est une histoire philosophique de la littérature française, où les passants ont maraudé sans gène, comme le Figaro le disait récemment, à propos de ce livre et de mes autres publications. Toute la seconde moitié de l 'Histoire abrégée de la Littérature française, par M. Demogeot, réimprimée je ne sais combien de fois, est un pastiche de mes théories, de mes jugements et de mes observations ; je n’y suis même pas cité, bien entendu, 'parmi les critiques de notre époque. J'ai déjà protesté dans la quatrième édition de mon ouvrage ; ma réclamation ne m’a pas fait obtenir justice, mais elle constate mon droit.

2U LE MONDE j)U COMIQUE ET DU DIRE

menls de l’homme. Il tempêtait, fulminait, puis s mettait à rire, en se tenant les côtes. Enfin, n pouvant plus contenir son exaspération, il m’appel; baleine, prétendant qu’une baleine seule pouvai employer des mots aussi massifs. Comme je n’a jamais entendu parler les baleines, je ne pus contester cette assertion un peu légère et gardai h silence. Il crut qu’il m’avait foudroyé. C’est lu cependant qui est mort, qui est allé pourrir sous h terre, pendant que ses griffonnages tombaient dans l'oubli, et il ne saura même point que je me suis occupé tardivement de ses balivernes. Il n’en est pas moins vrai que j’ai été raillé, malmené par un brocanteur politique et littéraire, pour avoir employé deux mots qui n’étaient pas encore usuels.

Mais les pitres ont beau faire: le mouvement de l’histoire et de la pensée humaine change peu à peu les rôles. Si les novateurs sont braves et soutiennent de bonnes doctrines, l’armée des tardigrades qui les honnit diminue de jour en jour, tandis que le bataillon de leurs adversaires augmente. Il devient une légion, il finit par prendre l’offensive. On voit alors se produire le consolant spectacle que notre dix-huitième siècle a offert à l’admiration des historiens : les champions du progrès enfumant, bernant, persiflant les gardiens de la routine, les hallebardiers des vieilles légendes et des traditions poudreuses. On s’amusait alors aux dépens des esprits crédules, des réactionnaires embéguinés. Le

LE K AUX COMIQUE

)uel du ridicule avait passé dans les mains des bres penseurs ; ils fustigeaient en éclatant de rire ;s adorateurs de momies, les conservateurs de ignorance et des superstilions. La raillerie, cette jis, était légitime, et les combattants qui harcelient la tribu des myopes, marchaient sous la iannière du vrai comique. Ils s'inspiraient d’un iéal vivant, et non pas de maximes décrépites. Molière a bien senti qu’on pouvait faire du comiue un usage funeste et malheureux. « J’avoue qu’il a eu des temps où la comédie s’est corrompue. El u'est-ce que, dans le monde, on ne corrompt pas ous les jours? Il n’y a chose si innocente où les lommesne puissent porter du crime; point d’art si alutaire dont ils ne soient capables de renverserles ntentions; rien de si bon en soi qu’ils ne puissent ourner à de mauvais usages. — Les choses même es plus saintes ne sont point à couvert de la îorruption des hommes; et nous voyons des scélérats qui, tous les jours, abusent de la piété, et la ont servir méchamment aux crimes les plus grands. »

La comédie peut donc se tromper de route, el dolière lui-même a donné un exemple à jamais regrettable de faux comique. Dans les Femmes savantes ,

1 paraît vouloir détourner le sexe aimable el frivole les études qui fortifient l’intelligence, qui ennoblissent le cœur. N’ont-elles pas trop de penchant déjà au luxe, au plaisir, à la dissipation el à

l’étourderie, ces compagnes de notre destinée dai la bonne et la mauvaise fortune ? Pourquoi lei donner des conseils funestes? Pourquoi leur dépei dre la science comme une source de ridicules • même de vices? Car son Armande et sa Bélise ne soi pas seulement des pédantes ennuyeuses, des sotte des demi-folles, mais encore de fausses prudes, d( hypocrites de chasteté, qui voilent leurs goûts ser suels et leurs prétentions amoureuses sous un sp ritualisme affecté; sa Philaminte est une orguei leuse à l'esprit mesquin, à l’âme dure, qui chassl une honnête servante pour quelques solécisme? Chrysale la blâme spirituellement :

Qu’importe qu’elle manque aux lois de Vaugela?,

Pourvu qu’à la cuisine elle ne manque pas?

J’aime bien mieux, pour moi, qu’en épluchant ses herbes Elle accommode mal les noms avec les verbes,

Et redise cent fois un bas et méchant mot,

Que de brider ma viande ou trop saler mon pot :

Je vis de bonne soupe, et non de beau langage.

Vaugelas n'apprend point à bien faire un potage ;

El Malherbe et Balzac, si savants en beaux mots,

En cuisine peut-être auraient été des sots.

Encore si les vices de Philaminte se bornaient ti cette exigence ridicule! Mais elle est violente, querelleuse, impérieuse: tout le monde tremble devant elle, à commencer par son mari :

Pour peu que l’on s’oppose à ce que veut sa tête,

On en a pour huit jours d'effroyable tempête.

Elle me fait trembler dès qu’elle prend son ton ;

Je ne sais où me mettre, et c’est on vrai ÿragon :

LE FAUX COMIQUE

Et cependant, avec toute sa diablerie,

Il faut que je l’appelle et mon cœur et ma mie.

7inepte admiration des trois femmes pour ce Inêt de Trissotin, leurs louanges, leurs exclamai ns achèvent, de les rendre burlesques. La scène ( sonnet et de l’épigramme, la réception de Vdius, les autres épisodes sont d’ailleurs si adroitnent combinés, si bien exécutés, qu’elles perdenl tite espèce d’intérêt: elles passent à l’état de ci’icatures. Leur absurde manière de comprendre 1 savoir, l’abnégation philosophique et l’espril, (considère même la science et la littérature.

I moureux Clitandre ne les ménage pas.

Il semble à trois gredins, dans leur petit cerveau,

Que, pour être imprimés et reliés en veau,

Les voilà dans l’État d’importantes personnes ;

Qu'avec leur plume ils font le destin des couronnes,

Et qu’en science ils sont des prodiges fameux.

Pour savoir ce qu’ont dit les autres avant eux,

Pour avoir eu trente ans des yeux et des oreilles,

Pour avoir employé neuf ou dix mille veilles A se bien barbouiller de grec et de latin,

Et se charger l’esprit d’un ténébreux butin.

a morale de la pièce se résume en quelques vers urgeois, que tout le monde connaît, et dans d’auï9 moins remarqués, notamment la réponse d’Hen- ’ tte à sa mère :

J’aime à vivre aisément, et, dans tout ce qu'on dit,

Il faut se trop peiner pour avoir de l’esprit.

C’est une ambition que je n’ai point en tête:

Je me Irouve fort bien, ma mère, d’être bête •

248 LK MONDE DU COMIQUE ET DU litltE

El j'aime mieux n’avoir que de communs propos,

Que de me tourmenter pour dire de beaux mots.

Des vers très spirituels, débités par la servai ; Martine, complètent l’affabulation.

Les savants ne sont bons que pour prêcher en chaire; &

El pour mon mari, moi, mille fois je l’ai dit,

Je ne voudrais jamais prendre un homme d’esprit.

L'esprit n’est point du tout ce qu'il faut en ménage.

Les livres cadrent mal avec le mariage ;

Et je veux, si jamais on engage ma foi,

Un mari qui n’ait point d’autre livre que moi.

Qui ne sache A ni B, n'en déplaise à Madame,

Et ne soit, en un mot, docteur que pour sa femme.

Ainsi l’ignorance, les plaisirs de l’amour, u aptitude vulgaire pour les soins du ménage, u indifférence complète ou une aversion obstinée po les nobles travaux de l’esprit, voilà les mérites les satisfactions. que doivent rechercher les jeun gens qui veulent s’unir ; voilà quels éléments doive, former l’idéal du mariage ! C’est vraiment faire tri beau jeu aux natures communes, aux péronnelt écervelées, aux paresseux d’intelligence, aux lou dauds sans moyens. Toutes les sottes, tous les incap blés de l’univers applaudissent avec passion la thèS indulgente qui les flatte, qui prône et glorifie let nullité. Elle décourage, elle vilipende les au très pi anticipation; elle dit aux jeunes filles: « Garde; vous d’apprendre quelque chose : ce que l’honnr cherche en vous, c’est un peau blanche et vermeilli de beaux yeux, des grâces de courtisane, ou des t:|

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> sde ménagère; vous n’êtes que des instruments olaisir et de reproduction, ou d’habiles femmes de trge.» L’auteur donne aux jeunes gens des con- 3S analogues, les engage à mépriser la science, 'joies, les lumières et les consolations de la litténre, les hautes pensées qui font planer l’esprit i le monde, à vivoter mesquinement dans des occupations triviales. 1 1 finit même par dénoncer ■hommes d’étude comme de vils spéculateurs et e lâches : Trissotin renonce à Henriette aussitôt une manœuvre insidieuse lui fait croire son père ;ié. Il n’y a pas même dans la pièce un rimeur hon- É), un savant estimable, pour relever par contraste ■■ profession. Malheureusement les cinq actes )l conduits avec un grand talent, avec une expé- ■ ce consommée: l’intérêt n’y faiblit pas un mont, si bien qu'ils portent un coup terrible aux i imes choisies par le poète. Aristophane et ; hère, les deux princes du théâtre moqueur, chez : anciens et chez les modernes, ont donc prouvé i le génie même peut être emporté <à la dérive ts les parages du faux comique, icn n’était beau comme l’enthousiasme avec ijfiel les femmes étudiaient, sous Louis XIV, le ième de Descartes ; un certain Régis, dont on a : né le nom à une rue de Paris, l’exposait dans ; conférences publiques d'une manière si habile, i son talent l'avait rendu célèbre. Il parcourait la r/ince comme en triomphe : une foule curieuse,

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où dominait le sexe aimable, qui n’était pas alors » sexe borné, accourait pour l’entendre. Et c’est n si noble passion que Molière a vilipendée ! La mê? faute a été commise de nos jours : dans une cordie spirituelle et charmante, un écrivain d’un grfi mérite a non seulement répété les conseils dét tables de Molière, mais, considérant avec mépj les talents domestiques, a voulu réduire la ccpagne de l’homme à n’avoir d’autre occupation t d’autre souci que les manèges de la volupté.

Malheur aux peuples qui abaissent, qui dédgnentles femmes, qui rétrécissent et engourdisse leur intelligence ! Elles font des enfants stupid , préparent la ruine et l’anéantissement de la natii, comme l’atteste la profonde décadence des rau mahométanes. Leur dogme enseigne que lesfemm n’ont pas d’âme, que les hommes seuls prolongé leur existence au-delà du tombeau et peuvd goûter les joies du paradis : on laisse donc la moi: la plus délicate de notre espèce, les mères du geiî humain, croupir dans l’ignorance, la gourmand î et la luxure. Belle doctrine, en vérité! Aus, qu’est-il advenu? Les populations musulman, maintenant abruties, ne peuvent même plus défidre les territoires où elles végètent : si les natic; chrétiennes les convoitent, elles s’en empard comme d’un sol abandonné, chassent les habitais ou les réduisent en servitude.

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