Pliilosophy of Rethoric, t. l6r, p
froide et cruelle, produit de grands effets: elle dit justement l’opposé de ce qu’elle paraît dire, fronde, vilipende, ridiculise les hommes, les choses, les opinions et les partis, en les comblant d’insidieux éloges, ou les soutient, les recommande et les prône, en paraissant les combattre et les flétrir.
Dans un admirable poème, Henri Heine semble vouloir nous intéressera Ernest- Auguste, roi de Hanovre, et se fait adresser par un guide imaginaire ces renseignements sur le prince : « Je le visite quelquefois: il seplaint alors de son ennuyeux métier, le métier de roi, auquel il est condamné dans le Hanovre. Habitué à la grande vie anglaise, il se trouve ici à l’étroit; il souffre du spleen, il craint de n’y pouvoir tenir. Avant-hier matin, je le trouvai mélancoliquement penché sur son âtre : il faisait bouillir lui-même, de ses mains sérénissimes, un lavement pour ses chiens malades1. » Quelle façon de rendre sympathique la tristesse du prince dépaysé ! En ayant l’air de compatir à son ennui, le poète lui donne le coup de grâce.
Cicéron s’étant présenté chez Métellus, on lui dit qu’il était absent, bien qu’il n’eût pas quitté la maison. Quelques jours après, ce faux ami vint pour voir l’orateur à son tour. L’auteur des Catilinaires, qui l’avait aperçu de loin, se plaça derrière la porte. « Qui est lâ? demanda-t-il. — Métellus,
1. Nette Gcdiehte, p. 372 (Hambourg, 1844). Le récit, dans lequel figure cet épisode, est intitulé : Deutschland, ein W inter marchen.
répondit le visiteur. — Excusez-moi, mon cher, reprit Cicéron : je suis absent. »
Dans la forme, peut-on rien imaginer de plus absurde qu’un homme se disant hors du logis et l’annonçant lui-même à haute voix? Mais ce n’est qu'un adroit manège, line feinte spirituelle, dénonçant et punissant un mensonge : par les idées justes qu’elle éveille, cette assertion illogique tourne en dérision l’imposteur.
L’archevêque de Paris demanda un jour il Diderot:
« Avez-vous lu mon dernier mandement? — Et vous, Monseigneur? » lui répondit le philosophe.
Voilà encore une réplique de l’apparence la plus absurde: demander à un grand dignitaire de l’Église \ s’il a lu un mandement publié par lui et qui devrait i être son œuvre ! Mais le sens caché de la phrase en rectifie l’inexactitude volontaire: il insinue fine- ij ment au prélat ce que la politesse ne permettait pas de lui dire.
L’épigramme a les mêmes allures: elle fait patte i de velours au moment où elle va égratigner. Il ne faut jamais se fier à sa trompeuse bonhomie. Dans les deux pièces qui suivent, l’auteur semble justifier une personne au moment même où il la confond.
La première est de Boileau.
On dit que l’abbé Roquette.
Prêche les sermons d’autrui ;
Moi, qui sais qu’il les achète.
Je prétends qu’ils sont à lui.
J'ignore quel est l'auteur de la seconde.
Marcel raille son (ils d'aspirer à la gloire:
« Tu n’es bon, lui dit-il, qu’à porter le fagot. »
Et chacun applaudit ; car on ne saurait croire Qu’un homme inlelligent soit né d’un pareil sot.
Mais la plus spirituelle de toutes ces épigrammes t double fond a été inspirée par une candidature i tcadémique. Lorsque M. Marinier sollicita un auteuil dans le cénacle littéraire, un journal plaida I ainsi sa cause: « Pourquoi ne le recevrait-on pas?
Il n'a contre lui que ses ouvrages, et c’est si peu de ’.hose! »
L’ironie procède par un emploi continuel de ces [ leux formes, et, quand elle est habilement maniée, die peut captiver longtemps l’attention, en gardant ion attrait, et dépasser de beaucoup le cercle étroit le l’épigramme. Le maître du genre est Voltaire, et ie regarde comme son chef-d'œuvre le Mémoire de ■<0 pages écrit par lui-même, pour servir à l'histoire de <a vie: c’est le titre du morceau. Je ne crois pas que les ressources de l’esprit humain permettent de faire mieux. Mais l’ironie n’est qu’un procédé littéraire parmi beaucoup d’autres ; or, l’usage continuel l'une même figure de rhétorique devient fastidieux, lorsqu’on la voit sans cesse au premier plan et lu'elle domine une œuvre entière. L’auteur de Candide ne s’en est pas méfié : cette monotonie glace [uelqucs-uns de ses ouvrages. La même forme de diction y linle avec une régularité mécanique.
Bref, l’esprit a pour but principal la satire, et f satire s’évertue à rendre les personnes, les idées, le: « actions odieuses et ridicules. Elles les rend odieuse: en les peignant comme funestes et coupables, pro cédé qui appartient au genre grave; elle les endui de ridicule en leur attribuant ou appliquant toutes les formes du comique. La faiblesse du cerveai étant une des plus offensantes pour l’individu mis en cause, une des plus amusantes pour l’auditoire les écrivains la prodiguent, surtout dans leurs discordes personnelles. Baour-Lormian décoche cette flèche à un de ses rivaux :
Lebrun de gloire se nourrit:
Aussi voyez comme il maigrit.
Lebrun riposte par un trait du même genre :
Sottise entretient la santé :
Baour s’est toujours bien porté.
Henri Heine disait d’un poète allemand : « C’est un fou, qui, dans ses moments lucides, n’est que bête. »
On voit la différence du talent comique et de l’esprit : celui-là dessine des caractères, invente des situations, fait agir des personnages : il doit à cette méthode ses principales ressources, et la diction n’a pour lui qu’une valeur accessoire: elle n’est qu’un moyen de mettre en jeu des ressorts plus puissants et plus efficaces. Pour l’homme d’esprit, pour le satirique, le langage est tout: comme il parle seul
et parle directement au lecteur, il est contraint de produire tous ses effets par l’habileté de son élocucution. Aussi ne se préoccupe-t-il que de cet instrument, et, lorsqu’il veut aborder la scène, dont il ignore, dont il ne comprend môme pas le mécanisme, il faut nécessairement qu il échoue. Il compte sur ses ruses de style, sur sa tactique oratoire, sur la finesse, la variété des expressions, et il s’étonne de ne point réussir: il ne manque en effet à son œuvre que le plan, l’organisme, la vie ! L’art de dire, au théâtre, fournit seulement l'épiderme : il ne saurait donner la charpente osseuse, les viscères, le cœur et les poumons, tout ce qui rend l’existence possible et tout ce qui 1 entretient.
Sans doute l’auteur dramatique peut introduire dans son ouvrage les formes particulières de l’esprit, comme le démontrent les passages de Shakspeare que nous avons traduits avec intention, au commencement de ce chapitre, une foule d’arabesques charmantes qui brodent les pièces de Molière. Beaumarchais, Marivaux, Alfred de Musset, Émile Augier, Victorien Sardou, Eugène Labiche, Alexandre Dumas, père et fils; mais ces jeux de style, ces épigrammes, ces plaisantes manières de dire sont placées dans la bouche des acteurs, servent à exprimer leur dédain, leur ressentiment, leur aversion, leur colère, sans que la personnalité de l’écrivain se trahisse, fasse invasion sur la scène :
ils ont, un caractère purement objectif, comme les autres éléments de l’œuvre.
Voilà pourquoi Voltaire, le plus spirituel des hommes quand il parlait en son nom, quand il montrait sa figure au public et n'avait pas besoin de se cacher derrière la toile, de laisser vivre ses personnages pour eux-mêmes, avec leurs passions, leurs idées, leurs sentiments, leurs intérêts, leurs craintes et leurs souffrances, devenait un si pauvre artisan littéraire, quand il voulait combiner une action comique, peindre et mettre en mouvement des caractères, soit dans une production théâtrale, soit dans un conte et un roman. Il n’a pu écrire que des pièces bouffonnes, des récits peu attrayants, qui sont une négation et un sarcasme perpétuels, d’absurdes poèmes, ennuyeux et mal inventés, comme la Pucelle et la Guerre civile de Genève. Son comique par élocution est un breuvage acide, dont le goût ne varie jamais. Dans Candide, l’Ingénu, Zadig, Micromégas, c’est toujours sa voix que l’on entend, comme celle des montreurs de marionnettes.
Voltaire, au surplus, n’avait aucune idée nette de l’art ingénieux qu’il pratiquait si bien, quand il restait dans son domaine, ni de la faculté qui lui permettait d’y réussir. Il a voulu donner le signalement de cette aptitude, mais il a fait fausse route et s’est trompé de méthode. Au lieu de tracer une définition générale, embrassant toutes les applications, il a voulu définir l’esprit en accumu-
lant les détails et groupant des cas particuliers. C'est un procédé contraire à la logique. Voici la tirade, où il s’embourbe: « Ce qu’on appelle esprit est tantôt une comparaison nouvelle, tantôt une allusion fine; c’est l’abus d’un mot qu’on présente dans un sens, et qu’on laisse entendre dans un autre; le rapport délicat entre deux idées communes; c’est une métaphore singulière; c’est une recherche de ce qu’un mot ne présente fias d’abord, mais de ce qui est, en effet, dans lui; c’est l’art de réunir des choses éloignées, ou de diviser des choses qui paraissent se joindre et de les opposer l’une à 1’a.utre; c’est celui de ne dire qu'à moitié sa pensée, pour la laisser deviner; enfin je vous parlerais de toutes les différentes manières de montrer de l’esprit, si j’en avais davantage. »
Voltaire, dans cette longue nomenclature, indique un certain nombre de badinages, de tours d’adresse intellectuels, puis déclare qu’il pourrait allonger la liste. Que nous apprend-elle? et que nous apprendrait-elle de plus, si on l’étendait ? Pourquoi ces jeux de mots sont-ils spirituels et provoquent-ils le rire? Quelle est la nalure de l’esprit qu’ils renferment? On voit que nous ne sommes guère avancés; une énumération n’est pas une définition, n’explique rien. Il fallait dire : — L’esprit, sous ses formes les plus diverses, est l’art de créer le comique, en renversant toutes les conditions de l’idéal, dans les personnes, dans les choses, dans les faits, dans le
2Gi LE MONDE DU COMIQUE ET DU RIRE
raisonnement et le langage. — Sans cloute, il joui avec les idées, avec les mots, de manière à produin des combinaisons ingénieuses, qui surprennent e amusent; mais ces subtilités, ces finesses intellectuelles ont justement pour but d’atteindre le comique et ne font de l’effet que quand elles y abou tissent. Veut-on des preuves? En voici deux qui ne laissent aucun doute.
Un jour de grande fête, la duchesse d’Osmont, aussi spirituelle que charmante, faisait une quête de charité dans l’église Saint-Roch. Arrivée au prince de Condé, elle lui présente son aumonière: legalanl seigneur donne une pièce de vingt livres, qu’il a soin de laisser voir, en disant : « Pour vos beaux yeux! » La duchesse le salue et, présentant de nouveau son escarcelle : « Maintenant, Monseigneur, j pour les pauvres, s’il vous plaît!» Le flatteur, pris* au piège, fut contraint de doubler son offrande. C’est une malice, un tour adroit et spirituel, qui met le prince dans une position comique, en le for- t çant à donner plus qu’il ne voulait. On rit de sa déconvenue.
Lisez maintenant cette vieille fable, que La Fontaine n’a point immortalisée.
Un renard, ayant aperçu un coq à l’entrée d’une u forêt, s’élança vers lui pour en faire un bon repas; ' mais le coq prit son vol et se percha sur une branche, où le glouton ne pouvait l’atteindre.
— Pourquoi donc vous sauvez-vous ? lui dit la bête
stucieuse. Je ne voulais vous faire aucun mal. Ne avez-vous pas qu’une alliance éternelle a été conlue entre les animaux, par les soins de maître lion? lesormais nous vivrons sans nous causer le moinre préjudice : les renards, les poules, les loups, les aoûtons, les tigres et les cerfs, les panthères et les azelles ne formeront qu’une seule famille. Descenez donc de là-haut, pour que je vous témoigne non amitié.
— Ah ! vraiment, dit le coq en se dressant sur es pattes et en feignant de regarder au loin; c’est rès heureux pour vous qu’on ait fait cet accord; aperçois là-bas une meute de chiens, qui accourt toute vitesse. Sans la convention, ils vous auraient
iouspillé d’une belle manière. Maintenant, vous allez bouvoir fraterniser avec eux.
— Fraterniser est trop fort, dit le renard, et, s’éançant à travers les broussailles, il disparut dans la orêt.
C’est une finesse, comme on voil, déjouée par une inesse plus grande, un menteur battu avec ses probes armes : le fourbe espérait abuser le coq et en aire sa proie; c’est lui, au contraire, qui est dupé, nystifiô par un habile stratagème. On rit, quand il létale pour fuir un malheur imaginaire. Il y a là ous les éléments du comique, et du meilleur, puisjue la conscience et l'intelligence y trouvent en nême temps satisfaction. Le coq ou, si l’on veut, 'auteur a de l’esprit parce qu’il crée cet incident
l.E MONDE DU COMIQUE ET DU Kl II
26ti
risible. Enlevez le comique, l’esprit s’évapor :
L’auteur comique et le railleur ne diffèrent pi seulement par leur outillage : ils diffèrent beau cou par leur caractère. Pour peindre avec justesse, ave mesure et impartialité, en s’oubliant soi-même, le vices, les erreurs et les travers de notre espèce, ■ faut un calme relalif et une certaine indifférenci
Si l'on est venu au monde avec une sensibilil
trop grande, on s’irrite même des simples défauts des supercheries communes, des petits méfaits, il la bêtise et des malentendus perpétuels, qui foi ment autour de nous un carnaval interminable! Quelques hommes prennent en dégoût ce spectacl burlesque. J’ai connu une jeune personne, d’un es prit sérieux et distingué, qui ne pouvait même ei supporter l’image au théâtre. L’avarice, le men songe, l’hypocrisie, la sottise, la bassesse, l’enviel la suffisance l’indignaient et la dégoûtaient sur lif scène. N’aimant que le beau, la grâce, les intelli gences supérieures, la tendresse et la générosité l’idéal direct, elle demandait pourquoi on prenait 1; peine de copier d’aussi tristes modèles. C'était à ses yeux des difformités, qu’on devait mettre au rebut Loin de les dédaigner, de s’en irriter, le poète comique n’y voit qu’une récolte à faire, des types, des incidents, des matériaux précieux : les sots, les menteurs, les gredins, les tartufes, les avares, lesgourmands, les effrontés, les rodomonts l’approvisionnent de personnages. Plus l’eau est trouble, plus
aiêche est abondante. S'il perdait son sang-froid,, 'prenait en haine ces caricatures, il ne pourrait i s les étudier avec patience, les peindre avec
i dite.
ne parole de Molière, qui nous a été conservée, :ntre le fond de son caractère. Il était sensible, :is non pas irritable. Joué, berné, offensé de la :nière la plus grave par une femme qu’il adorait, n ressentait à peine de la colère. « Si elle trouve lant de plaisir à être coquette, disait-il, que j’en [ouve à l’aimer, je lui pardonne. » Au lieu de coite, mettez infidèle, et vous mesurerez toute la pro- :deur de celte abnégation. C’est le sublime du (liage, pour employer un mot que Molière lui- ’ine n’évitait pas. Voir si flegmatiquement passer i main en main, assouvir tant de caprices, une urne idolâtrée! La volage créature paraît enfin «loir mettre un terme à ses escapades, aussitôt toux magnanime se rapproche d’elle! Ils font nage ensemble, prennent leurs repas en commun ; Éa galante personne aimait les plats substantiels, ; vins capiteux, qui la préparaient il ses galantes t :intes ; elle prenait des bouillons tellement épi- | que Molière les comparait à de l’eau-forte; luiime, avec son estomac délabré, ne pouvait sou f- ’ que le lait, que la nourriture la plus anodine, nporte, il mange de la viande, comme sa femme, dopte son régime incendiaire et, quelques mois tés, il meurt, lapoitrine embrasée jusqu’au larynx.
entre les bras de deux religieuses, sans même <e l'ingrate assiste à ses derniers moments. « Il vh t en vrai philosophe, dit Grimarest, et, toujours cupé de plaire à son prince par ses ouvrages etc s’assurer une réputation d’honnête homme, il e mettait peu en peine des humeurs de sa ferai , qu’il laissait vivre à sa fantaisie, quoiqu’il conser t toujours pour elle une véritable tendresse. » T dresse si grande, en effet, et si véritable, qu’il sacüa sa vie au désir de lui plaire, de lui arraclc quelque semblant d’affection! Othello poussait <3 rugissements pour un soupçon d'infidélité.
L’écrivain satirique n’a pas le même tempé-1 ment. Le mal, la sottise, la fourberie et la platitu i lui donnent sur les nerfs, comme à 1a. jeune fi î dont je parlais tout à l’heure. Il ne se contente p d’observer les folies, les vices, les ridicules, les nchancetés, il les déteste, et il aime mieux les hcnir, les flétrir, que les peindre. C’est un homn armé en guerre : il frappe d’estoc et de taille,! sabre, il transperce les niais, les gredins et les tr- 1res. Il y a toujours dans ses paroles un accent ! haine, un frémissement de colère; il a pour p tronne Némésis, la déesse des châtiments et cl; vengeances.
Miguel de Portugal et Ferdinand d’Espagne,
A peine on trouverait vos égaux dans un bagne!
s’écrie le poète Barthélemy, avec l’âpreté du ress; liment. Voilà le ton du satirique; il semble tenir
LE TALENT COMIQUE ET L’ESPRIT 2fi
a main, non pas un pinceau, mais un fouet; un aufeur comique s’exprimerait plus modérément. Victor Iugo termine ainsi une violente apostrophe A des journalistes de robe courte :
O saints du ciel! est-il, sous l’œil de Dieu qui règne, Charlatans plus hideux et d’un plus lâche esprit Que ceux qui, sans frémir, accrochent leur enseigne Aux clous saignants de Jésus-Christ!
'oilà encore l’indignation du satirique, très difféente de l’habileté calme et ingénieuse avec laquelle auteur comique tourne en dérision, livre au mépris ublic les vices, les lubies, les ridicules et les mauaises actions.
Pour achever le portrait de ce judicieux et tranuille observateur, il faut ajouter que les poètes ’agiques sont plus nombreux, dans tous les temps, ue les vrais comiques. Le drame n’excite pas mlement la terreur et la pitié, comme on le répète habitude : il provoque aussi l’indignation, 1a. co- ’re, la haine, le mépris, les désirs de vengeance, admiration, l’enthousiasme et l’attachement, toutes is passions fortes, en un mot. Un bien plus grand ombre d’hommes sont capables de les ressentir, étudier, de mettre en scène les caractères éner- :ques et les grands événements, que d’observer, 'épier, pour ainsi dire, sans émotion, les vices, les ■reurs, les accidents et les luttes secondaires de vie. Notons, en passant, que toutes les races hulaines n'ont pu, jusqu’à cette heure, produire un
grand romancier comique : Pigault-Lebrun et Pau de Kock sont des farceurs et des paillasses, n’ex ploitant que les ridicules de bas étage, que les inci dents grotesques et burlesques des passions vul gai res, que les incongruités même de nos besoin: matériels. Le vrai poète comique est donc un hommt rare et distingué : il doit avoir un sentiment très vif de toutes les discordances, de toutes les absur dilés, de toutes les folies et de toutes les platitude; mêlées en abondance aux affaires humaines, les re marquer, les saisir rapidement, par suite d'un goû inné, d’une préoccupation et d’un penchant involon taires, et les dominer du haut de la raison. 11 5 trouve la satisfaction d’un goût naturel, le plaisii intime associé au comique et l’épanouissement di rire. Il se complaît dans cette joie sarcastique l’augmente par tous les moyens. Non content de; spectacles grotesques, des faux raisonnements, de; passions ridicules, des àneries de tout genre que lu offre le monde réel, il en accroît le nombre, le; amplifie, les développe, les enchevêtre les uns dam les autres, pour en faire une charge continuelle, ur emblème de démence, où périrait toute logique, sam l'arrière-plan idéal qui brille par delà le tumulte de, l’avant-scène. Et plus les absurdités, les extravagances, les méprises, les coq-à-l'âne, les hyperboles insensées le ravissent, plus il possède le vrai talent comique. Dans une pièce moqueuse, dès qu’un personnage fait un acte raisonnable, prononce une
p -oie judicieuse, se trouve daus une situation nornle, l'effet diminue, la joie s’arrête, le spectacle liguit. Si l’auteur travaille en connaissance de Bise, il doit le remarquer, chercher aussilôt. quel- ;j3 bêtise, quelque lolie, quelque incident bizarre, qi remette le public en gaieté. Il faut avant tout et p1 tous les moyens qu’il le fasse rire. — « Amu semis, ou va-t-en!» paraissent lui crier les auditeurs. -Cette verve à rebours, cette inspiration excen- I {lie sont des phénomènes singuliers, qui ne peunt jamais être communs.
Cette tendance de l’homme à exciter lui-même i rire et la joie qui l’accompagne, en dehors d. combinaisons, des incident s de la vie réelle, a pt duit d’autres genres littéraires que la comédie et ^ satire. Tous ont pour élément fondamental la cré tion artificielle d’un comique inventé. Pour l'obl nir, chose extraordinaire, on viole systématiqu ment les principes rationnels que l’idéal impose l’art d’écrire.
Il est manifeste, par exemple, que la forme de s'accorder avec le fond, être grave dans les suje sérieux, leste et vive dans les sujets frivoles. ï bien, pour produire le comique artificiel, on su une méthode opposée, on brave et foule aux pieds logique. Tantôt les motifs graves sont traités d’ur façon plaisante et légère ; tantôt les données futile et communes sont grimpées sur des échasses, affi Idées d’un style noble et pompeux.
La première anomalie donne naissance au poème l roï-comique ou burlesque. Des talents de haut -), des écrivains supérieurs n’ont pas dédaigné is charges littéraires. Le fondateur de la poésie jecque, Homère, quitta un jour le bois sacré des
I aises et les hauts sommets de l’inspiration pour it étroit domaine. 11 scanda son ironique badinage ititulé la Balrachomyomacliie, titre bouffon en har- ;onie avec le sujet. Le début en indique le carac- Hre et en fait connaître le motif, qui est la lutte des :ts et des grenouilles.
« Muses, je commence par vous supplier de desmdre de l’Hélicon dans mon âme, pour m’aider à (clébrer une grande querelle, ouvrage terrible du ou Mars. Mes tablettes sont placées sur mes inoux; je vais apprendre à tous les hommes miment les rats marchèrent contre les grenouilles,
< imitèrent dans leurs exploits les Géants, lils de 1 Terre.
» Voici quelle fut l’origine de la lutte :
« Un jour, un rat échappé aux poursuites d’un ( at et, pressé par la soif, se désaltérait au bord on étang. Son menton velu trempait dans l’eau, i nt il se gorgeait à plaisir. Une grenouille habile ïpoasser sur plus d’un ton, l'ayant aperçu, lui parla ;isi :
« — Étranger, qui es- tu? Quel pays as-tu quittépour ■ nir sur nos bords? Qui t’a donné le jour? Ne me i guise pas la vérité... »
27 4 Lli MONDE DU COMIQUE ET DU RIRE
Ainsi le chantre de Y Iliade parodie lui-mêmi'p noble style, les formes majestueuses de ses d x grands poèmes, où se dessine pour la première : s ! la lutte mortelle de l'Europe et de l’Asie occichtale, que devait terminer Alexandre.
Un peintre italien, Lippi, a rimé une œuvre a logue, racontant les débats, les fureurs et la gueej de deux communes à propos d’un humble ust q; sile. L’une d’elles réclamait un seau enlevé jri l’autre, le déclarait sa propriété légitime. Après 31 longues querelles, de longues hostilités, elle en - ;l prit possession, et l’histoire de ces manœuvres b-l liqueuses forme toul un volume, il Malmantile r,J quistato , ou le Seau reconquis. Tout le monde connu la donnée du Lutrin, les disputes, les actes de v l lence occasionnés par un pupitre colossal, qui sivait à chanter la messe et les autres offices. : larcin d’une boucle de cheveux, qu’un amant déroh a fourni à Pope le sujet d’une autre narration f vole et pompeuse.
Le comique obtenu ainsi, en violant les princip littéraires et foulant aux pieds la logique, étant ui sorte de jeu très artificiel, où l’esprit s’amuse à r dresser et corriger l’emphase volontaire de l’auteu n’intéresse pas longtemps. Le procédé paraît vi monotone, mesquin et ennuyeux. Pour ne pas fal guer, rebuter le lecteur, ces œuvres plaisantes do vent être courtes. La Batrachomyomachie a dix-seï ou dix-huit pages : c’est assez. Le génie merveilleu
Iomère a saisi dès l’origine les conditions vitales poème burlesque, aussi bien que les lois de la lande épopée. Ces hommes supérieurs, ces favoris : la nature, sont comme l’oranger, dont tout est In, utile et précieux, le bois, le feuillage, les fleurs fies fruits. Peu de personnes, je crois, ont lu d’un lut à l’autre le Lutrin, la Boucle de cheveux enlevée , le bu reconquis.
,es parodies de nos théâtres, les articles facétieux s petits journaux, l'Énëide travestie de Scarron, ivent leur attrait plus ou moins vif à un procédé ntraire. Ces œuvres moqueuses rabaissent les fis nobles personnages, les idées les plus importites, les actions les plus héroïques, les sentii nts les plus respectables, en leur appliquant les
rimes triviales et dédaigneuses de la satire. Tout snlaidit, se déforme, s’encanaille dans leur miroir agique. La vie des nations et celle des particui’s se changent en scènes de carnaval. Si l’auteur la main légère, on sourit; si la touche est plus fete , on s’égaie tout à fait; si la caricature devient î'gérée, brutale, offensante, on ne rit plus : on sï. digne on se dégoûte. A cette classe de badinages liéraires appartiennent la Guerre des Dieux, où ? ny tourne en dérision les divinités païennes et ». mythes de la Grèce, le personnel du paradis et le traditions chrétiennes; les Dieux en exil, d’Henri i ne', charmant volume qui raconte d’une manière h tlaisante les dernières aventures et la triste lin
If
dos habitants de l’Olympe: Jupiter, d’après certains révélations historiques, finit par devenir march d de peaux de lapins! Dans cette catégorie pr d 1 tlace forcément laPucelle de Voltaire, la concepln la plus malheureuse qui ait jamais fourvoyé n écrivain : la libératrice de la France outragée s s pudeur, comme ces vierges chrétiennes que les isars romains faisaient violer par les bourreaux II.
Il y aune grande analogie entre les deux procéjii littéraires, que nous venons de décrire, et le élange de sentiment, de noblesse et de vulgarité, ii donne un air d’enjouement, d’espièglerie, à certa s ouvrages et forme un style particulier. Peut-êe doit-il son origine au talent capricieux de Stert, ! peut-être en découvrirait-on les premières tra s dans les badinages spirituels de Lucien. Mais 1’ teur moderne qui en a fait le plus fréquent usic est le poète Henri Heine. Il associe presque Loujois le comique au sérieux, l’attendrissement à la rai rie, une pensée grave à une image familière. Df s la pièce consacrée au fabuleux Tannhauser, q, s’étant lassé des charmes de Vénus, était allé cour la prétentaine, puis fatigué de sa vie errante, 3 ses joies inquiètes, avait soupiré après la tendre:» constante et soumise de la déesse aux noirs soleils, on Irouve ce passage :
« Le noble chevalier Tannhauser marchait si vi,
qu’il en avait mal aux pieds. Il atteignit la mongne de Vénus vers minuit.
» Dame Vénus se réveilla, sauta vite à bas du lit. [3 ses bras blancs, elle entoure son homme chéri. » Le sang jaillit de son nez, ses yeux versent des rmes : de larmes et de sang, elle barbouille le sage de son bien-aimé.
» Le voyageur se mit au lit, sans dire un mot. une Vénus alla dans la cuisine pour lui préparer îe soupe.
» Elle lui donna de la soupe, elle lui donna du 1 in ; elle lava ses pieds malades, peigna ses che- ’ux ébouriffés, en lui adressant un doux sourire. » Ailleurs, dans une dispute avec Lucifer, Jehova li dit :
< L'exécution est un pauvre effort : on a bien vite 1 clé le travail; mais le plan, la conception donint 1a. mesure de l’artiste.
> J’ai réfléchi tous les jours, pendant trois cents es, à la meilleure manière de créer des docteurs en oit et des puces. »
Set alliage de détails vulgaires à un plus noble citai amuse encore dans la manière dont il décrit s; émotions patriotiques, et dans une foule d’aut s passages ; après une longue absence, le poète rourne en Allemagne:
A travers un brouillard de fin d’automne, lunule et gris, la voiture se cahotait dans la boue; nlgré le mauvais temps et les mauvais chemins, j’ais pourtant inondé d’une joie secrète.
Voilà l’air de ma patrie! ma joue brûlante l’a
LE MONDE DU COMIQUE ET DU IlIUE
reconnu ! Et cette boue des ornières, c’est la fam de mon pays natal !
» Les chevaux agitaient familièrement lei queue, comme pour saluer une ancienne connai sance, et leur crottin me semblait aussi beau qi les pommes d’or d’Atalante ! »
Plus audacieux encore que toutes ces combina sons est un genre littéraire, dont Tristram Shcindy i le Voyage sentimental de Sterne ont fourni les modèles | mais qui remonte jusqu’au Morgantc maggiore djl Pulci, les Italiens aimant fort le badinage et le com que à outrance. Ce nouveau venu a pour règle tl ; n’en avoir aucune, et bouleverse tous les principe de la composition littéraire. Il se complaît dans 1 désordre et la singularité. Il débute souvent paro . il devrait finir, finit par où il aurait dû commence] entreprend un récif plein d’intérêt el le suspen tout à coup, sans motif, quand il a captivé I lecteur, lui substitue alors une digression inoppoij i tune et improbable, à laquelle succède unenouvell digression tout aussi intempestive, reprend so histoire émouvante, l’interrompt de nouveau pou en ébaucher une seconde, embrouille son sujJ d’une manière inextricable, mêle la plaisanterie a sentiment, le comique au sérieux, la philosophie (j l’inspiration aux détails vulgaires, bref semble voi loir dérouter, mystifier et berner le public. Nul! œuvre humaine n’a l’air aussi absurde : mai l'absurdité n’est qu’apparente. Cette forfanterie d
[éraison, cette incohérence systématique voilent es calculs habiles. L’auteur procède par des coups e théâtre perpétuels: il conduit le lecteur de suririse en surprise. Chaque fois que la toile se lève u début d’un chapitre, il y a un nouveau décor. La ariété, par elle-même, possède déjà un charme acontestahle ; mais elle serait loin de suffire, si écrivain ne prenait ses mesures pour que chaque .ièce de rapport ait un attrail et une valeur en elleaême. La grande difficulté, le problème à résoudre, 'est que les motifs nouveaux soutiennent l’intérêt, ue les grains du rosaire ne soient pas trop disarates, qu’un itinéraire secret domine d’ailleurs ■s sinuosités du discours, enfin que tous les récits, butes les escapades, toutes les excentricités ahouissent à un dénouement.
Il va sans dire qu’un Iravail si capricieux ne peut Ire exécuté par une plume ordinaire: il exige eaucoup de talent et des facultés diverses. L’auîur doit réunir l’esprit, la grâce, le souplesse, la oésie de l’imagination et la poésie du sentiment, la jrce, l’élégance et l’originalité du style. Les écriains de second ordre yéchouenl, mais il tente les brivains supérieurs. Aussi compte-t-il pas mal de ' iefs-d’reuvre, comme le Reppo et le Don Juan de yron, le Voyage, autour de ma chambre et le Voyage icturne, par Xavier de Maistre, les Nouvelles gêneuses de Topffer, Namouna et Roi la, par Alfred de usset, indépendamment de Tristram Shandy et du
Voyage sentimental. Pour un nouveau plan!, c’eslui assez belle végétation.
Dans toutes les œuvres, dans tous les effets qi je viens d’analyser, l’homme crée volontairemen par sa propre initiative, les diverses formes il comique, sans franchir le domaine littéraire : peut les créer aussi dans lavie réelle, et l’opératio a lieu à peu près de la même manière. C’est, e effet, par un travail d’esprit analogue qu’on invenl ces petits stratagèmes nommés farces, malice? espiègleries, niches et mystifications. Le but qu’o s’y propose est de mettre une personne dans un situation comique, ou de lui faire exécuter un action ridicule, pour amuser les spectateurs et sdivertir soi-même. Les gamins des villes aimen beaucoup ce genre de récréation. Ils tendent de: fils de fer, le soir, dans une rue étroite et se gaus sent des passants qui tombent. Ils placent de: boules fulminantes devant les portes, ou lancen des pétards allumés sur les trottoirs, pour jouir d< l’étonnement- et de la peur causés par les déto nations. Embusqués dans un endroit où on ne peu les voir, ils lancent des pois, avec un tube, à la figure des plus graves citoyens, qui tressaillent el s’effrayent en recevant les projectiles. Certains divertissements des fêtes publiques produisent un effet du même genre: une auge pleine d’eau, tournant sur ses pivots et suspendue entre deux pièces de bois, porte il sa partie inférieure une
jague, qu’if faut, enlever délicatement avec la pointe l’une lance, sans faire jouer la bascule; si on man- [ue son coup et pousse le récipient, il tourne, il nonde le maladroit, dont le visage ruisselant et lécontenancé amuse fort le public. Panurge madiine des farces beaucoup plus grossières.
Dans un village situé près de la forêt de Compièrne, j’ai assisté à une scène plaisante. Je dînais •,hez un vieux militaire, qui avait l’habitude de servir lui-même le potage. Or on avait, cq jour-là, liché par plaisanterie dans la soupière un jeune libou. Le vétéran des armées impériales prend la ouche, lève le couvercle et, apercevant l’oiseau funèbre, qui le regarde avec ses yeux ronds, brilants comme des pièces d’or, il éprouve un tel saisissement, qu’il laisse tomber le couvercle et se met en garde avec la cuillère, comme s’il avait à se défendre contre un soldat prussien ou autrichien, le laisse ;\ penser quelle salve d’éclats de rire salua son mouvement belliqueux et le mouvement de peur qui lui avait fait abandonner le couvercle, innocente victime rompue en deux morceaux : Le hibou effarouché jeta son cri métallique ! Pion! piou ! somme pour railler aussi le brave militaire.
M. de Nesle joua un tour divertissant à sa femme dans le siècle dernier. Elle était en relations galantes avec M. de Soubise. Son mari, qui la méprisait et la détestait, lui chercha un jour querelle devant son amant. « On sait, Madame, lui dit-il,
que je vous passe tout: il y a pourtant des far laisies dégradantes que je ne puis tolérer: tel es le caprice que vous avez pour le perruquier de me gens, avec lequel je vous ai vue entrer chez vous < en sortir; c’est descendre trop bas.» Il assaisonn ces reproches de quelques menaces, quitta la pièc et laissa madame de Nesle en tête-à-tête avec so; bien-aimé, qui la souffleta d’importance, malgr toutes ses protestations. Le mari enchanté racontai lui-même qu’il avait eu la double joie de dupe le galant et de faire giftler sa femme.
A la même époque, un grave prélat fut mystifu d’une manière non moins piquante. L’évêque di Châlons, dévot et grand janséniste, avait poui neveu le jeune marquis de Cboiseul-Labaume, qu’i vit tout à coup tomber dans la tristesse. L’onclc s’en inquiéta, lui demanda le motif de son chagrin, Il répondit qu’il avait vu une cafetière qu’il voudrait bien posséder, mais qu’il n’avait pas les moyens. — Elle est donc bien chère? demanda l’évêque. — Oui, mon oncle; vingt-cinq louis. — 0h| pour vingt-cinq louis, je te les donne, à condition que tu me la montreras. — Quelques jours après, | le dignitaire ecclésiastique en demanda des nouvelles à son neveu. — Je l’ai, mon oncle, et la jour-, née de demain ne se passera pas sans que vous l'ayez vue. — Le lendemain effectivement, il l’a lui montra au sortir de la grand’messe, en passant devant un café! Ce n’était point un vase, mais une
ilie cafetière ou limonadière, qui connaissait le prix 3 ses charmes et n'avait pas voulu faire de rabais.
* 13 prélat fut courroucé, indigné d’apprendre que son ’gent avait servi à commettre le péché de luxure, a jeune personne, dit Rivarol, fut connue depuis )us le nom de madame de Bussi.
Dans ces tours malicieux, on voit que l’esprit des lystificateurs est employé à créer le ridicule, à roduire des faits et des situations comiques. Ce )nt de véritables inventions, qui n’ont aucun rapurt avec la littérature et les beaux arts, qui ne anchissent point le cercle de la vie positive. Au unique naturel produit par la diversité des caracres, par l’ignorance, les bévues, les quiproquos, lutte des passions et des intérêts, le jeu des cirinstances, l’homme peut donc ajouter un comique ■tiflciel, né de sa propre initiative, et accroître nsi le vaste domaine des joyeuses aventures, des ■ôleries et incongruités amusantes.
L’art théâtral et les arts figuratifs ont le même ’ivilège et la même ressource. Les Italiens, qui naissent avoir le sentiment du comique dans les loses matérielles et visibles, plutôt que dans les îoses morales et intellectuelles, ont cherché presle toujours, sur la scène, à provoquer le rire par s bizarreries de constitutionph ysique et d’aspect, i ont inventé la double bosse de Polichinelle, son !Z monstrueux, son menton de galoche et sa voix ridente : le bâton qui frappe sans cesse, à tori et
28i L E MONDE DU COMIQUE ET DU RIRE
il travers, constitue son principal moyen d’amus' le public. Il a eu pour compatriotes Arlequin masque noir, au costume étroit et bariolé, à la bail agressive et inoffensive; Pierrot, son antithèse, , visage enfariné, à la grande veste blanche ferai: par de larges boutons, aux longues manches, ;! chapeau de feutre gris placé sur l’oreille, amoure : sottement de Colombine, qui se moque de lui; Sc ramouche 1e. hâbleur, le fanfaron, la lèvre hérissl d’épaisses moustaches, vêtu de noir et portant u longue épée, dont il ne fait aucun usage, car il fir toujours par être battu; Pantalon, vieillard ast deux, traînant une espèce de robe magistrale, ail blé d’une culotte pendante, à laquelle on a fini p donner son nom. Je passe sous silence les perso nages moins caractérisés : il est manifeste que comique, dans ces sortes d’ouvrages, a pour uniq1 source des anomalies, des difformités corporelle ou des extravagances de costume. C’est un gen d’effets très secondaires et très bornés.
La caricature ne dispose pas d’autres moyens, l’exemple de la comédie italienne, elle cherche comique dans la disproportion, dans la bizarreri et va plus loin, jusqu’à la monstruosité des forme Les personnages ridicules inventés par le génie m ridional étaient des acteurs vivants, se présentai au public sous la forme de créatures réelles, tr vesties d’une manière absurde et fantastique: Pol chinelle seul était une marionnette. Leurs élrang
ts ne pouvaient donc enfeindre les lois de la nature 1 maine. Le crayon et le pinceau ont une plus libre (Trière : leurs images capricieuses et arbitraires i sont soumises à aucune règle. Ils peuvent hisser ie tête énorme sur un petit corps grêle et tout à jt disproportionné, comme on le voit dans un jand nombre de charges, supposer au nez, au menti, à la langue, aux yeux et aux oreilles, un dôvelipement surnaturel et impossible, ébouriffer les ceveux, disloquer les membres, outrer la laideur, lendre avec la forme humaine toutes les licences iiaginables. Bien mieux, le caricaturiste a le droit i l’associer à des membres d’animaux : il lui est jrmis de jucher sur un corps d’homme une tête de tien, de loup, d’âne ou de pourceau ; de placer une I e d’homme sur le corps des mêmes bêtes, ou outres quadrupèdes, sans exclure les oiseaux. Il ] ut, chose plus extraordinaire, employer les aniiiux comme symboles d’individus appartenant â ; tre espèce. L’exposition du palais de l'Industrie (trait aux visiteurs, il y a quelques années, une ile excellente, qui représentait un carrefour dans ie forêt; un peintre, après avoir terminé un taeau, l’avait placé sur un chevalet et, pour se disaire, musait un peu plus loin, sous le feuillage; s ânes, étant survenus, examinaient son travail ;ine mine prétentieuse. Le tableau avait pour tie: les Critiques d’art. Dans un livre d’Arnold, illus- J par Théophile Schuler (le Lundi de la Pentecôte),
on voit l’intérieur d’une église, où un renard p. che, tandis qu’un autre renard ferme la porte U clef; les auditeurs sont des oies ou des canes, pri s au piège b
La caricature, on le voit, n’obtient le comicp, n'égaie les spectateurs qu’au moyen de bizarrer j, de disproportions, d’absurdités organiques ou e combinaisons folles; elle se joue de la nature, ce fait exécuter des actions humaines par des amaux. Mais toute cette déraison, qui amuse les irieux, a un sens caché qui la justifie. On doit évi r pourtant qu’il soit trop sérieux et trop profond, qil dépasse le cercle des idées moyennes; s’il toucha des matières trop graves, il met en fuite la gaie, envahit le terrain du drame. Pendant la gueif de 1870, il parut à Berlin, dans un journal satiriqi, une ample gravure sur bois, qui représentait i champ de bataille, au clair de lune; des morts, ds mourants, des chevaux éventrés, des canons brise toute sorte de débris jonchaient la terre. Un sqilette avec de longues moustaches, avec un pe, chapeau napoléonien, parcourait la plaine sa' glante, examinant les objets à travers un lorgnor il était facile de reconnaître en lui le héros de Seda Au-dessous de la gravure, on lisait un phrase cél bre : L’Empire, c’est la paix. Il y avait dans ce titre ui intention comique, une raillerie évidente, ma
I . J’ai publié une édition française de ce volume splendide, qu’ trouve à la librairie Berger-Levrault.
c ait un raillerie lugubre, qui ne faisait même pas
surire.
luoique la sculpture possède des moyens d’exéc ion plus limités que la peinture cl le crayon, e; peut reproduire aussi le comique naturel et dîner une forme au comique inventé. Les anciens ms ont laissé des statuettes de bronze et de pierre, il figurent des Silènes ventrus, des faunes lascifs, d; bossus et des estropiés de toute sorte, des basriefs indécents, dont la liberté est amusante. Les sulpteurs du moyen âge se plaisaient à emprunter k fabliaux maintes scènes joviales et immodestes : [< portails des églises, les chapiteaux de leurs co- |( nés, les stalles du chœur en offrent encore maintint de hardis spécimens. Danton jeune a imité i :c son ébauchoir les licences des caricaturistes. L; difformités matérielles et morales, la sottise, le ire, l’ignorance, les passions folles, les taquineries 1 les stupidités du sort introduisent partout la i été.
Toutes les formes, toutes les actions, tous les sitiments, toutes les doctrines et toutes les œuvr, ayant un idéal qui marque leur perfection, peuvct s’en éloigner plus ou moins, jusqu’à en devenir; contraire. A mesure qu’ils descendent vers cette zo; inférieure, ils s’agrègent des éléments comique: s’ils arrivent au point diamétralement opposé, i atteignent le plus haut degré du ridicule.
Ainsi, il y a en littérature un prototype d’excilence, qui est toujours le même, parce qu’il naît dt lois de l’esprit humain et des lois de l’art d'écrii. Une œuvre littéraire n’existe qu’à certaines contions : suivant qu’elle les réalise ou les viole, el est ou elle n’est pas. Les détails de l’exécutii. changent avec le temps, les idées, le pays; les pif cédés sont invariables. L’auteur indien de Sacou ■ tala employait la même rhétorique, les mêmes fo
es de langage que Moïse et les prophètes; la Bible irle de la môme façon qu’Homère et les tragiques ■ecs; les écrivains latins, h leur tour, marchent ms les sentiers de leurs prédécesseurs helléques, font usage du même système d’élocution,
, au sortir du moyen âge, où l’on avait perdu jusl’au souvenir des procédés par lesquels l’homme prime le mieux sa pensée, Dante, Pétrarque, Boci.ce, et plus tard Shakspeare, Milton, Ronsard, importes, Balzac, Corneille, reprirent le travail iterrompu, la méthode abandonnée, que suivent (puis lors tous les artisans de la plume.
La littérature a donc un idéal pratique, invariable, i idéal de facture, indépendant de l’idéal intellects, moral, philosophique ou religieux, qui lui iirnit des matériaux, qui suit le mouvement de 1 istoire et change avec les opinions humaines. Ces i muables principes de l’art d’écrire ont inspiré à catre théoriciens, Aristote, Horace, Vida et Boileau, es manuels d'industrie littéraire , nommés poétiques, bien ('ils n’aient rien de commun en fait, ni avec la I ésie, ni avec les problèmes poétiques essentiels, cnme celui que je traite dans ce volume et ceux ce j’ai traités dans d’autres livres1; les véritables c estions littéraires s’élèvent beaucoup plus haut e descendent à de bien autres profondeurs. Les r ettes pratiques n’atteignent pas la sphère de la
Etudes sur l’Allemagne, Histoire des Idées littéraires en France, I oductiun aux œuvres de Desportes, elc.
pensée, le domaine de l’inspiration et du sentimei: la maçonnerie n’est pas de l'architecture. Mais u règles de composition, de truelle et d’équerre, il fit les observer pour construire n’importe quelle ovre, pour en assortir les éléments et les grouj • avec intelligence. Dès qu’on les néglige ou ; , applique mal, on ouvre une brèche par laquelle fi] irruption le comique, on amuse le lecteur à ses (-4 pens : ce n’est plus le fond du sujet qui provoqi le rire, c’est la manière dont l’auteur l’a traité, i4 bien ce sont les idées, les circonstances étrange I absurdes, bouffonnes, qu’il y mêle.
En 1875, le lecteur du Théâtre Français fut chai’! d’examiner une pièce présentée par un écriva.’.1 belge, que patronnait l’ambassadeur de son paâ è Le premier acte se passait au bord de la mer. E cabines roulantes stationnaient sur le bord des flo en toile peinte : les acteurs sortaient de ces cabin ou y rentraient, ayant pour tout costume un simp caleçon de bain ou un caleçon et un peignoir. Air affublés, ils se promenaient, causaient, gesticulaie. ; devant le public, parlaient de Dieu, de l’éternité, lame immortelle, traitaient les plus hautes quêtions de la politique et de la morale, déploraient sort des grands cœurs dans ce monde pervers, ils se drapaient dans leurs peignoirs avec des gestr superbes, ou les écartaient pour lever leurs mai: vers le ciel. Il est presque fâcheux qu’on n’ait p joué ce drame, qui aurait obtenu un succès de f(
re. Je ne me rappelle plus quelle était la donnée 3 la pièce, mais aucun motif ne serait demeuré irieux, n’aurait gardé le moindre intérêt avec celle oulfonnerie de mise en scène.
Voilà pour la composition et l’ordonnance. Main- •nant, si nous considérons le travail littéraire le lus positif le plus direct et le plus évident, celui du yle, nous allons voir toutes les infractions à ses iis produire des effets divertissants.
La première règle du bien dire, c’est qu’on iprime nettement sa pensée, qu'on ne donne pas entendre, par de mauvaises locutions, des choses ■es différentes. Les méprises, les coq-à-l’âne, les bsurdités qui en résultent, sont une source inéuisable de comique. Les journaux belges, dans un lys placé entre deux races et deux idiomes, Tondent en quiproquos de ce genre. Il y a des diffidtés desituation quelegéniemême ne peutvaincre:
[osa et Gertrude, par Toplfer, roman écrit en Suisse, ;t plein de phrases et de termes baroques. Il n'est me pas étonnant que les feuilles périodiques abliées dans la zone qui sépare la France de l’Allekagne el de la Hollande, conliennent des nouvelles aligées comme les suivantes :
« Des malfaiteurs parcourent en ce moment les andres, pénètrent dans les fermes et menacent s habitants de les tuer s’ils se réveillent. »
« M. Spronck vient de se brûler la cervelle à Turtray : on ignore la cause de ce suicide, mais ce
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qu’il y a de certain, c'est que la balle a traver le cœur. »
« M. Monrose, le célèbre acteur de la Comédi Française, est mort avant-hier, par raison de sanl à la maison du docteur Blanche: il a expiré sa donner signe de vie. »
« M. Delbrouck, en voulant traverser le chem de fer, près de Namur, a été tué par une locomotiv i sa famille désolée est accourue : vérification fail on a constaté, que son corps était celui de M. Benedi commis-voyageur d’Aix-la-Chapelle. »
L’esprit subtil, la force exhilarante de ces nouvel i diverses réside, non pas dans le sens, mais dans mauvaise rédaction. Le premier journal aurait i écrire : — « Et si les habitants se réveillent, menace de les tuer. » — Le second avait employé les mot:
« se brûler la cervelle », comme s’ils voulaient dix < en généra], se tuer avec un pistolet. — Le troisièn cherchait à faire savoir que M. Monrose, s’étant m en pension, pour des motifs de santé, dans la maisi du docteur Blanche, venait d’y terminer ses jou par une mort tranquille; mais la phrase est si m fagotée, qu’elle en devient absurde et comique ; premier chef. — Le quatrième jouimal désira apprendre à ses lecteurs qu’on avait cru d’aboi i reconnaître M. Delbrouck dans la personne tuée p; la locomotive, mais que, vérification faite, la victinj li était M. Beneden, commis-voyageur d’Aix-la-Chapelf > Rédigée de cette manière, la nouvelle eût été facil
îent comprise. Mais confondre, amalgamer le corps 3 M. Delbrouck, demeuré sain et sauf, avec le corps e M. Beneden, mortellement frappé, les substituer an h l’autre, c’est une balourdise, un quiproquo îerveilleux.
Une simple erreur de mots, ou même une faute e prononciation, qui change le sens de ce qu’on eut dire et fourvoie l’esprit de l'auditeur, peuvent ussi causer les plus divertissantes méprises. Je
Iencontrai un jour dans les rues de Bruxelles un ourgeois qui avait l’air triste. « Vous paraissez îécontent, lui dis-je; que vous est-il arrivé? — Un i beau meuble, me répondit-il, un si beau meuble! tais on m’a désossé. —Vous ? répartis-je en éclatant e rire. Quelle aventure inouïe! Je savais bien qu’on ésosse les poulets et les dindes pour en faire des alantines, mais j’ignorais qu’on désossât de braves itoyens, qui payent régulièrement leurs contribuions. Et dans quel but? — Vous ne comprenez pas, ae répliqua-t-il ; j’ai été désossé à l’hôtel des ventes.— , l’hôtel des ventes ou ailleurs, le fait n’en est pas noms surprenant. Pourquoi vous aurait-on dépecé? e ne le devine pas, et je ne comprends pas, non •lus, qu’après avoir subi une si grave opération, ous puissiez encore vous promener. — C'est bien impie pourtant : on a dépassé mon chiffre, on m’a jtés-haussé. Un buffet superbe, que je voulais avoir! 'avais mis de fortes enchères, mais on a fini par iffrir plus que moi. »
Une jeune actrice, qui jouait en province le rô de Sabine, dans Y Horace de Corneille, et n’avait p; encore une grande habitude du théâtre, se troub au moment où elle devait dire à Horace son frère i ^ à Curiace son amant :
Que l’un de vous me tu o, et que l’autre me venge 1 1
Elle s’écria:
Que l’un de vous me lue, et, que l'autre me mange!
substitution de mots si bien adaptée et si boufïbnn qu’elle mit la salle en joie. On eut toutes les peine;' j du monde à consoler la pauvre actrice.
En Belgique même, où l'on aime les joyeux prc ° pos, comme l’indique ce vers pittoresque:
Le Flamand goguenard, qui rit la bouche pleine,
on s’est beaucoup diverti d'un écriteau, qui portai en grosses lettres :
« Appartement à louer dans le derrière d’uii boucher, qu’on peut couper en deux. »
Le derrière du boucher, c’était, le derrière de si .1 maison, qui pouvait former deux logement! a distincts: mais la rédaction de l’affiche inspirai j d’autres idées.
Le calembour intentionnel produit une espèce di*l comique inférieur, parce qu’il subordonne la pensée1 '* non pas seulement aux mots, mais au son des i mots, interversion absurde: c'est un jeu puéri