‹ Le Monde du Comique et du RireChapitre 26 sur 55 · Acte II, scène G · texte numérisé non relu

Acte II, scène G

't bien vite fastidieux, dont s’amusent quelques daisants peu difficiles. Les calembours involontaires, par lesquels un auteur égare le public loin de qu’il voulait dire, excitent une gaieté bien plus K vive et plus naturelle: quelques-uns engendrant des quiproquos vraiment singuliers, qui dérident la gravité même. Il en est un très célèbre, que Corneille a fait dans l’innocence de son cœur et n'a jamais découvert : un de ses personnages parle ainsi h la princesse qui lui a inspiré une passion profonde :

Toujours de même ardeur pour vous mon âme brûle,

Et le désir s’accroît, quand l'elTet sc recule.

C’est au théâtre surtout, devant une salle pleine, que ces doubles sens, que ces aberrations phonétiques impressionnent le plus vivement les auditeurs. Le vicomte d’Arlincourt les prodiguait avec une naïveté imperturbable. Dans une seule de ses pièces, le Siège de Paris, le noble auteur en a laissé tomber trois, comme le petit chien qui secouait des perles.

Lorsqu’on vient annoncer au héros que la nation lui offre la couronne, il s’écrie:

On m’appelle à régner !

Dans un autre endroit, il soupire avec une tendre émotion :

J'habite la montagne et j’aime à la vallée.

LE MONDE DI COMIQUE ET DU lï I H E

Puis, un retour du sort l’ayant jeté au fond d’u cachot, il déplore ainsi son malheur :

Mon père, en ma prison, seul à manger m’apporte.

Ges trahisons de l’oreille sont fréquentes sur le théâtres de Belgique, où l’on fait des essais I i lit raires. Ainsi, une pièce jouée à Bruxelles, il y longtemps, débutait par ce vers, que prononça: un roi somptueusement harnaché :

Le sceptre dans ma main n’est pas un petit poids.

Un rire interminable du public empêcha de conti nuer la représentation.

Une consonance plus extraordinaire a fait ré' cemment tomber un autre drame. Il s’agissait d’ui „■ exilé, qui rentrait dans sa ville natale, située à uni faible distance de l'Océan, et exprimait ainsi sa joicl patriotique :

Quel air pur on respire ! on sent la mer d’ici.

Enfin un opéra, joué aussi au théâtre de la Mon- : naie dans les derniers temps, a causé à son tour

un accès de fou rire. Le librettiste avait écrit cef

vers, qu’une troupe d’arbalétriers devait chanter en 1 chœur :

Décochons nos traits.

Or, le musicien avait si malencontreusement cadencé la phrase, que la mélodie séparait le premier mot des deux autres et que les artistes répétaient un grand nombre de fois : «Décochons, décochons!...»

Les spectateurs entendirent forcément : « Des coions, des cochons... » et se demandèrent : « Pouruoi des cochons? que viennent-ils faire ici? » Et le *jot malencontreux retentissant de nouveau sur la pêne : « Encore des cochons ! » puis, les trois syl- Jbes continuant à remplir la salle : « Jamais on ni vu tant de cochons! » L’auditoire éclatait de Ire, quand les acteurs complétèrent la phrase : -Décochons nos traits. »

Chaque principe de haute littérature, comme jaque règle d’industrie littéraire que l’on enfreint, umnant naissance à un effet comique, .je pourrais multiplier indéfiniment ces observations. Je les

[irminerai donc par une dernière remarque, avant

«étudier un autre aspect de la question.

C’est une nécessité logique de faire accorder les îages et les tropes dans lesquels on drape une ■nsée. Toute lutte, toute divergence, toute, incomttibililé entre les figures voisines, est une faute ■ave, qui a pour punition le ridicule. Cette loi pornt sa démonstration en elle-même, je n’ai pas bet'in d’insister. On s’est beaucoup diverti des célè- •es phrases de M. Prudhomme : — « Ce sabre est plus beau jour de ma vie. » — « Le char de l’État tvigue sur un volcan. » — J’ai trouvé mieux dans 1 livre édifiant, qui a pour titre les Grandeurs du itholicisme. L’ayant ouvert par hasard, j'y avisai 1 premier coup d’œil ce phénomène littéraire : — Aveuglés par leurs passions, les hommes de nos

jours ont. construit dans le vide des monumer d’impiété, qui sont devenus des volcans destru teurs, où la société périt sous la morsure cl vipères. » Les générations futures ne pourront, crois, dépasser cette absurde merveille.

Mais le fond des œuvres littéraires et les form du style ne sont pas enchaînés seuls à un type i perfection : les mots ont eux-mêmes leur idéal. Il, a des substantifs, des adjectifs, des verbes et d’a très termes, qui sont élégants, mélodieux, qui fie lent l’oreille. et l’imagination. Les poètes, les or teurs les affectionnent, les recherchent, en sème) f leur diction, comme de notes pures et charmante;

Il y en a, au contraire, qui sont lourds, discordant ou d’une longueur absurde, que les auteurs dé! cats évitent soigneusement. Le mot germanique : , :

Oberrheindampschiffîahrtsactiengesellschaft,

en se développant sur le papier comme une énorm chenille, surprend, déconcerte et fait rire le lecteur4 (43 lettres!) Il veut dire : Société par actions pour if navigation à vapeur sur le haut Rhin, Le mot hollar dais : Huwelijksvoorwaarden, correspondant à notr ; joli mot de fiançailles, étonne et amuse aussi (vin§ lettres). Homère voulant affubler d’un titre burlef que un poème héroï-comique, la Lutte des Rats i.(' des Grenouilles, inventa un mot d’une longueu démesurée : Ratrachomyomaehie, pour que cette afficlu burlesque mît le public en gaieté même avan

! début de la narration, comme les bouffoneries du jocrisse à la porte d'un spectacle forain. La même observation s’applique aux noms prores, et avec plus de rigueur encore : il y en a de icheux, il y en a d’agréables, qui prédisposent ien l’auditeur; les autres produisent un mauvais ffet, ridiculisent la personne qu’ils désignent, emêcbent de la prendre au sérieux, lui attirent des uolibets. Si George Sand avait débuté dans la 1 itirature avec son nom réel de madame Dudevant , elle ùt peut-être été ensevelie, dès les premiers pas, ous une avalanche de railleries et de calembours, 'autant plus qu’elle avait pour amant Jules Saneau, qui paraissait être, comme elle, tout en façade, 'appeler Grandguillot, Patouillet, Marmottan, Faempin, Miolan, Macliavoine, Tartempion, c’esl un lésavanlage social. L’éditeur Poulet-Malassis avait in employé qui se nommait Pincebourde et recevait les lettres avec cette amusante suscription : « Monsieur Pincebourde, chez M. Poulet-Malassis.»

Tous les auteurs comiques font usage de ce moyen Tour exciter le rire. Molière égaie ses auditeurs avec es mots Pourceaugnac, Diafoirus, Purgon, Fleurant, Macroton, Desfonandrès, Gorgibus, Vilebrequin. Rabelais prodigue les noms burlesques dans la même intention : Courcaillet, Nazdecabre, Salmigottdinoys, Frère Engainnant, Trinquamelle, Jean des Entommeures, Trouillogan, Bridoye, qui a engendré le Bridoison de Beaumarchais, Gargamelle, Croque-

lardon, Hochepot, Brinquenarilles , Claquedem Ghicquanous, Groignet, Tappecoue forment un troupe grotesque, dignement terminée par les cap taines Riflandouille et Tailleboudin.

Les noms propres qui ont un sens et figurent dan le dictionnaire, sont presque infailliblement com: . ques, parce qu’ils font penser à un objet ou à ui animal, au lieu de désigner seulement une per sonne. C’est, pour ainsi dire, une étiquette fauss attachée à un individu. Les hommes les plus sé rieux éprouvent la tentation de plaisanter des gen qui se nomment Timbal, Mulot, Soury, Papillon Leplat, Leborgne, Saindoux, Cornu, Paillard, Cristal Lerat, Coutors, Pardessus, Magot, Veyrat, Bancal Louis Lurine, voulant un jour persifler un de se; confrères, parce qu’il était peu connu, se trouv; réduit au silence après cette riposte : «Oh! je ni serai jamais aussi répandu que vous! »

Shakspeare a fait un ample usage de cette res- ■ source un peu vulgaire, dans la seconde partie de Henri IV (acte UI, scène 2). Outre John Falstaff, la scène a pour acteurs Létourneau et Silence, juges ■ de paix tous les deux ; Lemoisi, Delombre, Poireau, : Débile, Lebœuf, recrues ; Lagrifle et Dupiège, officiers de justice. On va choisir parmi les jeunes t conscrits ceux dont le pusillanime capitaine a besoin.

« Létourneau. Où est le registre? où est le registre? 1 où est le registre? — Voyons, voyons: bien, bien,

;’est cela. Ralph Lemoisil... qu’ils se présentent au ur et à mesure que je les appellerai: c’est entendu, '/est entendu. — Voyons, où est Lemoisi?

Lemoisi. Me voici, Monsieur.

Letourneau. Que pensez-vous de celui-là, sir John? . Jn gaillard bien bâti, jeune, robuste et de bonne 'amille.

Falstaff. Tu t’appelles Lemoisi? Il est grand temps jue l’on t’emploie.

Letourneau, riant. Ha! ha! ha! excellent, ma foi ! :e qui est moisi ne peut attendre ; c’est parfait; à nerveille, sir John, à merveille!

» Falsta/f. Pointez-le.

Lemoisi. Me pointer? Mieux vaudrait me laisser ;n repos. Ma vieille maîtresse sera déconfite, n’ayant dus personne pour faire son ménage et ses travaux les champs : vous ne devez pas me pointer : tant l’autres conviendraient mieux que moi pour aller lattre la campagne !

Falstaff. Ne l’écoutez pas; silence, Lemoisi ; tu pariras, Lemoisi ; il est temps que l’on t’use.

Lemoisi. Que l’on m’use!

Letourneau. Silence, drôle, silence ! Rango-toi ; ;ais-tu où lu es? Passons à un autre, sir John. » Tout le reste de la scène a le même caractère, est igayé par des plaisanteries et des quolibets sur les 10ms à double sens des recrues, qui doivent grossir a troupe famélique, baroque et déguenillée du faux ni litaire.

Si étrange que cela puisse paraître, nous n’ei avons pas encore fini avec les mots et avec le soi des mots. De même que la mélodie du style es une qualité de premier ordre, car la parole est ui instrument musical, et l’harmonie des phrases qu charment l’oreille en augmente beaucoup reflet de même le manque d’harmonie dans la diction es un grave défaut, qui nuit aux pensées qu’elle expn me, étouffe le sentiment, peut même provoquer 1 rire. Tous les grands écrivains ont une sorte d mélopée, dont le rythme suffit pour les désigner . un vrai connaisseur: là où cette cadence particu lière, où ce genre de modulation n’existe point, i n’y a presque jamais de talent. Une rudesse bar bare de diction suffirait évidemment pour para lyser tous les dons oratoires; bien mieux, un accen provincial trop énergique choque les auditeurs, le prédispose à la moquerie. La manière dont le étrangers prononcent une langue, amuse, égaie le indigènes : le baragouin des voyageurs anglais 01 allemands forme, chez nous, l’attrait principal d’un foule de chansons comiques et de scènes divertis santés : on doit nous rendre la pareille au-delà d' Rhin et delà Manche. Les duretés de sons, les biza reries phonétiques servent à produire volontaire ment le même effet: tout le monde connaît cett phrase surprenante et grotesque, ajustée par quel que plaisant : « Ton thé t’a-t-il ôté ta toux? » e ce couplet d’une chanson populaire :

Le docleur Fontana, Mangeant un ananas,

Dit : « Quand un une en a, Il mange des ananas. »

Vinsi , la rencontre même des sons, dans le lan- ' *age, donne lieu à des parodies.

Les beaux-arts ont, comme 1a. littérature, des principes rationnels, des lois d’enchaînement, d’orionnance, de proportions, d’harmonie et dégoût: il y a des monuments ridicules, des tableaux comi- 1 pies, des statues grotesques, des mélodies baro- [ues, non parce que l’artiste a voulu leur donner ce caractère, mais parce qu’il les a mal conçus ou mal exécutés. Il a. choqué l’idéal, contrairement à son nt.ention, faute de perspicacité, de verve et de aient. Je ne puis signaler, caractériser les délits sans nombre que commettent journellement la sottise et la médiocrité, dans le domaine de l’archilecture, de la peinture et de la sculpture. Mais j’ai hâte de communiquer au public une réflexion très importante: ici, comme dans la littérature, l’effet comique se trouve isolé, ne confine point d’une part i l’attendrissement, de l’autre à la terreur. Des personnages humains n’y sont pas en cause, éprouvés par la lutte, par la douleur, ou menacés de mort. Le comique naît exclusivement de ce que l’idéal propre à chaque genre de création a subi une atteinte plus ou moins forte, a été contredit même et renversé, preuve manifeste que ma théorie est d’une exactitude incontestable.

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