‹ Le Monde du Comique et du RireChapitre 34 sur 55 · HENRIETTE · texte numérisé non relu

HENRIETTE

Tout jeté qu'est ce cœur, il ne vous déplai t guère;

' * Et, si vos yeux sur moi le pouvaient ramasser,

I Us prendraieut aisément le soin de se baisser.

Ces yeux qui ramassent un cœur sur une personne et ni se baissent pour le ramasser, formentune image d’une psurdité bouffonne. Nous rions de cette image conaire à tous les jirincipes de l’art d’écrire, au protope de la perfection littéraire, subitement réveillé, luminé dans notre esprit, mais nous ne songeons is le moins du monde à nous mettre en parallèle vec Molière et n’avons pas la vanité de nous croire ipérieurs à lui. Notre plaisir moqueur est un i'.aisir purement intellectuel, où notre orgueü entre pour rien.

i Un volage amateur des belles filles rencontre ms un bal public une de ses anciennes connaismees. Il l’examine avec attention et lui dit en soudant : « Toujours jolie! »

— Faut bien! répond en baissant les yeux jeune aventurière.

Nous rions ou nous sourions de cet humble ave, si contraire à la dignité de la femme et au setiment idéal de l’amour. Les deux mots que prnonce la pauvre fille contiennent beaucoup choses : ils nous révèlent sa profession immou i et l’étrange idée qu’elle lui inspire d’envisager s a charmes extérieurs comme un fonds de commerc C’est drôle assurément, mais en quoi cela peut .. flatter notre orgueil? Est-ce que l’argument n; de l’indigente créature nous ramène vers nou j mêmes ? Est-ce que nous nous mettons en comp raison avec elle? fl n’y a aucune assimilation c corrélation possible entre elle et nous, et cependa nous rions.

Dans le comique direct, où la logique et la véri se présentent toutes seules, sans qu’une manifest i lion contraire les mette en scène, dans les naïveti des enfants et des grandes personnes, qui, p; ignorance de l’usage ou par oubli de son code artl ficiel, les évoquent tout à coup au milieu d’u j monde factice et choquent ainsi des habitudes coi ventionnelles, la joie que nous causent ces soi ] daines apparitions n’a aucun rapport avec l'orgueil Un enfant de cinq ans est assis à table : on apporl le dernier service, composé surtout de mel friands; le petit garçon se met à pleurer. «Pourquoi pleures-tu ? » lui demande sa mère. — L’enfant a 1

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œur si gros qu’il ne peut répondre ; mais il montre ’un air désolé les gâteaux, les crèmes, les fruits u’on vient d’apporter. — « Eli bien, que signifient es gestes?» — Le petit garçon éclate alors et dit vec des sanglots: « Tant de bonnes choses! et je ’aiplus faim, je ne peux plus manger ! » Nous rions e cette gourmandise ingénue, qui se révèle sans déour. Elle montre une des formes du comique, la lomination exclusive d’un instinct matériel, que ie combattent ni la volonté, ni le respect des ûenséances. Mais l'incident n’a rien de commun ,vec notre amour-propre : nous ne pouvons être lien fiers de penser que nous n’en ferions pas utant.

Ainsi, l’orgueil, la satisfaction de nous-mêmes, [ui entre le plus souvent pour une part dans le nentiment du comique et dans le rire, n’en conititue pas un élément indispensable, ün principe mpérieur, la soudaine intuition de l’idéal, du prootype de la perfection humaine, suffit à l’occasion iour produire les deux effets d’une manière comblète. L’amour-propre, à lui seul, ne peut donc les expliquer: il n’est qu’un accessoire dans le double ihénomène, et son absence ne le détruit pas.

Le système de l’amour-propre continua pourtant on chemin à travers la littérature. Ce qu’il y a de dus rare dans le monde, ce sont les idées nouvelles, >onnes ou mauvaises. L’homme est né rabâcheur, :t même radoteur. Quand une opinion inédite et

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seulement vraisemblable se produit quelque par elle éveille d’innombrables échos : c’est une lil'ani incessante de répétitions, psalmodiée par les écr vains de pays en pays et de siècle en siècle.

Après avoir excommunié un faux système, l’avoi enterré sous les arguments que j’ai traduits plu haut, Beattie propose une solution bien inférieure car elle ne contient même pas un fragment de vérité D’après l’ingénieux philosophe, le rire serait pre duit « par la vue de deux parties, ou plus, inconsis tantes, incompatibles ou incongrues, envisagée: comme unies dans un tout complexe, ou acquéran une sorte de mutuelle relation, par la manière spéciale dont on en prend connaissance1 ». Voilà uns phrase qui n'est point la clarté même, il faut er convenir; et l’auteur ne la rend pas plus diaphane; quand il ajoute ce corollaire: « Je dirais volontiers, pour m’exprimer d'une manière plus générale, que la cause du rire est une opposition de convenance et d’inconvenance, ou de relation et du manque de relation, unis ou réputés unis dans un même ensemble2 ». Jamais l’oracle de Delphes n’a parlé en termes plus obscurs, et je crois qu’OEdipe, le fameux déchilfreur d’énigmes, eût été dévoré par le Sphinx, si le monstre lui avait proposé * celle-là3.

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