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hommes sont nés pour la société; ainsi la plus utile de toutes les sciences est celle qui apprend à vivre. Il faut être perpétuellement en garde conlre le ridicule, pour éviter tout ce qui peut troubler les personnes que nous pratiquons, et diminuer le plaisir qu’elles goûtent en notre commerce. » L’auteur part de là pour faire une longue série de portraits et d’observations plus ou moins justes. Le livre est tombé dans l’oubli, parce qu’il manque de style, cet aromate suprême qui embaume les œuvres littéraires pour l’éternité: mais il eut un grand succès à la lin du xvne siècle, et quatre éditions en trois années. Il fut donc bientôt suivi d’un volume complémentaire : Réflexions sur la politesse des mœurs, avec des maximes pour la société civile. Tous deux furent accueillis par l’Angleterre aussi bien que par la France. Un écrivain britannique eut l’audace de les traduire et de les dédier à deux grands personnages des Troi s-Royaumes, sans imprimer une seule fois le nom de l’auteur. Je possède un exemplaire de cette publication furtive. Original, interprétation frauduleuse, tout a disparu dans le fleuve rapide qui entraîne les œuvres sans style, ou sans idées profondes, et les jette dans l’abîme, non pas du mépris, mais de l’indifférence publique.

Poinsinet de Sivri est l’auteur français qui, pendant le dix-huitième siècle, a le plus nettement abordé le problème du rire. Voici comment sa théorie se trouve exposée, en même temps qu’appré-

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ciée, dans l’ouvrage de Roy sur le même sujet :

« Caché sous le voile de l’anonyme, l’écrivain met en scène trois interlocuteurs célèbres, Destouches, « Font en cl le et Montesquieu, et fait successivement soutenir à chacun d’eux un système tout différent sur ce qu’il appelle principe ou cause morale du rire. Destouches opine pour la joie raisonnée, Fonte- | nelle imagine que c’est la folie, et l’illustre auteur de l’Esprit des lois, jugeant en dernier ressort, soulient que ce ne peut être que l 'orgueil. D’ou l’on voit j que Poinsinet, seul discoureur réél sur cette matière, se décide hautement pour ce dernier système et voudrait nous persuader que nous rions en effet par vanité. Il serait, je crois, difficile de pousser plus loin l’abus du raisonnement et de soutenir avec plus d’esprit une plus méchante cause*. »

Ainsi, comme une pendule à musique, l’esprit humain, de pays en pays et de siècle en siècle, répète invariablemet les mêmes notes, jusqu’à ce cjue le ressort soit usé. Nous venons d’entendre jouer de nouveau la mélodie de l’orgueil; nous l’entendrons moduler encore.

La foie raisonnée de Des touches est assez bizarre : on ne raisonne certainement pas, quand on rit d’une bévue, d’un accident, d’un coq-à-l’âne, d’une difformité, d’un accoutrement grotesque; mais le poète semble avoir eu l’idée que le fond du comique n’est

1. Traité médico-philosophique sur le Rire, par Denis-Prudent Roy, docteur en médecine (Paris, 18U,'.

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pas absurde, que ses formes hétéroclites voilent des motifs sérieux et des causes sensées. Il ne se trompait pas, mais n’apercevait qu’une lueur, et cette lueur fugitive, loin de nous conduire au but, d’expliquer le phénomène, s’éteint dès que nous voulons faire un pas.

Rivarol, quoique doué lui-mêmô d’un esprit fin et clairvoyant, a tracé de l’esprit, une définition qui n’a aucun sens. «L’esprit, dit-it, est en général cette faculté qui voit vite, brille et frappe. Je dis vite, car la vivacité est son essence; un trait et un éclair sont ses emblèmes. Observez que je parle de la rapidité de l’idée, et non de celle du temps que peut avoir coûté sa poursuite... Le génie lui-même doit ses plus beaux traits tantôt à une profonde méditation, tantôt à des inspirations soudaines. Mais, dans le monde, l’esprit est toujours inspirateur; il ne demande ni délai, ni rendez-vous, pour dire un mot heureux. Il bat plus vite que le simple bon sens: il est, en un mot, seulement prompt et brillant. » — Quel amphigouri ! Quelle dépense de mots insignifiants ! La rapidité de la conception qui serait la marque de l’esprit ! Mais on peut concevoir très vite une absurdité, une balourdise énorme: nous en avons la. preuve tous les jours. Il y a des individus très nombreux, qui produisent facilement et abondamment des idées sottes : elles sont leur fruit naturel, comme les pommes sont le fruit des pommiers. «L’esprit, en un mot, dit, pour terminer,

Rivarol, est seulement prompt et brillant. » Quelle découverte! Mais, mon pauvre théoricien, l’éclat seul, n’importe lequel, ne donne pas plus la définition de l’esprit que 1a. rapidité. Tous les genres littéraires demandent de l’éclat, et les œuvres éclatantes ne sont point, par leur lustre seul, des œuvres spirituelles. L'esprit a une nature propre, un caractère spécial. Ne pouviez-vous dire: — C’est une aptitude particulière de l’intelligence qui épie, dénonce, flagelle, ou invente le comique, fait trouver des combinaisons ingénieuses et amusantes, joue avec les mots, les idées et les choses, mais se plaît surtout à railler l’outrecuidance, la sottise et la platitude. Ridendo dicere verum quid vetat?

Un autre homme ingénieux, Stendhal, s’est hasardé, comme Rivarol, sur le sable mouvant des hypothèses. Dans sa brochure intitulée Racine et Shakspeare. lancée contre la vieille école en 1823, il tente aussi l’explication du rire. Un prince allemand, à cette époque, avait mis le sujet au concours. : « J’espère, dit Stendhal, que le prix sera remporté par un Français. Ne serait-il pas ridicule que nous fussions vaincus dans cette carrière ? Il me semble que l’on fait plus de plaisanteries à Paris, pendant une seule soirée, que dans toute l’Allemagne en un mois. — Mais, poursuit-il, comme le programme est rédigé en allemand, que les juges seront des Allemands, il faudra répondre d’une manière nette et décisive, ne pas se contenter de phrases élégantes

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et insignifiantes. Le tribunal littéraire exigera des idées: les Allemands sont si barbares! »

Et Stendhal lui-même se met à l’œuvre. Au lieu de rédiger un mémoire, il écrit un chapitre. Mais le curieux de l’affaire, c’est qu’il ne dit absolument rien de neuf: lui, qui jugeait les idées nécessaires, n’en trouve aucune. Des son entrée dans la lice, il arbore comme une pancarte la définition de Hobbes: il n’a pas découvert autre chose! Voici ses paroles:

« Qu’est-ce que rire ? Hobbes répond : « Cette con- » vulsion physique, que tout le mondé connaît, est » produite par la vue imprévue de notre supério- » rité sur autrui. » La citation n’est pas tout à fait exacte, mais peu importe: l’auteur de Rouc/e et Noir adopte complètement le principe et le développe comme une solution nouvelle, comme une théorie suffisante. Il est jugé pour nous. L’amplification de Stendhal, après tout ce que nous avons dit, ne renferme qu’une observation de quelque importance. Il remarque avec justesse que 1a. part du mépris, dans le sentiment comique et le rire, ne doit point dépasser une certaine mesure. « Je prise beaucoup le talent de M. Picard ; cependant, dans plusieurs de ses comédies, les personnages destinés à nous

parfaitement aussitôt qu’ils ont dit quatre phrases. On ne peut plus rien m’apprendre de comique sur leur compte. » L’observation est vraie, intéressante

et utile; mais l’explication est fausse. Pourquoi ne rit-on plus dès que le caractère des personnages i descend trop bas? Ce n’est point parce que nous ne nous assimilons plus à eux, mais parce que nous abandonnons le terrain vague, où foisonnent comme des plantes sauvages les erreurs sans conséquence, les fautes vénielles, les bévues, les petitesses, les ; dissentiments et les contrariétés vulgaires, les déceptions et les fausses alertes, pour entrer dans 1 le domaine du mal proprement dit, où règne sévère- ■ ment la conscience: un égoïsme complet, une basse : hypocrisie, une dépravation sans mélange n’excitent pas le rire, ne divertissent point, mais provo- , quent la répugnance, le blâme et l’indignation. Quand Némésis montre au loin son visage menaçant, toute gaieté s’enfuit.

Beyle n’a, donc rien découvert, a donc suivi mécaniquement les traces de Hobbes : une anecdote plaisante, qu’il raconte, pouvait cependant le mettre j sur la voie. Un imprimeur de Paris avait fait une tragédie pieuse, intitulée Josué. Il l’imprime avec ' tout le luxe possible et envoie un exemplaire au célèbre Bodoni, un de ses émules, qui habitait Parme. Quelque temps après, il traverse les Alpes et va •’ voir son confrère.

— Eh bien, que pensez-vous de ma tragédie? lui demande-t-il.

— Ah ! que de mérite!

— Vous pensez donc qu’elle me fera honneur?

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— Elle vous couvre de gloire.

— Et les caractères, qu’en dites-vous?

— Excellents, admirables, surtout les majuscules,

1 L’imprimeur enthousiaste n’avait vu, n’avait apprécié dans le volume que le travail typographique. L’auteur suffoquait d’étonnement.

Il y a ici un double effet comique: l’un ayant

Ipour cause la méprise de Bodoni ; l’autre, la vanité désappointée de l’industriel-écrivain. Tous les deux n’ont, guère de rapport avec notre personnalité, flattent peu notre orgueil: l’incident est trop éloigné de nous. Mais la méprise de l’Italien est contraire à l’idéal de la perfection humaine, qui nous interdit de nous tromper; le mécompte du typographe, à cette autre condition du même idéal, qui ne nous permet pas d’être déçus dans notre attente et humiliés dans notre amourpropre.

A la fin de sa dissertation, qui ne nous a pas fourni grande lumière, Stendhal semble vouloir dire quelque chose, mais sa pensée est tellement vague H qu’elle se perd dans le brouillard. « Si l’on veut me faire rire, malgré le sérieux profond que me donnent la bourse et la politique, et les haines des partis, il faut que des gens passionnes se trompent sous mes yeux, d’une manière plaisante, sur le chemin qui les mène au bonheur. » Se tromper sur le chemin du bonheur, cela peut être drôle, cela peut être affligeant, mortel même: et après? Cette

erreur contient-elle une idée philosophique? Nous entendons une plainte, le gémissement d’un homme blasé; en sort-il un renseignement, une définition ? C’est une perle trop rare pour des eaux si peu profondes h

1. Racine et Smjjjtspeure, chapitre II. L’édition nouvelle, publiée en 1854 par la maison Lévy est très précieuse, car on y a joint toute la polémique de Stendhal contre la vieille école.

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