DÉFINITION GÉNÉRALE — COMIQUE MATÉRIEL
disparaît: nous sommes en face du terrible. Le drame pousse sa joyeuse sœur dans la coulisse et prend possession du théâtre. L’épais Falstaff, le lourd Sancho sont amusants : les sorcières de Macbeth, les goules, les vampires, les pieuvres, le laid Philippe II, Quasimodo, le Satan du Paradis perdu et le noir démon des légendes, ont un autre caractère et produisent un autre effet. Leur laideur tragique éloigne le rire, au lieu de le faire naître.
Mais là ne se borne point, relativement à nos organes matériels, l’exigence de l’idéal, qui a pour licteur, pour sanction pénale le comique. Si on est bien de sa personne, qu’on ait de beaux traits, une belle chevelure, une taille convenable, il faut encore se préserver des contorsions, des gestes irréfléchis ou maladroits, et des grimaces. Il n’y a pas d'individu qui ne soit ridicule dans une certaine mesure, quand il bâille, quand il ouvre une bouche énorme, en fermant à demi les yeux, plissant ses joues et son nez, en se détirant les bras. Tous les mouvements gauches, qui occasionnent des accidents de second ordre à nous-mêmes ou à d’autres personnes, divertissent le spectateur. Dans le Roman bourgeois de Furetière, Nicodème, qui est sincèrement épris de Javotte, s’habille de son mieux pour lui rendre visite. 11 la trouve, le soir, avec sa mère, fort indisposée contre lui, parce qu’elle croit qu’il a fait une promesse de mariage à une autre femme. 11 s’ensuit une explication désagréable. Nicodème,
to T,E MONDE DU COMIQUE ET DU RIRE
qui ne trouve pas là grande cause de satisfaction, invente un prétexte pour s’esquiver. « il n’osa pas, dit l’auteur, saluer sa maîtresse comme on le permet aux amants déclarés. Pour Javotte, elle se contenta de luy faire une révérence muette ; mais, en se levant, elle laissa tomber un peloton de fil et ses ciseaux, qui estoient sur sa jupe. » Nicodème se précipite pour les ramasser ; Javotte se baisse, de son côté, pour le prévenir: dans ce double mouvement, leurs fronts se heurtent avec une telle violence, que chacun d’eux se fait une bosse. Désespéré de sa maladresse, Nicodème veut se retirer promptement ; mais il ne prend pas garde à un buffet boiteux, qui se trouve derrière lui, et le choque si rudement, qu’il en fait tomber une porcelaine, très estimée dans la maison. La mère éclate en invectives contre lui. Le pauvre soupirant se confond en excuses, veut ramasser les morceaux, pour envoyer une pièce semblable; mais, en marchant brusquement, avec des souliers neufs, sur un parquet ciré en vue de ses fiançailles, le pied lui glisse, et, comme on a l’habitude en ces occasions de se retenir à ce qu’on trouve sous sa main, il s’accroche aux houppes des cordons qui tenaient le miroir attaché contre la muraille; le poids de son corps les ayant rompus, Nicodème et 1a, glace tombent en même temps. Le plus blessé des deux fut le miroir, qui se brisa en mille pièces : le galant mal avisé en fut quitte pour deux contusions assez