DÉFIMTON GÉNÉRALE — COMIQUE MATÉRIEL
troupes, dans une grande revue, le militaire indigné prit ses pistolets, lança une balle devant les pieds du cheval qui portait le prince, et d’un second coup se fit sauter la cervelle. La première balle disait : « Je puis vous tuer, mais je respecte mon devoir; » l'autre ajoutait :« Je ne survivrai pas â un outrage qui m’offense dans ma dignité d’homme et de soldat. »
Prenons un exemple contraire : Sganarelle, se mariant parce que le frère de Dorimène, qu’il ne voulait plus épouser, lui a offert de se couper la gorge avec lui, et, sur son refus, lui a donné deux fois des coups de bâton, est un personnage absolument comique, sans atténuation d’aucune sorle.
COMIQUE MATÉRIEL (suite)
Le respect de sa dignité, que la nature commande à l’homme, lui interdit de laisser voir ou de rappeler les actes de sa vie matérielle qui l’assimilent aux animaux, et même les organes qui les accomplissent. Toute expression, toute allusion , toute image, où ils sont indiqués ou retracés, ont un caractère essentiellement comique. Rien ne blesse davantage l'idéal de la perfection humaine : étant à la fois des animaux et des intelligences supérieures, un instinct secret nous avertit que nous devons cacher les parties les moins nobles, les fonctions les plus grossières de notre corps. Elles nous rabaissent dans l’esprit du spectateur, elles nous montrent par le côté le moins avantageux de notre nature. Le sentiment compliqué de la pudeur nous détourne de cette faute contre la bienséance, le ridicule nous en punit. De là vient que les railleurs, les bouffons, les poètes comiques, les peintres
et dessinateurs burlesques ne manquent jamais d’employer ce moyen vulgaire, mais infaillible, d’exciter le rire.
Dans Aristophanes, deux bourgeois d’Athènes qui veulent se rendre au Pnyx se sont levés de bonne heure; mais l’un d’eux, Blépyros, a été pris d'une colique, et il s’est mis dans la posture qu’elle exigeait. Son voisin l’attend et cause avec lui; l’opération dure longtemps, et le second personnage finit par dire : « Ab ça! mais tu fais donc des cordes ? — Il faut qu’il y ait là, répond Blépyros, quelque poire sauvage qui obstrue le conduit. Ab là là ! comme elle tient ! Que faire? Ce n’est point mon embarras actuel seulement qui m’inquiète; à l’avenir, quand j’aurai mangé, par où cela sortira-t-il ? La maudite poire a fermé la porte au verrou. Qu’on m’amène un médecin : mais quel est le plus habile dans la science des postérieurs? 0 vénérable Lucine, je vais crever si la porte ne s'ouvre!... Pitié ! pitié! que je ne serve pas de jouet aux poètes comiques! »
Survient un autre bourgeois d’Athènes, qui dit à Blépyros : « Eh ! l’ami que fais-tu là? Tu te soulages? — Ob ! voilà qui est fini, répond l’homme constipé, je me relève. »
Telle sont les données que les poètes grecs, et notamment le suave Aristophanes, osaient mettre en scène. La fuite de Pourceaugnac devant les seringues des apothicaires a une grande analogie avec
le tableau familier que nous venons de montrer au lecteur. Watteau s’est peint lui-même dans une posilion presque identique, et il y a une gravure célèbre intitulée: Omnis caro fœnwn, où l'on voit le pape, un cardinal, un archevêque, un empereur, un roi, un prince, un général d’armée, une élégante, une vieille femme, des magistrats, des enfants et d’autres personnages accroupis, subissant les lois de la nature, qui brave l’honnêteté bien plus hardiment que le latin, et enlève tout prestige aux individus occupés à remplir une fond ion animale. Ils deviennent, quoi qu’ils fassent, entièrement comiques.
Lorsque Panurge est descendu dans l’île des Papimanes, il décrit de la manière suivante l’effet produit sur lui par les Décrétales du Saint-Siège : « Il m’advint un jour à Poitiers, chez le docteur escossois Décrétal ipotens, d’en lire un chapitre : le diable m’emporte si, à la lecture de iceluy, je ne fuz tant constipé du ventre, que, par plus de quatre et mesme cinq jours, je ne fiantay qu’une petite crotte. Sçavez-vous quelle? Semblable, je vous jure, «à celles que, suivant Cal ulle, moulait son voisin Furius, plus dures que des fèves et des pierres. » Dans les Acharniens, d’Aristophane, une mère exhorte en ces termes sa fille à travailler et fait des vœux pour son bonheur : « Allons, ma fille, porte bien la corbeille d’un air sérieux et avec grâce. Heureux celui qui te possédera un jour et le serrera si fort, au lever du soleil, que tu lâcheras des vents comme
une belette ! » Ce naturalisme grossier enlève à l’amour tout charme et toute poésie, mais c’est justement ce que voulait l’auteur. Dans le Malade imaginaire, notre grand comique amuse l’auditoire avec les purgations, les lavements et les selles du personnage principal.
— « Plus, du vingt-quatrième, un petit clystère insinuatif, préparatif et rémollient , pour amollir, humecter et rafraîchir les entrailles de monsieur. » — Ce qui me plaît de monsieur Fleurant, mon apothicaire, c’est que ses mémoires sont toujours fort civils. — « Plus, dudit jour, un bon clystère détersif, composé avec catholicon double, rhubarbe, miel rosat et aut res, suivant l’ordonnance, pour balayer, laver et nettoyer lebas-venlre de monsieur.»— « Plus, du vingt-sixième, un clystère carminatif, pourchasser les vents de monsieur. » Après avoir terminé sa longue addition, Argan fait venir Toinette et lui demande: « Mon lavement d’aujourd’hui a-t-il bien opéré? — Votre lavement? — Oui; ai-je bien fait de la bile? — Ma foi, je ne me mêle point de ces affaires-là; c’est à M. Fleurant à y mettre le nez, puisqu'il en a le profit. » Non seulement donc les fonctions bestiales que nous sommes forcés d’accomplir, mais les ordures que nous expulsons de notre corps, sont pour les auteurs comiques matière à plaisanterie.
L’amour même, hélas! idéalisé, transfiguré si souvent par les poètes, a ses cotés vulgaires, qui l’a-
baissent et le ridiculisent. L’attachement le plus délicat finit par des transports matériels. De là naît le sentiment compliqué de la pudeur, de là viennent le trouble et la honte qui accompagnent les premières étreintes, le mystère dont la passion cherche à s’entourer quand elle triomphe, quand la domination absolue de la nature nous ôte tout pouvoir sur nous-mêmes. Nous ne sommes plus des créatures sociales, ayant des convenances à observer : du monde moral et conventionnel, nous sommes emportés, comme par un tourbillon, dans le domaine des voluptés physiques. La rougeur qui colore les traits de la jeune fdle, au moment de cette transition orageuse, exprime la dernière lutte, le dernier effort de la dignité humaine, qui va être suspendue par des émotions violentes.
C'est Vénus tout entière à sa proie attachée.
En dehors même des attitudes et des familiarités de la possession, l’amour peut devenir comique. Un homme Irop fortement épris, aveuglé par ses désirs, louant, prônant sans mesure l’objet de son choix, fait toujours sourire. El il vient un moment où Roméo et Juliette, le Cid et Chimène, Lélia et Stenio, Saint-Preux et Julie égayeraient le spectateur, après l’avoir ému, touché, ravi de leur éloquence sentimentale. fis n’admirent plus le dôme étoilé des nuits, la rêveuse clarté de la lune, ils n’écoutent plus chanter le rossignol. Toute poésie a disparu,
s’est envolée dans les nuages. Il ne reste que la satisfaction d’un instinct, les spasmes du plaisir; et le dénouement de ces extases lyriques, de ces protestations idéales, qui avaient presque l’air d’une pieuse tendresse, nous entraîne dans les profondeurs du réalisme. Aussi les hommes mangent-ils en société: ils conservent dans l’acte de la nutrition une tenue digne et respectable ; mais l’amour exige une complète solitude, quelquefois les ténèbres de la nuit, pour livrer l’homme et la femme, sans crainte et sans réserve, au despotisme jaloux de la nature.
Un grand nombre d’incidents, de mots comiques, sont fournis au théâtre, au roman, à la chanson, par l’amour vulgaire. Séparé de tout ce qui l’idéalise et le rélève, l’amour n’est que l’union des sexes, un acte de sensualité, un plaisir commun à l’homme et aux animaux. Supprimez le rêve qui l’accompagne dans les natures d’élile, l’admiration enthousiaste de la beauté, le choix exclusif, l’attachement opiniâtre et dévoué jusqu’à la mort, il reste une passion triviale, un appétit matériel, que le moindre désaccord, la moindre bizarrerie, que l’abandon même et la naïveté ridiculisent. Un homme long et maigre associé à une femme grosse et courte, une femme longue et osseuse accouplée à un mari trapu et ventru, une vieille libertine enchaînée à un jeune niais, un vieillard difforme uni à une jeune intrigante, sont des objets de moquerie. Un galant très
épris détermine par ses instances une jolie ouvrière à ne retourner chez elle que le lendemain : il croyait ce résultat dû à son éloquence. « Seulement, dit-il, je ne puis vous offrir qu’un foulard pour vous couvrir la tête. — Oh! j’ai apporté mon bonnet de nuit, » répond l’ingénue, qui le tire de sa poche. Étonnement de l’amoureux.
Les écrivains railleurs peignent toujours par ce côté la plus fougueuse des passions humaines. Aristophanes, Martial et Rabelais en font invariablement des gorges chaudes, le dépeignent avec obstination comme un entraînement grotesque. Les preuves décisives et nombreuses que j’en pourrais citer, sont difficiles à mettre sous les yeux du lecteur. Je me contenterai donc de mentionner un chapitre de. Pantayruel : « Comment la braguette est première pièce de harnoys entre gens de guerre. » Il se termine par un huitairï facétieux, qui est. peut-être la meilleure pièce rimée de l'auteur. J’en modernise l’orthographe sans changer un seul mot:
Celle qui vit sou mari tout armé,
Hors la braguette, aller à l’escarmouche.
Lui dit : « Ami. de peur qu’on ne le touche,
Armez cela, qui est le plus aimé.
— Quoi! tel conseil doit-il être blâmé?
— Je dis que non, car sa peur la plus grande De perdre était, le voyant animé,
Le bon morceau dont elle était friande.
Shakspeare lui-même a quelquefois parodié ainsi l’union de l’homme et de la femme; dans Roméo et
Juliette, dans ce terrible drame de l'amour passionné, la nourrice de la jeune Capulet rabaisse d’abord par ses propos et découronne la tendresse héroïque, qui doit braver plus tard la folie et la mort. En somme, le penchant vulgaire à l’union des deux sexes, les préludes, les minauderies, les feintes, les extravagances qu’il inspire, sont une abondante source de productions et d’effets comiques dans toutes les littératures. Les fabliaux du moyen âge, le Décamêron, les Cent Nouvelles nouvelles, les Contes de La Fontaine, les Joyeux Devis de Bonavenlure Desperriers, 1 ' Heptaméron et une foule d’autres ouvrages, pcignenl la galanterie sous sa forme plaisante, tournent en ridicule les artifices, les ébats et les privautés des jeunes couples.
Non seulement l’homme doit être beau ou, pour le moins, d'une forme convenable, non seulement il doit régler, diriger ses mouvements, ses attitudes et ses gestes avec dextérité, cacher en outre les parties les moins nobles et les fonctions les plus grossières de son corps, mais il est tenu d’avoir une intelligence bien organisée, qui connaisse, pour ainsi dire, la nature entière, suive fidèlement les principes de la logique et le préserve de l’erreur. Tout raisonnement faux, toule méprise, tout acte d’ignorance sont comiques, s’ils n’engendrent pas de vives souffrances et ne mettent aucun individu en péril. Dans l’idéal de la nature humaine entrent, en première ligne, la force et la rectitude de l’esprit. Les défauts contraires, la faiblesse et l’irrégularité de l’entendement provoquent le rire. Les pièces de Térence, Plaute, Molière, Regnard, Beaumarchais, Gozzi, sont pleines de quiproquos, de bévues com^
mises par les personnages, d’inepties, d’extravagances qu'ils débitent. Sur tous les théâtres du monde, le niais a le privilège d’amuser les spectateurs. Les fous du moyen âge excitaient de même la gaieté à la cour des rois et des princes. Jocrisse, Pierrot, Bertrand, Paillasse sont des types éternels. Une foule de scènes comiques doivent leur agrément à l’erreur de deux personnages, qui croient s’entendre et parlent néanmoins de choses différentes. Ainsi, lorsque Valère a enlevé la fille d’Harpagon et que le père le soupçonne de lui avoir dérobé son colfre-fort, il y a entre l’avare et le jeune homme une explication très divertissante, l'un ayant toujours en vue la femme qu’il aime et l’autre la caisse qu’il regrette : les mots dont ils font usage peuvent désigner celle-ci comme celle-là : plus l’erreur se prolonge, plus elle réjouit l’audience, qui finit par éclater de rire. Amphitryon, les Méncchmes empruntent tout leur intérêt aux continuelles méprises que la ressemblance de deux personnages occasionne : la lutte, les disputes et la confusion entre les deux Sosies, comme entre les deux frères jumeaux, divertit le parterre.
L'idéal de l’homme exige donc qu’il ne se fourvoie jamais dans le domaine de la pensée, qu’il obéisse ponctuellement aux règles de la logique et ne se méprenne ni sur l'essence des choses, ni sur les qualités bonnes ou mauvaises sur les sentiments et les projets des individus, ni même sur la signi-
2i LE MONDE L)l COMIQUE ET DU RIRE
lication de leurs paroles. C’est là un programme bien diflicile à réaliser, sans doute; mais la joie moqueuse excitée par lout ce qui s’en éloigne, prouve son existence et le caractère impératif dont la nature l’a revêtu. Elle porte si loin la rigueur, quelle ne fait pas même grâce à l’étourderie : elle nous commande de ne jamais oublier nos intentions premières, ni les moyens les plus convenables pour les réaliser.
Malitourne voit son fils Babylas en train de débrouiller une peloton de Ficelle. « Que fais-tu donc, Babylas? lui demanda-t-il. — Je cherche le bout de la ficelle. — Petit sot, dit le père, tu sais bien que je Fai coupé l’autre jour. »
On ne peut rien imaginer de plus absurde que cette réponse, et pourtant elle fait rire : c’est même parce qu’elle est absurde quelle provoque la gaieté.
Voici une autre balourdise de même taille :
Une vieille femme de Malines, ville qui est la métropole religieuse des provinces belges, se rendait dans la cathédrale toutes les fois que l'archevêque donnait la confirmation, et elle prenait part à la cérémonie avec un zèle qui édifiait le prélat. Il trouvait bizarre néanmoins cette prédilection pour un sacrement qu’il suffit de recevoir une fois.. Un jour donc, il interroge la dévote et lui demande pour quel motif elle venait si souvent se le faire administrer. « Dame ! Monseigneur, répond naïvement la bigote, on m’a, dit que c’était bon pour les rhumatismes. »
COMIQUE INTELLECTUEL 2ô
La nature a prodigué les sots, et malheureusement sa plus parfaite création est un imbécile : jamais il ne sort de son rôle, jamais il ne manque à sa vocation, jamais il n’entre en désaccord avec lui-même; si longue que soit son existence, il ne lui vient que des idées niaises; il est un, il est harmonieux, il est homogène : aucun ton juste ne trouble le concert de fausses notes qui composent le charivari de sa pensée. Les hommes d'élite, les hommes de génie même, ont leurs moments de faiblesse, de lassitude, d’aberration et de langueur; les imbéciles ont la régularité d’un chronomètre : nulle fatigue, nul caprice, nulle déviation; chaque ibis que leur timbre sonne, il exprime quelque bêtise manifeste, quelque ânerie en pleine maturité. Ce sont des arbres fétides, qui sentent toujours mauvais, qui infectent d’autant plus qu’ils s’épanouissent avec plus de force et de liberté.
Or cette même nature, dont ils sont les enfants chéris, les prodigue sans cesse, dans un enthousiasme maternel. Ils abondent, ils pullulent, ils envahissent toutes les sociétés. Mme de Tencin disait, selon Chamfort, que les gens d’esprit faisaient beaucoup de fautes en conduite«parcequ’ils ne croyaient i jamais le monde assez bête, aussi bête qu’il l'est. » (Jue seraient devenus les hommes intelligents, s'ils n’avaient eu un préservatif contre cette race ennuyeuse? Elle affadit, enlaidit, avilit et déforme i chaque sujet, chaque sentiment, chaque idée qu’elle
2G LE MONDE DU COMIQUE ET DU RIlîE
touche : elle éteindrait le soleil et changerait l’amour en nausée. Elle gâterait donc la vie entière des hommes supérieurs, si le comique ne leur venait en aide; grâce au ridicule, ces êtres fastidieux, prétentieux, insupportables, deviennent des personnages divertissants, des bouffons, des paillasses. On ne les prend pas au sérieux, on s’en amuse. Ils dérident l’observateur, ils le mettent en joie, lui offrent des sujets de distraction et de gaieté perpétuels. Et ils fournissent à la satire, à la chanson, au théâtre, aux œuvres comiques de toute nature, un énorme contingent. Molière et son lieutenant Regnard lui doivent une partie de leurs succès. On pourrait même trouver qu’ils en abusent, que tel de leurs personnages a l’esprit trop enfoncé dans la matière et voilé par des ombres trop fortes, comme le Sganarelle de l'École des Maris, celui de l’Amour médecin, le Géronte du Médecin malgré lui et celui des Fourberies de Scapin, pour ne pas en citer d’autres. Mais, sans leur épaisse balourdise, les quatre pièces auraient été impossibles, car ils auraient évité les pièges où ils tombent si lourdement.
Comme si la nature n’avait pas déjà trop multiplié les sots, Shakspeare prétend que la sottise se gagne à la façon des maladies contagieuses. Un de ses personnages, dans la seconde partie de Henri IV (acte V, scène lre), dépeint de la manière suivante le juge Létourneau et ses acolytes : « C'est une Chose merveilleuse que la parfaite concordance qui
règne entre l’esprit de ses gens et le sien : eux, à force de le voir agir, se comportent en juges imbéciles ; lui, à force de vivre avec eux, s’est métamorphosé en laquais prenant des airs de juge ; leur perpétuelle fréquentation a si bien identifié leurs intelligences, qu’ils se réunissent avec plaisir, comme une bande d’oies sauvages. Si j’avais à solliciter le magistrat, je persuaderais aux serviteurs que j’ai beaucoup d’influence sur leur maître; si je voulais captiver ses gens, je convaincrais Létourneau que personne ne leur impose plus que moi. La sagesse et la bêtise se gagnent comme des maladies contagieuses : il faut donc prendre garde à la société que l’on fréquente. »
Dans la pièce intitulée le Sourd, ou l'Auberge pleine, un personnage, qui a besoin d'écrire une letlre, la commence par ces mots : Monperrre, puis la montre à son camarade. « Tiens, lui dit le second voyageur, tu écris père avec trois r. — Eh bien? — Il n’en faut qu’une. — Une seule ? Ab ! comme on a raison de dire que la langue française est pauvre! Après tout, j’ai écrit ma lettre avec une plume d’auberge ! »
Un filou, qui passait en police correctionnelle, excusait ainsi un abus de confiance dont il était coupable : « Que voulez-vous, monsieur le Président, j’espérais qu’un peu de bien-être pourrait me moraliser. »
Cet ignare, qui prétend avoir fait une faute
énorme d’orthographe parce qu’il a écrit avec une plume d’auberge, ce malandrin qui veut se moraliser en volant, blessent tous les principes de 1a. logique ; mais c’est, justement leur fausse manière de raisonner qui nous divertit. Pourquoi ? Pour des motifs très graves, que nous indiquerons plus loin : en ce moment, nous classons les diverses formes de comique.
COMIQUE INTELLECTUEL (mite)
L’ignorance toute seule, sans mélange d’aucun élément accessoire, provoque le rire, parce que l’idéal de la perfection humaine exige que rien ne nous soit inconnu. La moindre faute contre la géographie, contre l’orthographe, contre la grammaire, et même la prononciation, peut amuser les railleurs. Une jeune personne, pour sauver sa réputation et mettre au jour un enfant clandestin, avait été obligée de feindre un voyage en Angleterre. Une de ses amies la rencontre et lui dit : « Eh bien, vous venez de traverser la mer : avez-vous eu peur? avez-vous été malade? — Oh! non, réplique l'ingénue, qui n’était pas savante : je suis allée par le chemin de fer »
Une blanchisseuse, ayant rapporté du linge à une pratique et ne l’ayant pas trouvée chez elle, écrivit sur sa porte : <' Je suis Vénus, avec le linge.,»
Une grisette, voulant avertir une personne
qu’elle attendait, eut recours au même moyen et crayonna ces mots sur la porte de sa chambre : « Je cuis chez la voisine. »
Un sapeur, qui avait été mis de planton dans le vestibule du ministère de la guerre, fut pris d’une faim canine, au moment où avait lieu le déjeuner à la caserne. Ne sachant comment faire pour ne pas violer la consigne, il ôta son bonnet à poil et sa giberne, les plaça sur une chaise et écrivit au-dessus avec de la craie : Le sapeur a été mangé , de sorte qu’il ne semblait rester de la victime qu'une partie de son équipement!
Tous les étrangers commettent des fautes de prononciation, qui équivalent à ces fautes d’orthographe. Un Allemand, pour apaiser votre soif, vous proposera d’entrer chez un marchand de pierre : une dame de Strasbourg me disait qu’elle venait de passer une heure dans un pain chaud.
Certaines méprises sur le sens des mots peuvent produire les scènes les plus divertissantes.
Une dame du grand monde, la marquise de Finsbury, se trouvait depuis une heure chez un marchand de musique très connu, dans Regent-Street. Elle avait acheté fous les morceaux que décorait un titre sentimental. Son carrosse, qui attendait à la porte, contenait plusieurs piles de mélodies amoureuses. Au moment où elle se décidait à partir et allait mettre le pied sur le seuil de la porte, elle parut hésiter un instant.
Le commis, qui la suivait du regard, s’empressa d’accourir, et lui demanda si elle désirait autre chose.
La jeune dame fit un effort sur elle-même et rentra dans la boutique. Elle fixa ses beaux yeux sur le visage du chef de vente, qui devint pourpre.
— Je l’avais complètement oublié, dit la marquise d’une voix qui paraissait émue. Je ne sais vraiment ce que j’ai aujourd’hui. Je reviens pour vous demander...
Elle fit une pause, comme si elle avait besoin de prendre courage. Pendant ce temps, le commis la dévorait des yeux.
— Je reviens, reprit la marquise, pour vous prier de me donner un baiser avant de partir.
— Ma-a-a-dame ! s’écria le garçon stupéfié.
— Je souhaite, répéta la marquise, d’un air décidé, que vous ayez l’obligeance de me donner un baiser avant de partir... un seul suffira.
Elle souleva son regard et le tint fixé, avec l’expression de l’attente, sur le commis transformé en pierre. Elle lui répéta donc sa demande pour la troisième fois; puis, d’un ton assez vif, elle ajouta:
— Si vous ne pouvez me le donner aujourd'hui, je repasserai un de ces jours.
Eh quoi! il était donc vrai !... la belle marquise de Finsbury !... Le commis, enivré de joie, s’élance vers sa cliente, la saisit par la taille ol applique, sur sa bouche vermeille le pl#s ardent baiser.
A sa grande stupéfaction, la marquise le frappe j au visage avec son ombrelle, en poussant des cris furieux, qui ne cessèrent que lorsque trois agents de police eurent fait irruption dans le magasin.
L’affaire alla se dénouer, le lendemain, au tribunal , de police de Bow-Street. Le magistrat fit remettre ] immédiatement en liberté le malheureux commis, j après lui avoir expliqué qu’tw Baiser avant de partir était une valse à la mode, dont le prévenu avait ignoré jusqu’alors l’existence.
Une nuit au violon pour un baiser cueilli sur les lèvres de la belle marquise de Finsbury... avouez que ce n’était pas cher.
Les erreurs, les méprises, les inconvenances des j gens distraits ou étourdis sont comiques , parce quelles montrent l’irréflexion et l'inattention là où la réflexion et l’attention seraient nécessaires. Elles ressemblent beaucoup à celles que font commettre l'ignorance et les fausses interprétations du discours. Provenant d’intelligences qui fonctionnent mal, elles sont une des formes du comique intellectuel.
Ampère, le physicien, avait été invité avenir passer une journée dans une maison de campagne, située à cinq lieues de Paris. Il n’y avait pas encorede chemins de fer et les autres moyens de transport étaient rares. L’idée vient au savant de louer un cheval. Rien de mieux ; il trotte quelque temps sur la route, puis cesse de regarcMfcautour de lui. s'enfonce dans
un problème qui le passionne de plus en plus. Pour n’avoir même pas la peine de conduire sa monture, il descend, passe la bride à son bras et chemine pédestrement. Le calcul devient difficile, l’attention du voyageur redouble, et sa distraction aussi. Dans un certain moment, la bride lui échappe, traîne par terre sans qu’il s’en aperçoive, et il continue solitairement son excursion. Enfin, il arrive à la maison de campagne où on l’attend. Le maître du logis vient à sa rencontre et lui serre la main.
— Eh ! quoi, lui dit-il, vous avez fait à pied un si long trajet?
— A pied? répond l’académicien; mais non, j’ai un cheval.
— Vous avez un cheval ? Où est-il donc?
— C’est vrai, demande le voyageur, où est mon cheval ?
On cherctie des yeux, on regarde de tous côtés, on ne voit rien.
— J’étais descendu pour résoudre plus commodément un problème, dit le physicien ; j’avais passé la bride ù mon bras : je l’aurai laissée tomber.
— Dans quel endroit? Il faut que nous le trouvions.
— Vous m'en demandez plus que je n’en sais moimême.
Il fallut bien se contenter de cette réponse. Quant à découvrir le cheval, ce fut impossible : quelque paysan madré l’avait mis à l’abri, emmené
St LE MONDE DU COMIQUE ET DU RIDE
peut-être fort loin, en sorte que toutes les recherches demeurèrent inutiles.
M. Babinet, homme d’esprit cependant et de conversation agréable, outre ses mérites sérieux, avait aussi de fréquentes et plaisantes distractions. Un jour qu’il venait de toucher quelque somme, il eut le caprice d’aller respirer l'air des champs. Le voilà qui se dirige vers un chemin de fer, descend à une station quelconque et se promène. Pendant qu’il regarde çà et là, il avise une maison de campagne avec un écriteau. Il entre pour voir l’habitation et le jardin. Ils le charment d’autant plus qu’il occupait à Paris un logement sombre, triste et même lugubre. Aussitôt il rêve d’échanger son affreux séjour contre une si agréable demeure. Il la loue, paye même d’avance un terme, puis s’en va. On court après lui, on offre de lui donner un reçu, on lui demande son nom.
— C’est bien, c’est bien, dit-il; ne vous tourmentez pas, je reviendrai demain. — On ne peut obtenir d’autre réponse, et il continue sa promenade. Le lendemain, il annonce à la concierge qu’il va quitter son appartement, qu’il a loué près de Paris une maison charmante, avec un jardin en plein rapport et des murs garnis d’espaliers.
— Dans quel endroit? lui demande d’un ton sec la portière,
— Pas bien loin, à quelques lieues de Paris.
— Comment s’appelle le village?
— Le nom du village? Ah ! oui. Je ne le connais pas; mais c’élait à peu de distance du chemin de fer; il y a dans le jardin une vue superbe.
— A quelle station êtes-vous descendu?
— Je ne m’en souviens pas bien: mais je la retrouverai.
— Encore faut-il savoir quel chemin de fer vous avez pris: celui de l’Est, celui du Nord?
M. Babinet fouillait dans sa mémoire.
— Le chemin de fer de l’Ouest, celui d’Orléans ou de Lyon ?
M. Babinet cherchait toujours. Bref, il ne put se rappeler ni la gare où il avait pris un billet, ni l’endroit où il était descendu, ni le nom du village. Sa maison de campagne fut pour lui comme un rêve, qui lui coûta deux cents francs.
La Bruyère cite beaucoup de traits analogues, qui sont tous réjouissants, parce qu’ils montrent l’intelligence de l’homme fourvoyée, détraquée, par le manque d’attention, de prévoyance et de mémoire.
Une simple étourderie, des adresses mal mises sur quelques lettres, peuvent occasionner de divertissants imbroglios, tant la nature exige de noire esprit une régularité imperturbable. Une méprise de ce genre fit rire aux dépens de M. Troplong, président du Sénat sous le second Empire. On lui ; remet un matin un paquet de M. Valette, profesi seur de droit, contenant une sérieuse élude sur
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l’article 75 de la nouvelle Constitution, et une lettre du général Mellinet, excellent musicien commi M. Troplong lui-même, dans laquelle se trouvait ui: morceau de musique récemment composé pai l’expéditeur. Le légiste répond à tous les deux, mais il se trompe de suscription, et le général Mellinet, sénateur, reçoit le billet suivant :
« Mon cher Collègue,
» Je vous remercie de votre envoi. J’ordonne de le faire imprimer dans nos archives, et j’en adresserai un exemplaire à tous les membres de la Cour de Cassation. »
Un morceau de musique envoyé aux magistrats de la Cour suprême, c’était bizarre et même incompréhensible.
Le général avait beau relire la lettre, il ne pouvait en découvrir le sens, et il n’osait croire à une mystification.
M. Valette, de son côté, avait reçu un billet composé seulement de deux lignes :
« Mon cher Collègue,
« Votre œuvre est charmante. Je l’ai jouée sur le violon. Parfait! »
Jouer sur le violon une étude approfondie, consacrée à l’article 75 de la Constitution! Le juriscon- i
C 0 M I Q U E I X TELLECTU E L
sulfe voulait-il le railler ou avail-il perdu l’esprit? M. Valette alla aux renseignements d’un air triste et circonspect. Il rencontra clans l’antichambre le général Mellinet, qui lui fit part de sa déconvenue ; le professeur lui montra sa missive. Ils comprirent alors le malentendu, et furent pris d’un fou rire, qui attira le président Troplong : sa gaieté ne fut pas moins bruyante. Ce tintamarre joyeux dérouta les huissiers, qui ne pouvaient en croire leurs oreilles.
Une femme des environs de Périgueux était accusée d’avoir volé des betteraves.
— Votre état? demande le président à l’accusée.
— Veuve.
— Mais ce n’est pas un état. (Au gendarme.) Di tes nous quelle qualité elle prenait quand vous l’avez irrêtée.
— La meilleure, monsieur le président: tout ce i qu’il y avait de mieux en betteraves.
Ce simple quiproquo amusa beaucoup l’audi- Uoire.
La faute d’attention la plus légère peut déterniner des scènes comiques. Un garçon pâtissier i diemine le long d’un trottoir, portant sur sa tête la nanne d’osier réglementaire, où sont arrimés avec soin force gâteaux et surtout un vol-au-vent de lilimensions extraordinaires. L’apprenti est un mu-
Îard, qui regarde passer les omnibus, les hommes, îs femmes et même les chiens. Une grande cage,
où voltigent les oiseaux, attire- son attention d l’autre côté de la rue, et voilà qu’il les reluque sans sc préoccuper des objets qui l’avoisinenl Tout à coup sa manne bulle contre un piliez' d réverbère h gaz; le contenu s’éparpille sur ' chaussée, la croûte du godiveau s’y brise, et ragoût, la sauce, les champignons destinés à la rem plir, forment une mare au milieu des pavés. L flâneur regarde d’un œil éperdu les quenelles, le; crêtes de coq, les fragments de cervelle, les écre visses, qui fument au soleil, tout imprégnés d poussière. Comme son patron va le recevoir Quelles injures il va lui adresser ! Les passants qu S’attroupent rient de sa stupéfaction et de se craintes, parce qu’il a commis un péché véniel dont les conséquences ne peuvent être bien graves et qu’il est justement puni de son manque d zèle.
L’ivresse produit des effets du même genre, plu drôles encore et plus variés : elle désorganisi momentanément les facultés humaines et les fai fonctionner de travers; elle obscurcit la raison annule la logique, détruit l’enchaînement des idées amalgame le vrai et le faux, les objets réels et lei visions chimériques, étouffe le sentiment des conve nances, dont l’observation importe au maintien d< l’harmonie sociale. L’état produit dans l’homme pal l’excès de la boisson est une folie momentanée : les
propos décousus d’un ivrogne, sa marche incer-
COMlyUE INTELLECTUEL
taiuc, scs gesles ridicules, son œil hébété composent une bouffonnerie involontaire. Il débite à qui veut l’entendre ce qu’il cache habituellement avec le plus grand soin, dit en face, aux personnes qu’il doit ménager, son opinion secrète sur leurs vices, leurs défauts, leur manière d’agir : sa franchise insensée produit alors le même effet que la sincérité inopportune des enfants.
Un maire des environs de Fontainebleau devait mir un vigneron et sa fiancée. La noce arrive, nais le futur peut à peine se tenir sur ses ambes.
— Il m’est impossible de marier un homme dans inétat pareil, dit le maire. Allez-vous-en et revenez in autre jour.
La noce se retire et, au bout d’une semaine, se résente de nouveau.
— Eh bien, êtes-vous, cette fois, dans une situaon d’esprit convenable? demande le chef de la lunicipalité.
Le vigneron chancelle, puis toul à coup entonne a refrain bachique. Le magistrat communal se che et dit à l’ivrogne :
I — Comment osez-vous paraître devant moi, quand pus n’avez plus la tête à vous ?
' — Ah ! dame, monsieur le maire, si je notais pas iûl, est-ce que je me marierais ?
' — Oui, dit la fiancée, quand il n’a pas bu, il ne ■\ut, lias venir.
— Mettez-vous d'accord, reprend le maire en souriant, et revenez une dernière fois, ou ne revenez pas du tout. Le consentement d’un homme qui ne distinguerait pas sa main droite de sa main gauche ne peut être valable.
COMIQUE INTELLECTUEL (suite)
Il entre dans l'idéal absolu de noire race qu’un homme ne se trompe ni sur le caractère, ni sur les sentiments, ni sur les projets des individus avec lesquels il se trouve en rapport, ni sur la signification de leurs paroles. Nous devons être avisés, clairvoyants el circonspects, deviner les artifices, les mauvaises intentions et nous préserver des pièges. Éventer, déjouer des manœuvres sournoises, est un honneur. Les dupes, au contraire, sont habituellement ridicules. Voilà pourquoi les maris trompés ont fourni tant de personnages comiques au théâtre. Quelle faute a commise un homme dont la femme a cherché secrètement des voluptés défendues? En quoi peut-il avoir démérité? Quelle perturbation de son être a eu lieu? Est-il enlaidi, perverti, amoindri dans son intelligence et dans sa volonté? Pas le moins du monde : il n’a subi personnellement aucun dommage, aucune altération, aucune flétrissure. Il
est victime d’un acte hypocrite, d’une félonie conjugale. Mais il n’a pas prévu la trahison, démêlé les stratagèmes employés pour lui faire un outragé secret, il n’a pas montré une intelligence suffisante, il est comique. Oui, comique; et le ridicule de sa position ne peut cesser que par la terreur et la vengeance, ou par un désespoir qui entraîne la mort, qui attendrisse la foule sur son malheur, comme dans l’ingénieuse et pathétique nouvelle du Curieux indiscret, la meilleure de Cervantes. Il faut des larmes, il faut du sang, pour qu’on ne rie pas de sa mésaventure. Par une combinaison esthétique singulière, il est atteint dans sa dignité bien qu’innocent, bien que victime, et c’est l’effet purement intellectuel de sa déception qui a été confondu avec l’honneur. Il n’a pas forfait à l’honneur, sa conscience est pure, il ne mérite aucun blâme, mais il est ridicule: on parle avec un sourire moqueur de j son aveuglement, de sa crédulité. Cette raillerie ■ blesse tellement son amour-propre, qu’il aimerait mieux une insulte directe ; il ne peut sortir de sa fausse position que par un acte d’énergie suprême, qui change la gaieté en émotion dramatique.
L’état de dupe, d’homme imprévoyant et mystifié, est si comique par lui-même, que te trompeur, l’amant perfide et victorieux semble avoir le beau rôle, attire h lui l’intérêt, et que la femme coupable y participe dans une certaine mesure; autour d’eux brille celte lumière d’or qui environne toujours le
succès. Qu’on ne s’y trompe pas néanmoins, qu’on ne prenne pas la sympathie du public à leur égard pour une approbation morale: c’est un phénomène d’esthétique pure, produit par l’illusion du mari déçu, par sa défaillance intellectuelle, contraire à l’idéal de notre race, type suprême que nous n’inventons pas, dont nous ne disposons pas, qui nous domine, au contraire, avec l’inflexible régularité du destin.
Renversons en effet les termes : que l’amant rusé, croyant courir au triomphe et à la joie, tombe dans un traquenard, soit mystifié, berné, sa position devienl doublement comique : il pensait enseigner autrui et se trouve confondu lui-même. Le ridicule de sa position n’admet pas de circonstances atténuantes; on rit à gorge déployée.
S’il n’y a pas d’union légitime, si l’homme abusé est un simple amant ou un protecteur financier, le comique devient de même absolu, complet, irrémédiable. Un entreteneur sur le retour dit à sa belle :
* —Comment! malheureuse, c’est ainsi que vous abusez de ma confiance?
J — Eli ! que veux-tu que j’en fasse, mon vieux, de ta confiance, si je n’en abuse pas? lui répond la drôlesse.— La grimace du libertin penaud excite une gaieté sans mélange.
Telles sont les formes principales du comique intellectuel. Toutes les sottises et méprises, tous les actes d’ignorance et d’étourderie, tous les malen-
44 LE MONDE DU COMIQUE ET DU Kl RE
tendus et quiproquos, cités comme exemples dans les pages qui précèdent, ont ce trait de similitude qu'ils ne causent pas de douleurs profondes, n’évoquent ni le danger ni la mort. Leur action se borne à des mouvements de dépit, à de légères humiliations, à de plaisantes déconvenues. Mais supposez qu’une erreur compromette la fortune ou de celui qui l’a commise, ou d’une tierce personne, qu’elle devienne pour eux une source de chagrins, de pénibles accidents, le comique est aussitôt détruit. Le lecteur, l’auditeur s’apitoient; le sourire même cesse de voltiger sur leur bouche : il trahirait une âme basse et un mauvais cœur. Si l’idée fausse, le raisonnement inexact ont des conséquences plus funestes encore, s’ils jettent dans le désespoir ou entraînent péril de la vie, alors la terreur s’empare du public, et l’horreur peut même se produire.
Un voyageur, croyant la saison propice pour traverser les montagnes et s’imaginant connaître la route qu’il doit parcourir, s’enfonce dans les Alpes, suit les détours, de leurs vallons inclinés. Il marche, eL les sites deviennent plus sauvages, les rochers plus menaçants, les gorges plus étroites, les forêts plus sombres; il marche, et la solitude augmente autour de lui, les traces de culture, les dernières babil al ions disparaissent peu à peu; il marche, et l’air se raréfie, la chaleur diminue, le vent traîne sur les bois des nappes de brouillard, les torrents,
plus fougueux en parcourant un sol plus abrupt, se chargent d’écume et prennent une voix plus majestueuse. Enfin le soleil, depuis longtemps caché derrière les cimes des montagnes, quitle notre hémisphère : l’ombre enveloppe le voyageur au moment où il pénètre dans la région des nues, où leur voile humide lui dérobe la lumière des étoiles. Que faire? Il s’est trompé de route évidemment, il n’a pas atteint le gîte où il comptait passer la nuit, et ne sait plusquclle direction choisir. Un précipice longe le chemin qu’il suit, un gouffre de deux ou trois mille pieds peut-être : les légions de pins échelonnées sur ses pentes frémissent dans les courants d’air froid, qui descendent des glaciers; mille notes lugubres s’exhalent de ces profondeurs. Bientôt le sol gèle et craque sous les pieds de l’étranger; une nouvelle angoisse lui serre le cœur : l’ours, le loup habitent ces hautes montagnes, où les confine la civilisation; ne sera-t-il pas bientôt réduit à se défendre contre leurs dents avides? Encore si le plus faible rayon de lune éclairait le brouillard, dessinait vaguement les formes et permettait de se tenir sur ses gardes! Mais cette nuit, cette nuit impénétrable, ces murmures sinistres, ce froid qui augmente, cette route inconnue, où chaque pas peut conduire à la mort ! Dans toute cette aventure dangereuse, suite d’une erreur, il n’y a pas une circonstance qui prête au rire et engendre le phénomène du comique: on s’identifie avec le voyageur,
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on s’inquiète des périls qui le menacent, et on ne songe pas à s’en égayer.
Mais citons des faits plus posilifs, plus rapprochés de la vie quotidienne, ou empruntés à l’histoire. Il y a telle femme dont l’avenir a été manqué, dont le bonheur a été détruit par une imputation calomnieuse, par une lettre mensongère, par une act ion mal interprétée , par une jalousie sans motif : c’est comme un souffle glacial et imprévu qui a passé sur sa vie et l’a desséchée dans sa fleur. Une pareille méprise ne fait naître que la pitié. Nous avons vu récemment l’honneur et la destinée d’une jeune personne compromis par une usurpation d’état civil. Elle appartenait à une famille des plus honorables et allait se marier, quand une lettre anonyme avertit le futur qu’elle avait subi une condamnation pourvoi. Lejeune homme, désespéré, eut la franchise, si rare à notre époque, d’aller trouver le père et de lui montrer la dénonciation.
— C’est absurde, dit le vieillard ; ma fille ne nous a jamais quittés : il y a là quelque erreur ou quelque machination infâme. J’anéantirai la calomnie et je ferai punir les imposteurs.
On alla aux renseignements : les registres du Palais de Justice constatèrent qu'une jeune fille, portant les mêmes noms, avait été condamnée effectivement pour vol à deux ans de prison. Par bonheur, elle n’avait pas fini son temps, elle était encore sous les verrous : on put la questionner, l’intimi-
dci\ Elle avait fait ses études dans la même pension que la prétendue coupable : elle avoua que, pour ménager l’honneur de sa propre famille, elle avait emprunté les noms de son ancienne camarade. L'innocence de la fiancée apparut dans tout son jour; mais combien elle avait souffert! et qu’elle âme un peu sensible n'aurait pitié de sa douleur? Voilà donc une altération de la vérité, qui ne renferme pas le moindre élément comique et ne peut même provoquer un sourire.
L’histoire cite des événements bien plus terribles causés par une simple erreur. Jeanne de Castille empoisonne Philippe le Beau parce qu’elle le croit en relations galantes avec une dame de la cour; elle est désabusée presque aussitôt et en perd la raison. Cassius, à Ph i lippes, mis en déroute - avec l’aile gauche qu’il commandait, ignorant que Brutus a dispersé l'aile gauche des ennemis, que le centre garde ses positions, se retire sur une colline, et, voyant une troupe de cavaliers qui se dirige vers lui, dépêche Titinnius pour aller la reconnaître : c’était des forces que Brutus envoyait à son secours. Elles reçoivent Tilinnius avec des cris de joie, dans l’excitation de la victoire, l’entourent, le caressent, en faisant retentir la plaine du bruit de leurs armes. Cassius pense qu’on l’a fait prisonnier, qu’on va le saisir à son tour, et il obtient de son affranchi Pindarus qu’il lui tranche la tête, car on la trouva séparée de son corps. Cependant Titinnius, qui
avait pris les devants pour annoncer le premier la bonne nouvelle, arrive, le front couronné de fleurs: il entend des cris, des gémissements, il voit son général couché sur la poussière ; se reprochant sa lenteur comme uo^me, il tire son épée, se la passe au travers du ctirps. A peine avait-il cessé de vivre, que Brutus amenait" atr secours de l’aile gauche ses troupes victorieuses. Octave et Antoine avaient perdu deux fois autant d’hommes que l’armée républicaine. Sans l’erreur de,Hassius et sa funeste précipitation, le sort du monde était changé. Les deux capitaines réunis achevaient la déroute des Triumvirs, et les effets en eussent été irrémédiables : car, ce jour-là même, la flotte qui leur apportait des renforts et des vivres était battue, presque anéantie, par celle de Brutus : le lâche Octave n’aurait jamais été le divin Auguste; l’empire fondé par lui n’eût pas dévoré l’Italie et le monde; Rome, épurée, fortifiée, rajeunie, commençait une existence nouvelle; l’invasion des Barbares devenait impossible;... l’Europe, l’Asie occidentale, le nord de l’Afrique auraient eu d’autres destinées; le système féodal ne serait pas sorti des forêts teutoniques, si Gassius, au milieu de la lutte, n’avait pas commis une fatale méprise !
Dans son invariable itinéraire, le comique marche donc toujours entre la pitié et la terreur : s’il incline à gauche, il empiète sur le domaine de la compassion, où gémit la souffrance, où se désolent Je
chagrin el la tristesse ; s’il incline à droite, il envahit la région du drame, où tremble l’effroi, où grondent l’indignation et la colère, où sanglote le désespoir, où la maladie et la mort fauchent la race humaine. La comédie larmoyante est une des plus folles idées littéraires que l’on ait jamais conçues.