‹ Le Monde du Comique et du RireChapitre 7 sur 55 · VIF · texte numérisé non relu

VIF

Les affections de l'homme ne doivent pas être moins sagement conduites, moins bien réglées que son intelligence. Toute déviation inoffensive des lois du sentiment et de la passion produit le phénomène moral désigné par le nom de comique. Un jeune homme épris d'une vieille femme, un vieillard épris d’une jeune fille, un amour insensé qui empêche de voir la sottise, les habitudes grossières les défauts naturels et les vices de la personne idolâtrée, un attachement déraisonnable pour un être indigne de confiance et d’amitié, la suffisance, les prétentions des vaniteux, l’admiration d’un sot pour un mauvais auteur ou un mauvais artiste, l’enthousiasme qui honore la célébrité, quelle qu’en soit la source, plutôt que le vrai mérite ; bref, tout sentiment, toute passion que rien ne justifie, qui s’éloignent de leur but ou sont mal placés, provoquent le rire et tombent dans le domaine du

comique. L’harmonie des âges, des caractères, des goûts et des positions, la concorde, la sincérité, la mesure forment l’idéal autour duquel gravitent les affections humaines. Les divergences, les luttes, les incompatibilités d'humeur, les fantaisies capricieuses dans le mariage, ont fourni au théâtre et au roman une foule de scènes plaisantes et de traits moqueurs. La tendresse même des parents ne doit pas se tromper: les illusions d’une mère, d’un père, qui s’extasient devant la laideur, la bêtise et la grossièreté de leurs enfants, choquent les spectateurs, sont fatigantes et ridicules : on a fait des livres entiers sur ces engouements de famille. Le respect de l’argent, des positions acquises parn'importe quel moyen, la servilité politique et sociale ont inspiré souvent les auteurs comiques. Mais l’amour proprement dit, avec ses travers, ses infatuations, ses erreurs, ses faux raisonnements et ses discordances, est peut-être la plus abondante source d’effets divertissants. L’union qui devrait être la plus intime, devient grotesque aussitôt qu’elle ne l’est pas. L’imagination et le sentiment posent comme modèle de l’amour une tendresse vive, profonde, invariable et charmante : un mot délicieux, que rapporte Chamfort, en dit plus que maint poème. « L’amour devrait n’être que le plaisir des âmes délicates. Quand je vois des hommes grossiers qui s’en occupent, je suis tenté de leur dire : « De '> quoi vous mêlez-vous?... Du jeu, de la table, de

l’ambition à cette canaille ! » Que de poésie dans ce dédain charmant ! Or tout ce qui blesse un type si pur provoque le rire et les brocards. L’excès et la tiédeur des passions prêtent même à la raillerie : la nature veut qu’elles se maintiennent dans de justes limites. Nous allons en donner des preuves, curieuses. Ici encore, le ridicule est une démonstra-: tion par l’absurde et une contre-épreuve de l’idéal.

L’extrême différence des âges entre deux époux, le désaccord, la guerre ouverte ou cachée, les scènes plaisantes que provoquent la vieillesse de' l’un et la jeunesse de l’autre, ont été si souvent exploités dans tous les genres de composition littéraire, que je me contenterai de signaler ce motif maintenant épuisé. On a trop souvent bafoué sur le théâtre l’homme en décadence épris d’un fol amour, et il serait original maintenant de faire sympathiser avec ses derniers rêves de bonheur. Mais on ne pourrait obtenir pour lui l’intérêt sans mettre en fuite la comédie, cette joyeuse dévergondée qui se complaît clans la discorde, les méprises, les querelles, les déceptions, les extravagances et les absurdités. Nous allons donc étudier des combinaisons, des incidents moins rebattus.

Un jeune homme d’un assez faible caractère, bien qu’opiniâtre dans le fond, avait pris une maîtresse à sa convenance et la fréquentait assidûment, lorsque son père, qui habitait le département de la Nièvre, eut l’idée de le marier pour rompre cette

liaison. Il le fait venir, l’intimide, le conduit à la mairie, le 7 janvier 1884, puis sans désemparer le mène il l’église. Coupé (c’était son nom) rentre à Paris le surlendemain et, le 1<>, abandonne sa femme pour retourner avec sa maîtresse, chez laquelle il s’installe comme dans son domicile régulier. Sa femme légitime lui intente une action en adultère, qui a été jugée au mois d’avril par la onzième Chambre.

Devant le tribunal, le prévenu allègue pour toute excuse qu’il ne voulait pas se marier, que ses parents sont venus le chercher, l’ont emmené en province et, là, par leur insistance et leurs manèges, l’ont entortillé. Il ajoute que sa résolution est prise, qu’il continuera de vivre avec sa maîtresse.

Le Président. Mais il ne fallait pas vous marier ! On ne marie pas de force un homme qui a vingtquatre ans. Que voulez-vous que devienne votre femme?

Coupé. C’est son affaire : elle deviendra ce qu’elle pourra. Elle n’est pas ma femme, d’ailleurs.

Le Président. Comment cela ? N’êtes-vous pas uni légitimement avec elle?

Coupé. Oui, légitimement, parce qu’on m'a entortillé. Mais ce n’est pas ma femme, je l’ai laissée telle qu’on me l’a remise. On peut nommer des experts.

Madame Coupé, d'une voix gémissante : — Des experts? Oh ! non ! Mais c’est vrai, monsieur le Président : je suis encore dans le môme état que la veille de la noce. — Et elle fond en larmes.

La Prévenue. Elle pleure, mais elle a ce qu’elle mérite. Coupé m’avait dit qu’on lui tendait un piège, qu’on voulait le marier malgré lui. Pour lors, j’ai écrit à la demoiselle : — « Vous avez beau faire, vous ne l’aurez pas ; nous nous adorons, nous conl muerons à vivre ensemble. » Elle n’a pas renoncé, elle a voulu de lui tout de même. Ses parents sont venus le chercher, l’ont emmené de force... et ce pauvre moulon s’est laissé attacher. Mais elle ne l’aura pas.

Le Président. Taisez-vous: c’est la loi qui commande ici: vous n’avez pas le droit d’enlever à une femme son mari légitime.

La Prévenue. Mais puisqu’il n’en veuf pas, qu’il ne peut pas la souffrir, qu’il se sauve quand il l’aperçoit...

Le Tribunal, dans un accès d’humeur indulgenle, condamne seulement les accusés à deux cents francs d’amende chacun.

Coupé. Deux cents francs... parce qu’on m’a entortillé? C’est cher! on n’avait qu’à me laisser tranquille.

La Prévenue. Nous payerons l’amende, mais elle ne l’aura pas.

Il n’est guère possible d’imaginer des époux plus mal assortis, et une pareille union est comique dès le début. L’aversion, la répugnance, le dédain y remplacent l’intime accord, la tendresse, l'admiration mutuelle, l’impatience du plaisir, qui doivent

électriser les conjonctions mamixoniales et surtout la lune de miel.

La même discordance égaye une pièce célèbre de Shakspeare, les Joyeuses Commères de Windsor : elle a pour trame une spéculation galante de FalstalT, qui ne comprend point que son âge et sa monstruosité lui interdisent tout espoir de succès, le prédestinent à de cruelles mystifications. Le passage où il expose son plan est un chef-d’œuvre dans son genre, un tableau digne de Jordaens et de Brouwer.

Falslaff. Je vous avoue, mes amis, que je commence à perdre pied.

Pistolet. Faites la culbute alors.

Falstaff. Il n’y a pas de remède: il faut que je braconne, il faut que je triche.

Pist. Les petits corbeaux doivent avoir leur pâtée.

Falst. Qui de vous connaît dans cette ville un nommé Ford?

Pist. Je connais l’individu: c’est un homme riche.

Falst. Mes braves garçons, je vais vous confier mes desseins ; j’ai en ce moment...

Pist. Deux aunes de tour, et même plus.

Falst. Pas de plaisanteries à cette heure, Pistolet. Oui, j’ai environ deux aunes de circonférence; mais il ne s’agit point de ma mesure, il s’agit de mon succès. Bref, je veux faire la cour à madame Ford : je llaire en elle de la sympathie pour moi: elle découpe, elle babille, elle me lance des œillades: je devine le but de ces familiarités; l’explication la

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moins flatteuse de sa conduite veut dire en bon anglais : « Je suis toute à vous, sir John Falstafl'. »

Pist. Il l’a bien étudiée, il la traduit bien, non pas honnêtement, mais fidèlement.

Nym. Il a jeté l’ancre à fond: hein! voilà un mot ?

Falst. Or, le bruit court qu’elle dispose entièrement de la bourse de son mari: elle a des légions d’anges à son service '.

Pist. Ayez au vôtre un nombre égal de démons, et brusquez-la, mon cher.

Falst. Je lui ai écrit une lettre que voici, et en voilà une autre pour madame Page, qui me fait aussi les yeux doux ; elle promène sur mes dehors de judicieux regards. Les rayons de ses yeux dorent quelquefois mon pied, quelquefois mon ventre majestueux.

Pist. Alors, c’est le soleil brillant sur du fumier.

Falst. Elle examine toute ma personne avec une si ardente convoitise, que l’appétit de ses regards me brûle comme un verre ardent. Elle aussi tient les cordons de la bourse : c’est une véritable Guinée, une Cote-d’or et d’abondance. Je tirerai à vue sur l’une et sur l’autre ; elles seront mes banques, mes Indes orientales et occidentales, et je commercerai avec toutes deux, (fl Pistolet.) Toi, porte cette lettre à madame Page. (A Nym.) Et toi, porte celle-ci

1. Monnaie d’or valant dix shillings ou 1 2 fr. 110 c., et portant la figure d’un ange.

COMIQUE II L' SENTIMENT ET UES PASSIONS j*

à madame Ford. Nous prospérerons, mes enfants, nous prospérerons.

Pist. Moi, je jouerais un rôle d’entremetteur, avec une épée au côté? Non certes; que le diable emporte toute la boutique!

Nijm. Je ne ferai pas un vil message: voici votre lettre équivoque; je veux ménager ma réputation.

Falstaff ( reprenant les lettres). Donnez, drôles. (A Robin.) Toi, va porter ces lettres adroitement. Navigue, comme ma chaloupe, vers ces rivages d’or. (A Pistolet et à Nym.) Hors d’ici, vauriens; dissolvez-vous comme de la grêle; filez, détalez, haut le pied ; allez dans vos chenils, canailles. FalstalT saura imiter son siècle et vivre d’expédients. Je n’ai pas besoin de vous, coquins: je me suffirai avec mon page et ses galons.

(. Falstaff et Robin sortent.)

Pist. Que les vautours te déchirent les boyaux! Il y a encore des dés pipés au monde pour duper les riches et les pauvres. J’aurai encore six pence dans mapoche, quand tu n’auras pas un denier, vil Turc de Phrygie !

Nym. J’ai en tête des projets de vengeance.

Pist. Tu veux te venger ?

Nym. Oui, par le firmament et ses étoiles.

Pist. Avec la ruse ou avec le fer?

Nym. Avec tous les deux : je vais expliquer il Page cette fourberie d’amour.

oS LE MONDE DU COMIQUE ET DU 1( I K E

Pistolet.

Et moi, je vais à Ford conter dans un instant Que Falstaff se promet, comme un vil intrigant,

De séduire sa femme et de piller sa caisse.

De profaner sa couche en l’imbibant de graisse.

Ab/m. Je ne laisserai pas refroidir ma colcre ; j'exciterai Page à se servir du poison ; je le rendrai jaune de jalousie; car ces changements de teint sont un signe redoutable.

Pist. Tu es le Mars de la mauvaise humeur; je te seconderai ; allons, marche !

Ün voit que les plans de Falstaff sont en bien mauvaise situation, que les maris vont les connaître avant le début de la campagne, et la susceptibilité des deux gredins ajoute au comique de la scène. Les deux femmes, d’une autre part, que le vieux séducteur veut battre en brèche, s’indignent de ses prétentions. Madame Page éclate la première. « Un homme miné par l’âge et qui tombe presque en ruine, vouloir faire le jeune galant! Quelle audace cet ivrogne flamand, au nom du diable! a-t-il puisée dans ma conversation, pour risquer cette tentative? C’est à peine s’il s’est trouvé trois fois en ma compagnie! Qu’aurais-je donc pu lui dire? J’ai été sobre de gaieté avec lui, Dieu me pardonne! Je vais adresser une pétition au Parlement pour qu’on supprime les hommes. Par quel moyen me venger de lui? car je me vengerai, aussi vrai que sa panse est farcie de boudin!»— Madame Ford n’exprime pas sa colère

avec moins de violence. « Tant que je saurai distinguer une l'orme d’une autre, ceci me fera détester les hommes corpulents. Il ne jurait pas, il louait la modestie des femmes, blâmait l’inconduite avec tant de justesse et de bienséance, que ses sentiments me paraissaient devoir être en harmonie avec ses discours : j’en aurais fait serment! Mais ils ne s’accordent pas plus entre eux que le centième psaume avec un air de bastringue. Quelle tempête, je vous prie, a fait échouer à Windsor cette baleine, dont le ventre contient tant de barils d’huile? Comment me venger de lui? Le meilleur moyen, je crois, serait de le leurrer d’espérances vaines, jusqu’à ce que le feu impur de sa lubricité l’ait fondu dans sa propre graisse. Avez-vous jamais entendu conter rien de pareil? »

Les joyeuses commères prennent donc la résolution de mystifier par tous les moyens le faux soupirant. filles lui donnent rendez-vous dans la maison de madame Ford, où elles s’arrangent pour que les deux maris le surprennent: il n’a que le temps de se blottir au fond d’un panier à linge sale; on y entasse sur lui force chemises odorantes, jupons, chaussettes, bas maculés, serviettes graisseuses, et on l’emporte, on va le jeter à un endroit peu profond de la Tamise, dont il sort à moitié suffoqué, ruisselant comme un dieu aquatique. Il est surpris une seconde fois chez madame Ford, contraint de se déguiser en vieille femme,

travestissement sous lequel M. Ford le roue di coups. Cette dure leçon ne l’ayant pas suffisam ment éclairé, les moqueuses l’attirent dans la fore de Windsor à minuit, près du chêne de Herne, où une troupe de gens affublés en lutins, en satyres, er fées, en personnages chimériques, le terrifient si bien, qu’il se couche par terre et fait le mort. Les joyeuses commères et leurs maris le tirent de cette humiliante position, le raillent, le bafouent, mais lui pardonnent ses absurdes projets, en considération des châtiments qu’il a subis.

Jamais galanterie malséante n’a été, je crois, mieux vilipendée. Ce stratagème et la déconvenue de l’obèse prétendant sont juste le contrepied des amours sincères, nobles et pures : aussi provoquet-il sans cesse des éclats de rire. Depuis le début de son rôle jusqu'à la fin, il est comique au premier chef.

Cet exemple nous sert de transition pour rappeler que l’idéal de l’amour exige non seulement un parfait accord d’âges, de sentiments, dégoûts, de caractère et de position, mais une sincérité complète. Aussitôt que la feinte, les manèges et le calcul se glissent dans le pur domaine de la tendresse, le ridicule se glisse à leur suite. Il est indispensable que toutes les affections de l’homme soient vraies. Arnolphe élevant Agnès, qu’il a prise encore gamine, qu’il aime d’un amour sénile et prépare à l’honneur d’êlre sa femme, égaye le public et n’obtient la

pitié de personne, quand il lui arrive des mésaventures. L’amitié, le dévouement, la confiance d’Orgon pour Tartufe, qui le trompe par ses airs béats, par sa dévotion exagérée, qui convoite sa femme et son bien, rendent comique l’opiniâtre bourgeois. Les démonstrations, les cajoleries hypocrites de Béline, la tendresse feinte qu'elle témoigne au Malade imaginaire, divertissent le public aux dépens de tous deux : cette affectation les ridiculise également, l’un parce qu'il se laisse sottement abuser, l’autre parce qu’elle imite et charge des sentiments qu'elle n’éprouve point. Les fourberies des hommes et des femmes dans leurs relations amoureuses ont fourni :i tous les théâtres et h tous les conteurs d’innombrables scènes comiques. Les fabliaux du moyen âge, le Décaméron, les Cent Nouvelles nouvelles, les, récits peu chastes de La Fontaine, quelques épisodes de llabelais, une foule de comédies et de vaudevilles, les séries entières de joyeuses caricatures ont pour sujet les feintes, les manœuvres, les tromperies des leux sexes, qui exploitent leur mutuel désir, la tuerre astucieuse qu’ils se font l’un à l’autre. C’est ane matière si connue, si usée, je pop irais dire, que c n’en citerai qu’un •seul exemple; mais le comique ’y épanouit en pleine fleur.

Horace Vernet causait un jour dans son atelier vec un aimable jeune homme, aux passions très ives, lorsqu’il reçut une lettre élégante et parfumée. Il fronça légèrement les sourcils. Après avoir

t)2 LE MONDE DU COMIQUE ET DU DIRE

lu, il dit ù son familier : — Encore une de ce: folles, qui se jettent à notre tête, qui nous expri ment une admiration sans bornes, laquelle abouli toujours au dénouement le plus prosaïque.

— Et vous dédaignez ces témoignages d’enthou siasme? lui dit ave une extrême curiosité sor interlocuteur.

— Je ne les dédaigne pas complètement... mais ils me fatiguent : j’en ai assez.

— Si vous vouliez, reprit timidement le visiteur je pourrais vous venir en aide.... vous suppléer.

— Comment ?

— Vous m’avez dit que vous alliez partir pour la campagne; allez-y sans tarder, laissez-moi répondre à la jeune dame et la recevoir à votre place... dans votre appartement.

— Mais elle vous demandera si vous êtes Horace Vernet.

— Sans doute.

— Et comment lui répondrez-vous ?

— Par un pseudonyme , c’est-à-dire en votre nom.

— Très bien ; le programme est excellent, je pars dans une demi-heure. Écrivez votre lettre, avec la fausse signature.

Le visiteur écrit une lettre des plus encourageantes, donnant un rendez-vous pour le lendemain, et le grand artiste se met en route.

A l’heure désignée, la jeune dame se présente,

COMIQUE D U SENTIMENT ET DES PASSIONS (Et

fort émue, un peu rouge, demande au comparse s’il est bien Horace Vernet et, sur sa réponse affirmative, lui exprime toute la ferveur de son admiration. Elle était jolie, sentimentale, coquettement habillée: l’aventure marcha d’un pas rapide vers le dénouement. Et elle promit de revenir le lendemain, à la même heure.

Jamais femme ne se montra si ponctuelle; pendant huit jours, lorsque l’aiguille atteignait le chiffre convenu, un petit coup de sonnette timide mnonçail son arrivée. Huit jours d’admiration, l’enthousiasme infatigable, c’était beaucoup , nôme pour un jeune champion destiné aux luttes îéroïques. Après la huitième séance, il écrivit au ceintre de batailles.

« Cher et honoré Maître,

» Revenez sans délai, je vous prie. Je n’en puis plus. »

Horace Vernet eut bien l’idée de laisser pâtir 'ncore son suppléant, mais la pitié l’emporta sur la nalice : il rentra dans son appartement le jour Tiêmc.

Le lendemain, la jeune personne arrive h l’heure 'églementaire, comme un employé des posles. lorace Vernet ouvre lui-même la porte. A l’aspect le sa figure militaire, de sa longue barbe grise, de on air sérieux, la fervente admiratrice éprouve une ertaine confusion.

(ii L E M 0 N L> E U U C 0 M I Q U E ET U U RIRE

— Excusez-moi, Monsieur, dit-elle ; je me serai sans doute trompée d’étage ou de porte. Je croyais avoir sonné chez M. Horace Vernet.

— Vous n'avez pas fait de méprise, lui répond le peintre: je suis M. Horace Vernet en personne.

— Comment ! c’est ici que vous demeurez? Mais, depuis plus d’une semaine, un jeune homme m'y reçoit en votre nom. Je vous avais écrit une lettre pour vous exprimer...

— Ah ! je devine l’affaire ! s’écrie le peintre; c’est encore une fredaine de mon groom. — Ici, John! dit-il d’une voix forte, en donnant un vigoureux coup de sonnette.

Le jeune remplaçant ouvre une porte latérale, entre d’un air timide et penaud, complètement vêtu comme un domestique, avec un gilet rouge.

— Voilà le coupable, Madame, reprend l'artiste : je l’abandonne à votre colère, et vous prie de ne pas me garder rancune de l'espièglerie que le drôle s’est cru permise.

La jeune dame devint aussi rouge qu’un soleil couchant, adressa au laquais supposé un regard où le mépris se mêlait à l’indignation, et, pendant que l'artiste lui faisait un salut respectueux, s’élança vers la porte... qu'elle franchit pour la dernière fois.

il y a ici une double méprise, qui est très divertissante, parce que la visiteuse croit être renseignée... à sa honte... au moment même où on la mystifie une seconde fois.

La franchise dans les passions autres que l’amour n’est pas moins indispensable pour leur conserver un caractère sérieux : toutes deviennent plaisantes, 'grotesques, bouffonnes, dès qu'elles manquent de sincérité, prennent un masque et une attitude. Leprésomptueux, qui s’attribue des mérites et des facultés imaginaires, se lance dans des entreprises et des aventures trop difficiles pour sa dose d'intelligence ou pour ses moyens d'action, allant ainsi au-devant l’échecs et d’humiliations inévitables; le vaniteux qui pose toujours, qui fait invariablement son propre éloge, se vante de succès et d’honneurs chimériques; le faux brave, qui a constamment la nenace à la bouche, semble vouloir provoquer et lompter l’univers, mais tremble au moindre péril ■t se cache pour ne pas affronter un homme d’un ,-rai courage; le flatteur insipide que décrit Yauveaargues, qui prodigue les louanges à tout le monde, fi sans cesse les mains pleines de fleurs et la bouche Pleine de flagorneries, sont des types ridicules, ■gayenl le public de leurs vertus et de leurs qualités nensongères, de leurs triomphes et de leurs latents actifs.

Aux convenances extérieures, aux mérites de orme, à la rectitude d’esprit, à la sincérité de ’amour et des autres sentiments, que nous impose 'idéal, vient encore se joindre une loi de proporion très curieuse. Nos passions, pour ne pas 'offenser, doivent observer une inflexible mesure.

lit) L E MO.NDE b U COMIQUE ET U U RI UE

Lo système inné du bien et du beau, que nous j portons en nous, trace autour d’elles un cercle infranchissable, gardé sévèrement par te ridicule.

Il interdit à nos sentiments toute hyperbole, tout excès d’énergie, et même, chose plus extraordinaire encore, la langueur et l’insuffisance.

Les transports excessifs, les illusions des amanls onl fait rire cent fois au théâtre; mais la lettre suivante, adressée à Robespierre, dépasse en comique les inventions les plus accentuées des poètes.

« Nantes, 3 juin 1793.

» Citoyen Robespierre,

» Depuis le commencement de la Révolution , je suis amoureuse de toi ; mais j'étais enchaînée et j’ai dû vaincre ma passion. Aujourd’hui que je suis libre, parce que j’ai perdu mon mari dans la: guerre de la Vendée, je veux, en face de l’Être suprême, t’en faire la déclaration.

» Je me flatte, mon cher Robespierre, que tu seras sensible à l’aveu que je te fais; il en coûte à une femme de faire de tels aveux, mais le papier souffre fout, et on rougit moins de loin qu’en face l’un de l’autre. Tu es ma Divinité suprême, etjen’en reconnais, sur la terre, d’autre que toi.

» Je te regarde comme mon ange tutélaire et ne veux vivre que sous les lois ; elles sont si douces, que je te fais le serment, si tu es aussi libre que moi, de m’unir à toi pour la vie. Je t’ofïre pour dot les qualilés d’une vraie républicaine, 40,000 livres

de rente, et je suis une veuve de vingt-deux ans.

» Si cette affaire te convient, réponds-moi, je t’en supplie. Mon adresse est : « A la citoyenne

» veuve Taquin, poste restante, à Nantes. »

» Si je te prie de m’adresser ta lettre poste restante, c’est que je crains que ma mère ne me gronde de mon étourderie. » i.ouise taquin. »

Le mot étourderie est amusant à propos d’une démarche semblable ; mais te contenu delà lettre est plus drôle encore. Voyez-vous cette exaltation dévote et amoureuse pour un Tartufe sanguinaire, au profil d’assassin ! L’apothéose décernée à Robespierre par une jeune veuve! Nous sommes sûrs que le maître de la guillotine n'accepta ni sa main, ni sa fortune; mais nous ne savons pas si cette tendresse folle eut d’autres conséquences : la jeune veuve était peut-être fort laide.

Malheureusement elle était sincère. En apprenant [l’exécution de Maximilien, elle se brûla la cervelle, dénouement tragique sur lequel notre programme ne nous permet pas de fixer l’attention.

Toutes les exigences de 1a. iwlure, les règles de conduite que nous venons d’examiner, se comprennent instantanément et portent, pour ainsi dire, leurs preuves en elles-mêmes. La dernière condition, qui voue au ridicule la tiédeur, l’insuffisance, la mollesse des passions et en fait pour le public un sujet d’amusement, étonne, déconcerte à la pre-

mière vue. Quoi ! la faiblesse d’un attachement, d’un sentiment quelconque, fût-ce d’un simple goût d’amateur, nous transforme en personnages comiques? C’est une sorte de tyrannie vraiment que de nous imposer tant de prescriptions, que de nous désigner si souvent aux flèches du sarcasme et de l’ironie. L’Inquisition n’était pas plus sévère dans ses arguties théologiques. — D’accord, c’est une contrainte excessive, un despotisme impérieux, mais il faut les subir. Nous allons d’abord les mettre en pleine lumière, puis nous les expliquerons.

Un père avait deux filles à marier; un prétendant convenable manifeste l’intention d’en épouser une. « Laquelle ? demande le père. — Celle que vous voudrez, répond le futur : je ne tiens pas plus à l’une qu’à l’autre. »

Cette indifférence, cette apathie dans un cas si grave, produit un effet comique.

Mademoiselle Duthé, célèbre actrice du dix-huitième siècle, ayant perdu un de ses amants, nous dit Chamfort, et cette aventure ayant fait du bruit, une personne qui lui rendait visite, la trouva jouant de la harpe et lui dit avec surprise : « Eh ! mon Dieu ! je m’attendais à vous trouver dans la désolation. — Ah ! répondit-elle d’un ton pathétique, c’était hier qu’il fallait me voir ! »

Une dame, qui assistait à une représentation de Mérope, ne pleurait point : comme la pièce avait alors un grand succès de larmes, on était surpris.

COMIQUE DU SENTIMENT ET DES PASSIONS l>9

— Je pleurerais bien, dit-elle, mais je dois souper m ville.

Un type bien connu, l’amoureux transi, doit son :aractère amusant à cette loi rigoureuse, qui exige jue toute passion atteigne un certain degré de force ;t, pour ainsi dire, une mesure normale. Réglemener, fixer la somme des appétits sensuels, dans les ■apports d’un sexe avec l’autre, quelle loi bizarre ! Jne foule d’anecdotes, de contes, de pièces de héàtre, des romans entiers l’ont fait connaître ependant et rendue populaire, sans que personne n cherchât le motif. L’aventure de Nicaise, un peu rop longuement racontée par La Fontaine, la déaontre, pour ainsi dire.

C’était un jeune commis marchand, qui avait inpiré à la fille de son maître une tendresse vive et incère. Pourquoi? Parce qu’il était bien fait de orps, jeune et frais, nous dit l’auteur, mérites que e dédaigne aucune femme; mais la nature, qui vait si bien modelé son extérieur, lui avait donné n caractère un peu trop simple. La jeune personne, lus avisée, l’encourageait par tous les moyens, lui rodiguait les baisers, les caresses, obtenait les îêmes démonstrations en échange, et ne lui refulit que la dernière privauté, la seule dangereuse. Ile ne voulait point se mettre dans une position op intéressante, braver son père, qui lui destinait a autre mari; mais elle jurait à Nicaise qu’il irait les prémices de ses faveurs, le jour même de

ses ncces. Le moment décisif arrive : elle lui donn rendez-vous dans un bosquet du jardin, où un compagne la suit, pour faire le guet. La belle ; arrive en costume de cérémonie, avec une robi magnifique, des perles, des bijoux, des diamants et l’apprenti ne tarde pas à la rejoindre. Mais, en 1; voyant si bien attifée, il éprouve une inquiétude il avait plu ou une rosée abondante avait mouilli l’herbe : il craint de tacher les splendides habits d< sa jeune maîtresse, et veut aller chercher un tapis « Ne vous occupez pas de mes vêtements, lui dit 1; jolie fille : je dirai que je suis tombée. Des étoffe; ne m'importent guère : il s’agit d’autre chose. > Mais le benêt insiste, prend son élan et disparaît La jouvencelle en est scandalisée : elle trouve que ses charmes novices et sa bonne volonté mérilaien' plus d’empressement, qu’un amoureux si économi n’est pas digne d’une si haute faveur. Dans sot dépit, elle quitte la place et fait serment que sor mari effeuillera sa couronne virginale. Comme elb retournait vers la compagnie, le galant maladror revient tout essoufflé. « Pourquoi ne m’avez-vous pasattendu? demanda-t-il. Voici le tapis: nous pou vons à cette heure profiter de l’occasion. — L’occasion est passée, répond la belle : vous n’avez pas su en faire usage. Ne vous fatiguez pas, reprenez haleine, ménagez votre santé, comme vous ave: voulu ménager mes habits. Vous avez besoin de quelques leçons en amour; cherchez une servante

COMIQUE b U SENTIMENT ET UES PASSIONS 71

our vous instruire : ce n’esL pas moi qui ferai 'otre éducation.

On rit aux dépens de Nicaise, et avec justice, arce qu’il n’a pas su apprécier la grâce qui lui tait offerte : il l'a subordonnée à un mesquin souci, ’a pas atteint le degré de passion que la nature vige. Cette tiédeur est contraire au but suprême de amour, à la dignité de la femme qui s’abandonne près une lutte honorable contre la pudeur, et vourait voir son sacrifice mieux accueilli. Une exaltaon voluptueuse ménage sa délicatesse, brusque 3S répugnances, transfigure tout dans un nuage or. Le galant indécis ou apathique, dont la molsse ne correspond pas à l’énergie de la situation, oigne cette orageuse et féconde vapeur, où nais- ■nt les êtres. Sa langueur le ridiculise et porte ntérêt sur la femme déçue. Comment ne pas aindre Marie-Antoinette et ne pas tourner en défiion l’épais Louis XVI, qui ne prit possession d'elle u’au bout de sept ans, si bien que, ce jour-là, elle H à madame Campan, avec une sorte d’enthousasme : «Enfin, je suis reine de France ! » L’épreuve •ait cruelle, en vérité, pour une jeune femme et ne archiduchesse. L’auteur de la Nouvelle Hclo'isc af'crmé à Gênes, pendant tiuit jours, avec une unable personne, pleine de bon vouloir, et ne parinant pas à lui témoigner la moindre gratitude, if naître un sourire moqueur. L’homme trop mide, après avoir subi les désagréments et le ridi-

ïî LE MONDE DU COMIQUE ET DU H I H G

cule de cette position, peut en sortir avec lionneui quand son trouble inopportun fait place à un autr , genre d’émotion, et que les transports, les délice des joies mutuelles l’enveloppent enfin de leur élecl tricité ; mais il a débuté par une scène comique L’idéal de la perfection en amour, comme dans le autres sent iments, c’est, que la passion ne francliiss i pas une certaine limite d’énergie, et ne tombe pa: I au-dessous d’une autre limite, où commencent 1; faiblesse et la torpeur.

Qui le croirait ? La piété même devient ridicule faute de zèle et d’ardeur. En Danemark, le ro Charles VIII, qui occupait le trône avant le princi actuel, crut nécessaire de publier un ordre ains conçu : « Ayant appris que le nombre de ceux qui dorment dans les églises, pendant le service devient trop considérable, nous avons daigné sta tuer que chaque communauté du diocèse nommer; quelques hommes qui parcoureront l’église, poui tenir les assistants éveillés. A cet effet, ils seroni armés d'une longue perche, munie au bdull d’un morceau de cuir, avec lequel ils frapperonl sur la tête des dormeurs. » Il devait être fort amusant de suivre du regard dans leur tournée les pieux inspecteurs, de voir les soubresauts et les grimaces que faisaient les paroissiens engourdis, en recevant sur la tête ce brusque avertissement.

11 est bien entendu que les aberrations du sentiment ne seraient plus comiques, si elles occasion-

COMIQUE OU SENTIMENT ET DES PASSIONS 7!t

îaient une vive douleur corporelle ou un chagrin profond, si elles metlaienl en péril la fortune, le ponheur on la vie de quelqu’un. Nous l’avons déjà ail observer :1e rire ne s’accommode point du voisilage des passions fortes. La pitié, la colère, l’indination, la terreur le dissipent ou l’empêchent de laître. Et, comme celte restriction s'applique à loues les formes du ridicule, nous ne la répéterons dus, pour ne pas fatiguer le lecteur. Le comique xige une entière liberté d’esprit et une absence omplète d’émotion : il faut que l’entendement se asse un jeu des difformités, des erreurs, des solises, des folles passions qui circulent autour le lui. Une secousse orageuse le trouble-t-elle, l’efroi le saisit-il, la douleur éveille-l-elle sa s ÿm pairie, la gaieté disparaît. L’homme qui tout à l'heure emblail ridicule, maintenant qu’il soutire, qu’il est n péril, excite la compassion. Qu'un coup de feu lleigne l’individu le plus grotesque, au milieu d’un liscours emphatique et puéril, sa chute, sa pâleur, e sang répandu sur ses habits changeront aussi- ■ôt les dispositions à son égard : on oubliera son extravagance et on le plaindra.

. comique de la volonté. — comique moral

Tou les les actions de l’homme, bonnes ou mau vaises, sont le produit de la volonté. La volonté es! donc l’instrument essentiel de l’activité humaine elle est aussi le quatrième élément de notre orga nisation et la termine, en s’ajoutant à notre com plexion physique, à l’intelligence et au sentiment Comme les trois autres parties de cet ensemble, elle a et devait avoir son idéal. Il consiste dans la pleine et entière exécution de tous nos projets. Avoir voulu, et avoir accompli ses desseins, réalisé scs intentions, est une espèce d’honneur et uni cause dejoie. On n’atteint jamais un but, on n’incarne jamais sa pensée dans un fait réel, sans une satisfaction plus ou moins vive, mesurée à l’importance du motif. C’est le désir de faire triompher sa volonté, qui arme l'homme du sentiment héroïque ! par lequel il s’acharne contre les obstacles et brave les périls. Le danger porte à son maximum dener-

COMIQUE UE LA V OL O N T É — CO MIQ U E MoKAL 75

>io cette faculté puissante. Elleexulte au milieu des empêtes et des batailles, où l’homme maintient sa 'ésolution en face de la mort. Si petite que soit l’en- , reprise, au surplus, réussir est une victoire.

Mais aussi, par une conséquence inévitable, s’ar- ■êter devant un obstacle matériel ou une volonté lostile, c’est une défaite. Or, tout insuccès a pour ■scorte le chagrin ou le ridicule. Un échec n’esl amais une circonstance indifférente. Ou il nous t triste et nous désole, s’il renverse notre fortune, létruit notre bonheur, met notre vie en péril, et il ieut, dans ces conditions, nous vouer au désespoir, tous entraîner au suicide; ou il nous dépite, nous îortifie, nous blesse légèrement d’un aiguillon acéré, i les dieux farouches du malheur entourent la vienne, la pitié ou la terreur prévient le rire et les arcasmes; si l’atteinte n’est que superficielle, ne ■ause ni infortune, ni douleur sérieuse, son ésappointement et sa mauvaise humeur égayent le public.

Une tradition ou un fabliau du moyen âge raporle qu’un vilain ayant encouru le déplaisir de on maître, le seigneur féodal le mit en demeure e choisir entre les punitions suivantes:

Ou avaler cent gousses d'ail,

Ou recevoir cent coups de bâton,

Ou payer cent écus.

Le vassal choisit naturellement la première péna- Lé» Avec un peu de courage et de patience, il comp-

tail en venir facilement à bout. Il avale passablement bien les premières gousses: il avait encore k gosier frais. L’àcreté du légume cependant le brùli de plus en plus : à la trentième gousse, il avait 1; langue et le palais en feu, l’œsophage incendié, s bien qu’il déclara n’en pouvoir absorber davantage il aimait mieux les coups de bâton. Il fut pris ai mot, et le gourdin se mit en jeu. Il supporta vaillamment les premiers coups, fit ensuite maintes grimaces, puis poussa des cris : l’épreuve était ce pendant loin de son terme, ll-avoua quelle meltaii en défaut sa patience, objecta qu’on frappait tro[ fort, et se résigna enfin à payer, pour n’avoir pas les os rompus. Ce malheureux serf, dont la volonté est trois fois vaincue, de manière qu’il subit trois punitions au lieu d’une, se trouve dans une situai tion tout à fait comique, et, malgré le déplaisii qu’il endure, on ne peut s’empêcher de rire à ses dépens.

John Gilpin monte à cheval pour aller rejoindre sa femme et ses enfants, qu’une voiture a transportés hors de Londres ; mais il ne connaît pas lu bête qui le conduit au rendez-vous : son ami le calandreur la lui a prêtée. Il voudrait cheminer d’un pas tranquille, en songeant à ses affaires, étanl d’ailleurs un pauvre cavalier. Mais voilà que le quadrupède se lance à fond de train: le malheureux John, pour ne pas être démonté, le saisit par la crinière, ce qui le fait galoper de plus en plus vite.

COMIQUE ne LA VOLONTÉ — COMIQUE MORAL 77

Deux cruchons pleins de vin, qu’il avait enfilés par les anses dans un ceinturon, se brisent derrière lui. La course est déjà longue : n'importe ! l’animal oondit toujours, et le gauche cavalier aperçoit bienot sa famille au balcon d’une hôtellerie.

— Arrêtez, arrêtez, John Gilpin! c’est ici l'en- Iroit, crient de tous leurs poumons, la femme, es enfants et les servantes. Le dîner attend, et îous sommes fatigués !

— Je le suis aussi, répond le bourgeois éperdu. Mais le cheval ne s’occupe guère de ce qu’éprouve,

le ce que désire le marchand de drap. Il passe omme une flèche, car son maître possède, trois ailles plus loin, une maison de campagne, où il a outume d’aller. Hop! hop! hop! Gilpin, qui n’a Jus ni perruque, ni chapeau, entre dans la cour du alandreur. Celui-ci veut le retenir à dîner. «Mais ’est, aujourd’hui le jour anniversaire de mon maiage: il est impossible que je laisse ma femme et les enfants dîner seuls ; je cours les retrouver. » t aussitôt Gilpin tourne bride. Malheureusement n âne, placé près de là, commence à braire avec ne telle force, que le cheval s’élance de plus belle, omme s’il entendait rugir un lion. Au bout de vingt îinutes, le marchand approche de l’auberge : un ilet de poste essaye d’arrêter l’animal, pour gagner nedomi-couronnequelui apromisemadameGilpin :

! quadrupède s’effarouche et arpente plus vite que mais la grand’route. Enfin, le drapier rentre dans

Londres, arrive chez lui, couvert, de poussière fatigué, altéré, maudissant la bête capricieuse, qu l’a empêché de célébrer une fête de famille.

Comme sa course effrénée ne compromet ni son bon heur, ni son existence, ne peut, lui causer qu’une irri tation passagère, on se diverti t à ses dépens. L’honnêt bourgeois aété mysti fié, berné, vaincu par un animal L’opiniâtreté d’une créature sans raison a triomphi de sa volonté. Sa mésaventure est des plus comiques

J’ai été moi-même témoin d’un épisode analogue qui eut un dénouement pareil. C’était sur les bord de la Vienne, rivière très large, mais si peu pro fonde qu’elle ne permet pas la navigation : des banc de fleurs aquatiques s’épanouissent à la surface Elle coule au fond d’une vallée, dont les pentes asse fortes sont pavoisées d’une riche verdure et d noyers plusieurs fois séculaires. Un meunier, port par un mulet robuste, gravissait depuis dix minute le versant gauche, lorsqu’il atteignit un endroit oi la route se bifurquait: le but de sa course exigeai qu’il tournât vers la droite, mais le quadrupèd voulait aller vers la gauche. Le maître tira don cernent d’abord, puis violemment la bride : l’anima n’en tint pas compte et s’arrêta tout court. Il fallu employer des moyens plus énergiques : premier: coup de houssine. Le mulet resta immobile, la têt tournée dans la direction qu'il voulait prendre. Se conds coups de houssine, accentués de coups d< talon sur l’abdomen, comme si le meunier portai

COMIQUE MO R A U

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