III. — Les Japonais et les Blancs
IV. — Les défauts nippons en matière de commerce. V. — L'esprit dominant du peuple japonais.
Pour parler net, avant la guerre, à part un nombre restreint de spécialistes ou de savants renseignés soit par leurs voyages, soit par quelques ouvrages sérieux, mais peu lus, nous autres Français savions surtout du Japon qu'il était le pays de Mme Chrysanthème.
C'est Pierre Loti qui, d'ailleurs, sans l'avoir probablement voulu, a été l'initiateur du plus grand nombre des Français à la vie nipponne. Mais de quelle vie s'agissait-il? La grand talent de Pierre Loti n'est ici à aucun degré en cause. On a généralisé très certainement malgré lui le type qu'il avait créé; il n'empêche que juger la femme japonaise d'après Mme Chrysanthème, c'est se tromper gravement. Si j'en crois ce que je me suis laissé dire à Nagasaki par des gens très bien renseignés, Kikou san n'était même pas une marchande de sourires de choix; il s'en fallait. Aussi, se faire d'après elle une idée de la Japonaise, c'est à peu près commettre une énormité analogue à celle des étrangers qui jugent la femme française d'après Nana. Ceux qui, allant au Japon, y sont restés plus qu'une escale et ne se sont pas confiés seulement aux bons soins de M. Kangourou pour être introduits dans les cercles accessibles de la vie japonaise, sont déjà moins railleurs que Loti. Encore sont-ils mal renseignés. La vérité est qu'il y a une énorme
difficulté à bien connaître les bonnes familles nipponnes. Un vieux missionnaire me disait qu'après vingt années de séjouT, il ne faisait que commencer à y être admis. La vraie famille japonaise est fermée à un point inouï. Je sais à Tokyo un membre du corps diplomatique appartenant à une grande puissance, dans une situation brillante, et qui offre toutes les garanties; séduit par le Japon, il a cherché pendant longtemps à épouser le plus légitimement du monde une jeune fille de la vraie société : jusqu'ici, il a complètement échoué.
Dans de pareilles conditions, quel psychologue documenté par de médiocres rencontres de hasard pourrait être sur d'avoir compris l'énigmatique sourire qui erre sur les visages des mousmés?
Néanmoins, c'est le type de Mme Chrysanthème qui a personnifié chez nous la femme japonaise. De là à identifier la femme japonaise avec la femme de mœurs ultra-faciles, il n'y avait qu'un pas, et ce pas fut fréquemment franchi, à tort, semble-t-il.
Ces conclusions trop rapides contre la femme japonaise ont été généralisées par nous un peu à l'égard du Japon tout entier, que nous avons affecté de considérer comme un pays à bibelots, imitateur et peu sérieux.
J'avoue que, pour ma part, je suis arrivé dans l'empire du mikado imbu de pareilles idées; pour les rectifier, il m'a fallu voir sur place, et ce n'est pas déjà chose si facile.
L'opinion que l'on rapporte du Japon dépend en grande partie des Européens que l'on y fréquente.
Ceux-ci peuvent se classer en catégories bien distinctes. 11 y a d'abord les Européens des ports : Yokohama, Kobé, Nagasaki, qui, en général, sont très sévères, peu justes et souvent antijaponais. Ce sont pour la plupart des commerçants qui ne voient que les affaires et oublient que la civilisation d'un pays d'Orient a nécessairement des caractères particuliers. Les manifestations de l'art ancien leur
importent peu; les vertus de la guerre leur sont indifférentes; ils ne voient absolument que les défauts des Nippons au point de vue commercial, défauts qui sont d'ailleurs indiscutables. Il y a ensuite les nouveaux débarqués qui, séduits par le charme du pays, par son exotisme intense et ses plaisirs faciles, sont le plus souvent des japonophiles enthousiastes: ceux-là, en sens inverse, manquent volontiers de sens critique. Il y a encore ceux qui, après quelques mois de séjour, passent par un nouvel état de réserve, de réflexion et d'indécision. Il y a enfin ceux, infiniment peu nombreux, qui, ayant quinze ou vingt années de résidence en pays nippon, ont parcouru l'intérieur et fréquenté les vrais Japonais. Après beaucoup de temps et d'observations, ceux-là voient également le bien et le mal; ils ont des opinions mûries et raisonnées et savent faire la part des choses : ce sont eux qui sont les sages et les justes. J'ai eu la bonne fortune d'en connaître quelques-uns, de les entendre exposer leurs vues et de les comparer entre elles. Ils m'ont gardé des jugements trop hâtifs, et ce sont ces guides qualifiés qui m'ont peu à peu conduit aux opinions que j'ai adoptées finalement.
Un point capital qu'il faut tout d'abord fixer, c'est la date et la nature de la culture japonaise.
L'opinion qui domine en Occident consiste à croire que les Nippons sont entrés depuis fort peu de temps dans la voie de ce que nous qualifions civilisation. Au premier instant, comment en douter? C'est seulement en 1851 que le commodore Perry, envoyé par les États-Unis, rétablit pour les étrangers la possibilité de trafiquer avec le Japon.
Puis, les faits importants se succèdent, rapides. En 1858, Yokohama, centre de la première colonie européenne, est fondé sur la baie de Tokyo; en 1868, la révolution contre le Shogounat commence et aboutit; en 1872, le premier chemin de fer est inauguré entre Tokyo et Yokohama; en 1875, on lance le premier navire à vapeur construit dans le pays; le 11 février 1889, le régime constitutionnel, ou ce qu'on appelle ainsi, est inauguré au Japon ; le 4 août 1899, le nouvel état de choses, conséquence de l'abolition de Texte rri tonalité, est mis en pratique.
De ces dates on conclut : en cinquante ans, les Japonais se sont civilisés.
N'y a-t-il pas là une erreur de jugement? Ce que l'on ne voit pas suffisamment, c'est que, si ces dates et surtout les qualités manifestes de son armement militaire expriment bien que le Japon a pris à certains égards le décor extérieur européen et quil a acquis les instruments occidentaux de la puissance matérielle, il ne s'ensuit nullement que le Japon n'ait pas une civilisation bien antérieure à ces dates et qu il ne l'ait conservée.
Cette civilisation, des ouvrages très savants, mais trop peu répandus, nous l'ont fait connaître. Elle se révèle d'ailleurs à tout voyageur en pays nippon par certains traits simples et peu nombreux, qui établissent parfaitement, je pense, son caractère réel et ancien. Ces traits, il semble nécessaire de les rappeler.
L'extrême politesse japonaise n'a-t-elle pas, par exemple , une sérieuse signification? Il est loisible à un Occidental de la railler ou de la trouver trop compliquée, trop maniérée; de dire qu'elle n'est qu'une forme raffinée de dissimulation : il n'en est pas moins vrai qu'elle résulte d'une longue série d'efforts ataviques, d'une culture méthodique et raisonnée pendant des siècles.
N'en est-il pas de même de la propreté populaire, qualité qui est bien évidemment consécutive de la civilisation?
Or, au Japon, la propreté, chez les gens du peuple, est certainement plus grande que dans la plupart de nos provinces. Sans doute, cette propreté a parfois ses anomalies et j'ai vu dans les hôtelleries de l'intérieur des servantes lustrer les boîtes de laque qui servent à mettre le riz cuit à l'eau avec des linges ayant déjà subi de fâcheux contacts; mais, réserve faite de ces cas exceptionnels, la propreté japonaise est réelle. Elle est si grande que, dans les casernes des soldats du mikado, on ne sent pas cette odeur d'homme si pénible et si caractéristique que l'on constate dans les chambrées de toutes les autres armées du monde. Ce résultat tient sans aucun doute au bain journalier, quelquefois double et triple, que ne manque pas de s'administrer dans l'eau claire le plus pauvre des Nippons.
Enfin, et ce qui me parait péremptoire, le Japon est, comme on sait, un pays de haute culture artistique. Il n'est aucunement douteux que l'art japonais a été d'une grande abondance, d'une extrême variété, et que son summum a été atteint bien antérieurement à l'ouverture de l'empire du mikado à l'influence occidentale. Les collections qu'on peut voir à l'étranger en sont peut-être un témoignage plus sûr que les musées d'Uéno à Tokyo, ou de Kioto. Ces musées sont, en effet, relativement pauvres; ce qui s'explique par ce fait que l'Etat nippon a commencé à rassembler ses richesses artistiques nationales seulement après que les étrangers avaient déjà pu acheter à bas prix les pièces les plus rares. En outre, nombre de kakémonos (1) de valeur se perdent chaque année sous l'action des incendies ou de l'humidité chaude du pays.
Quant à l'influence occidentale, elle s'exerce évidemment dans le domaine artistique, mais il serait difficile de soutenir qu'elle ait été heureuse. On constate, au contraire, que le passage au Japon des étrangers et surtout
(1) Tableaux se déroulant de haut en bas.
des Américains, qui achètent indifféremment ce qui est beau et ce qui ne lest pas, ce qui est neuf pour ce qu'ils croient vieux, a eu pour résultat d'industrialiser l'art japonais et d'incliner les artistes nippons à exécuter non point les pièces qui correspondent le mieux à leur inspiration mais celles qui se vendent le plus aisément.
Quoi qu'il en soit, l'influence de l'art ancien est encore assez profonde pour que le goût japonais, fait de simplicité et de pureté, se manifeste constamment. Gomme ameublement, la salle d'honneur de la plus riche maison japonaise comprend seulement trois choses : un kakémono, des fleurs et un bronze; mais kakémono, fleurs et bronze sont groupés, assortis selon une harmonie pleine de tact, dont les lois changent avec les saisons ou même selon les visiteurs attendus.
La tenue des individus se ressent de cette recherche en tout affinée. Prenons un exemple très banal. Dans un wagon, un Nippon de classe moyenne est accoupi sur la banquette, à la mode de son pays. Il fait chaud; d'un geste qui est à la fois souple, énergique et noble, le Japonais tire de sa ceinture un objet qui semble être un poignard; non, c'est un éventail dont il se sert avec une indiscutable grâce.
Chez les femmes, l'art d'allier les couleurs n'est pas niable. Les larges ceintures (obi) aux dessins si ingénieux, et qui toutes sont différentes, relèvent d'une nuance plus vive les teintes généralement discrètes des kimonos. Cet agencement est un des résultats de cette éducation raffinée qui, depuis des siècles, veut que les jeunes filles japonaises aient des professeurs pour apprendre à parfaire la cérémonie du thé ou à dresser des bouquets d'un art étrange, frêle et charmant.
Le théâtre japonais, avec sa scène très perfectionnée, ses drame hautement expressifs, n'est-il pas encore une manifestation fort ancienne et non douteuse de l'art au pays nippon?
Or, franchement, ces simples traits connus, mais dont on n'apprécie pas toujours l'importance : politesse, propreté, art, goût, peuvent-ils être autre chose que le fruit dune très vieille civilisation?
Certes, cette civilisation, sur bien des points, diffère profondément de la nôtre; nous pouvons avoir parfois de la peine à la comprendre ; à certains égards, elle peut même nous choquer; mais, le fait est qu'elle existe, et que, pour être équitable, il faut en tenir le compte qu'elle comporte.
Autre question. Cette civilisation, fruit de siècles de culture extrême-orientale, dans quelle mesure a-t-elle été modifiée par le contact des occidentaux? En quoi consiste donc 1' « européanisation » des Japonais?
Constatons tout d'abord que cette « européanisation » eut lieu, non au moyen d'une simple faculté d'imitation, comme on le dit souvent, mais grâce à une qualité bien japonaise, qui n'est pas la même chose, et qui est l'application.
L'application à bien faire des Japonais se traduit en tout. Le boy nippon, attentif et actif, paraît — surtout lorsqu'on vient d'Amérique — un serviteur vraiment merveilleux. Si vous entrez dans un bureau de poste du mikado, l'employé qui vous vendra un timbre le fera avec soin, et, pour accomplir cet acte si banal et si simple, il tâchera de se pénétrer profondément de l'esprit de son règlement. Les Nippons ont, en effet, une volonté d'application poussée à un point singulier.
On n'apprécie pas toujours assez à quels prodigieux
efforts les Japonais ont dû parfois se contraindre pour apprendre quelque chose de nous. De cet effort, jamais je n'ai eu une notion plus nette qu'en entendant, par un magnifique soir sombre, à Kobé, un orchestre nippon jouer des airs européens. Comment ces gens, habitués par une hérédité millénaire à n'entendre que les sons des gongs sacrés, des tambours à prières, des flûtes aigrelettes et des chamisen à trois cordes, ont-ils pu se plier en si peu d'années à jouer, sinon toujours avec les nuances, du moins avec précision, les plus récents de nos airs modernes?
Cette application amène les Japonais à surpasser parfois leurs modèles. Par exemple, ce qui frappe dans le service des chemins de fer au Japon, c'est l'exactitude remarquable et minutieuse des trains, exactitude qui certainement est supérieure à celle des chemins de fer de tous les autres pays dans lesquels j'ai voyagé. De même, n'est-il pas aujourd'hui évident que, dans l'organisation du service des renseignements en vue de la guerre, les Japonais ont surpassé leurs maîtres, les Allemands? (1)
Cette application, les Japonais l'ont apportée dans l'examen qu'ils ont fait de l'Europe, et ils se sont ingéniés à discerner ce qu'ils pouvaient nous prendre sans avoir à modifier leurs traits essentiels primitifs.
Sans doute, dans certains détails, cette « européanisation » extérieure n'a pas toujours été parfaitement judicieuse. Mille traits d'observation facile, surtout dans les grandes villes, permettent de s'en convaincre.
Le bureaucrate nippon a cru nécessaire de se sangler dans une redingote qui ne vaut pas, surtout l'été, le traditionnel kimono. A côté du citadin japonais, qui, lui, est encore, sauf de rares exceptions, vêtu du costume national, circule à bicyclette le petit facteur nippon. Un casque
colonial blanc le coiffe, ce qui est bien; mais on Ta vêtu d'un habit de drap gros bleu qui, dans les grandes chaleurs, paraît vraiment trop lourd. Fréquemment, il est même ganté de blanc, tenue certes fort militaire, mais qui néanmoins paraît excessive. A Tokyo, on a cru bien faire en construisant des bâtiments européens pour les ministères et les locaux officiels. On a obtenu ainsi des palais n'ayant absolument rien de séduisant, et il tût sans doute été plus judicieux de tenter une adaptation aux besoins nouveaux du vieux style japonais. Mais ce sont là erreurs de détail, et, dans tous les cas importants, les emprunts faits à l'Europe l'ont été fort habilement.
Les Japonais nous ont pris nos canons, nos fusils, nos cuirassés, nos croiseurs, nos torpilleurs, nos torpilles, certaines de nos méthodes de guerre qui leur ont paru plus pratiques que les leurs. Leurs étudiants ont appris dans nos universités et nos écoles ces belles formules juridiques ou diplomatiques qui permettent d'argumenter dans tous les sens sur les cas épineux du droit international (1). Les Japonais nous ont emprunté nos parapluies noirs, qui font si fâcheusement tache dans la séduisante campagne nipponne, mais qui sont moins lourds que les parapluies en papier huilé. L'emploi de l'électricité est devenu général dans l'empire du mikado. Maints villages sont éclairés par les ampoules lumineuses, et, au fond de boutiques dont l'aménagement général n'a pas varié depuis mille ans, brillent les nickels d'un téléphone. Cette simple vue est symbolique de la coexistence des commodités occidentales et des usages du vieux Japon.
Mais cette « européanisation » matérielle a-t-elle réagi sérieusement au point de vue moral? A-t-elle détruit les barrières anciennes entre Blancs et Jaunes? Quels sont, par exemple, les sentiments des Japonais pour les étrangers?
Constatons tout d'abord que, jusqu'à la guerre, la sécurité au Japon pour les Européens a été parfaite. Même les Russes, dans les six derniers mois qui précédèrent les hostilités, m'ont paru avoir été bien traités en général. Cela était sensible surtout à Nagasaki, où, l'été, les fonctionnaires de Mandchourie et de Sibérie orientale trouvaient leur villégiature la plus proche, la plus agréable et la moins chère. A mon étonnement, ils étaient arrivés à constituer dans cette ville nipponne un quartier presque russe, où toutes les inscriptions se faisaient dans la langue du tsar, que d'ailleurs on parlait dans tous les hôtels. Dans cette ville japonaise, les sujets de Nicolas II paraissaient presque se trouver chez eux.
On pourrait croire que la densité de ce groupement était la cause même de sa sécurité. Il n'en était rien. A Tokyo, ville énorme, avec ses jardins d'une superficie égale peutêtre à celle de Paris, les étrangers de quelque nationalité que ce fût trouvaient une certitude de calme absolu. Maintes fois, je suis rentré aux heures les plus avancées de la nuit, traîné par un pousse-pousse de hasard à travers le dédale de ruelles charmantes mais désertes; jamais je n'ai fait la moindre mauvaise rencontre, et tous les Européens séjournant depuis longtemps au Japon m'ont confirmé la réalité de cette heureuse sécurité dans tout l'empire.
Pour ma part, je dois déclarer que tous les Japonais avec qui j'ai été en rapport ont été aimables et polis. Je ne parle pas seulement de ceux pour lesquels j'avais des lettres d'introduction et qui m'ont toujours fait un accueil parfait; je parle aussi de ceux qui ne pouvaient voir en moi qu'un simple étranger, les employés des postes ou des chemins de fer, par exemple, que j'ai toujours trouvés complaisants. A Tokyo, où, sur un million et demi d'habitants, il n'y a pas normalement cinq cents Européens, il est parfois difficile de s'expliquer, soit avec un marchand, — ce qui est le cas le plus fréquent, — soit avec un tireur de pousse-pousse; fort heureusement, à chaque carrefour important, un agent de police vêtu de blanc à l'européenne, en képi, ganté, et un minuscule sabre au côté, sait souvent assez d'anglais pour l'indispensable. Je dois en tout cas constater l'empressement qu'ils mettent toujours à rendre service.
De cette politesse et de cette complaisance extérieures, faut-il conclure que les Japonais aiment les étrangers? Je ne le crois nullement. Si l'on fait abstraction des fonctionnaires de toute catégorie qui s'appliquent à respecter les ordres de leurs chefs sur l'attitude à observer avec les Blancs, mille indices donnent à penser qu'au fond, la grande masse populaire exècre les Européens. Mais, cette constatation faite, je demande à ceux qui s'étonneraient ou s'indigneraient de cette aversion : « Pourquoi les Japonais nous aimeraient-ils? Ne sommes-nous pas éloignés d'eux par tant de côtés? La plupart des Européens qui vont au Japon faire des affaires cherchent-ils autre chose qu'à y gagner beaucoup d'argent et le plus vite possible? Encore affectaient-ils, avant la guerre, de considérer les Nippons comme des macaques ou des anthropoïdes. Monkey (singe) était alors une injure couramment servie par les Blancs aux Japonais; et, si les gens du peuple jettent encore un baka, c'est-à-dire « imbécile » , à l'Européen qui passe, y
a-t-il là rien de bien étonnant? Quant aux classes cultivées, elles ont ressenti profondément les railleries des Européens, qui, dans leurs livres ou au cours de leurs voyages au pays nippon, n'ont pas manqué de refaire la fameuse plaisanterie du Japonais ressemblant au singe.
Arrivons enfin aux avantages qu'ils ont tirés de nos instruments matériels de puissance. Les Japonais ne les ontils pas payés largement? De ce chef encore, on ne peut donc pas attendre qu'ils nous témoignent de la reconnaissance ou de la sympathie. Je crois donc, en toute équité, que, si l'on constate chez les Japonais, pour les Blancs, cette fraîcheur de sentiments intimes que dissimule une politesse parfaite, il y a bien lieu d'en tirer des conséquences politiques, mais non point de la trouver ni surprenante ni irritante.
Un reproche beaucoup plus fondé, et qui mérite vraiment d'être fait aux Nippons, vise leurs procédés commerciaux. Tous les commerçants d'Extrême-Orient, sans que je connaisse une seule exception, sont unanimes à constater et à déplorer l'absence de moralité commerciale des Japonais. Bien souvent, les contrats conclus ne sont pas exécutés par eux quand, à l'échéance, ces contrats leur sont devenus défavorables; et il arrive que les tribunaux nippons donnent systématiquement l'avantage aux Japonais engagés dans un procès d'affaires avec un Européen. On m'a raconté la prodigieuse histoire d'un fabricant de vermouth de Turin qui, ayant constaté la contrefaçon de sa marque en pays nippon, intenta une action devant les tribunaux du mikado. Finalement, la maison de Turin fut
condamnée aux dépens et à des dommages-intérêts, sous le fallacieux prétexte que c'était elle qui avait contrefait le vermouth japonais !
Il est certain qu'en matière commerciale, on se trouve en présence de faits éclatants sur lesquels il n'y a pas à épiloguer; tout ce que l'on peut et doit faire, c'est d'exposer les circonstances réellement atténuantes qui existent à cet état de choses.
Jusqu'à la révolution de 1868, le commerce était absolument méprisé par le Japon féodal. Les échanges avec l'extérieur étaient à peu près nuls, et ceux qui les faisaient étaient mis au ban de la société. Après la restauration du mikado dans son pouvoir absolu, c'est donc, en somme, dans ce qui constituait alors la lie de la population que durent se recruter les premiers trafiquants avec les Européens. Or, n'oublions pas que, depuis lors, trente-huit années seulement se sont écoulées. Vraiment, est-ce dans une aussi courte période qu'un peuple peut se former une conscience et une méthode commerciales et arriver à comprendre ce que les Chinois ont admis déjà en matière de commerce, mais après des siècles d'expérience, que « l'honnêteté est la plus habile des politiques » ? (Honesty is the best poltcyj
Ce n'est point d'ailleurs dans le domaine commercialqu'il faut chercher l'élément moral caractéristique du peuple japonais; c'est très certainement dans le domaine militaire.
Ici, nous nous trouvons en présence de qualités nipponnes qui sont formées et immuables depuis déjà des centaines d'années.
Toutes les nouvelles qui nous sont venues du théâtre des opérations, tous les rapports des correspondants des journaux étrangers, qui ont enregistré des cas multiples de hara-kiri ou d'héroïsme antique, prouvent avec surabondance que ces qualités n'ont point encore été affaiblies par l'influence des pays d'Europe, où, sous le couvert de principes admirables, se développe avec une indéniable intensité une haine de la guerre qui procède pour une large part de la peur de la souffrance et de l'affaiblissement de l'idée de patrie.
Une visite aux tombes des quarante-sept Ronins, à Tokyo, aide puissamment à comprendre ce qui forme l'idéal moral des Japonais. Érigées jadis pour perpétuer le souvenir d'un admirable exemple de fidélité samouraï au seigneur, aujourd'hui que l'évolution politique a remplacé le dévouement au daïmios par le dévouement à l'empereur, ces tombeaux sont devenus un lieu de pèlerinage pour tous les Nippons. Les étudiants les plus adonnés aux études occidentales y viennent à peu près tous. Ils apportent avec eux des faisceaux de petites baguettes de bois enduites d'encens qu'ils allument ensemble et qu'ils plantent ensuite avec respect, une à une, devant chaque tombe, à côté d'un tube de bambou destiné à recevoir une branche de feuillage vert. Sur une table de pierre qui forme autel s'entassent les cartes de visite des patriotes venus de toutes les îles de l'archipel nippon.
La vue de ces manifestations convainc vite le spectateur européen que la Patrie et la Force militaire sont les vraies divinités de l'empire du Soleil-Levant. Seuls les grands hommes d'Europe qui, dans les temps récents, ont accompli des œuvres de force nationale, ont conquis l'admiration et l'estime des Nippons. On n'aime pas beaucoup l'Allemagne au Japon, mais je me souviens que, plusieurs fois, j'ai vu dans les boutiques de petits commerçants japonais les bustes de Guillaume Ier et de Bismarck.
Cette exaltation de ce qui exprime la force nationale se traduit parfois par ce que les Nippons, dans l'excès de leur ardeur, jugent le plus significatif des symboles modernes. AHiroschima, lorsqu'on voulut ériger un monument public en mémoire de la guerre victorieuse contre la Chine, on ne trouva rien de mieux que de lui donner la forme d'un obus gigantesque.
La conclusion des observations qui précèdent, c'est que les Japonais sont entrés en contact avec l'Europe déjà dotés d'une civilisation existante. Les faits leur ont démontré l'importance des moyens de la puissance occidentale, ils se sont donc assimilé nos sciences exactes, théories et pratiques, mais en vue de servir un idéal ancien et qui na pas changé.
En dépit de l'abaissement du cens électoral, la diète de Tokyo n'est qu'un fantôme de parlement, et la personne du mikado est encore mise par ses fidèles, les hommes des clans, au-dessus de tout, comme une incarnation quasi divine de la Patrie.
Le pays du Soleil-Levant s'avance dans sa lutte contre les Blancs avec une civilisation spéciale, millénaire, très différente de la nôtre, mais digne de considération. Pour diriger les armes que notre amour du lucre lui a forgées, le Japon ne fait appel qu'à ses antiques et intactes qualités guerrières. Matériellement, il y a bien un nouveau Japon; mais moralement c'est à l'ancien pays nippon que nous avons affaire.
I. — Influence des caractères physiques de la Russie sur son régime politique. II. — Que fut, en fait, l'autocratie russe (1)? III. — La crise intérieure russe.
Sur la Russie, nos idées sont peut-être encore moins exactes que sur le Japon.
Les opinions sur l'empire des tsars que Ton voit exprimées dans notre presse se rattachent généralement à deux conceptions extrêmes. Ou bien les amis de la Russie semblent la prendre pour un pays qui n'est pas profondément dissemblable de la France et le jugent comme tel, ou bien les détracteurs systématiques du gouvernement russe, les ennemis déclarés du tsar, nos journaux dits avancés, voient dans le souverain qui règne à Saint-Pétersbourg un « knouteur » , un tyran cumulant dans son unique personne les plus illimités pouvoirs.
Un pareil jugement peut bien être dicté par les meilleures intentions du monde, il n'en décèle pas moins une ignorance profonde du pays russe et de ce qui y est possible.
Pour dire vrai, la Russie est extrêmement difficile à bien comprendre. Son étendue est énorme, sa variété ethnographique étonnante, sa langue difficilement accessible; sa formation historique la sépare du reste de l'Europe; le mysticisme du paysan orthodoxe ne nous est pas aisément pénétrable.
(1) V. la note 1, p. 28.
Pour faire une étude exacte de la Russie, il faut de toute nécessité y avoir été au moins plusieurs fois, s'y acharner, y mettre de la bonne foi et de la sympathie. Une certaine tournure d'esprit est, en outre, nécessaire, car, seule, elle permet de suffisamment saisir les nuances infinies et déli cates de l'âme slave.
Pour bien comprendre ce qu'est vraiment le tsar et la nature de sa puissance, une série d'efforts est indispen sable. 11 faut d'abord faire une complète abstraction des idées occidentales et rechercher ensuite quelles sont les conditions essentielles imposées par l'état du pays aux formes gouvernementales possibles. Alors, mais seulement alors, on percevra, outre le caractère russe, les inconvénients et les avantages du système tsarien et ses chances de durée.
Une telle étude, pour être complète, exigerait à elle seule un volume; les pages qui lui seront consacrées dans ce livre ne peuvent donc prétendre épuiser un aussi vaste sujet : elles ne visent qu'à fixer dans l'esprit certains de ses éléments essentiels.
En parlant de la Russie, il est une idée capitale dont il faut se pénétrer profondément. C'est qu'en raison des conditions de son climat, de son immensité, de ses nombreuses populations et des degrés infiniment divers de leur civilisation, la Russie est un État spécial, unique au monde, et qui ne peut être comparé à aucun autre.
La constitution physique du pays, seule, influe déjà profondément sur le régime politique de la Russie.
L'action du climat, des brusques transitions de froid
et de chaleur qui, dans l'intervalle des saisons extrêmes, peuvent facilement atteindre une amplitude de soixante degrés, exerce sur l'être humain une influence singulièrement déprimante. A Pétersbourg, à Moscou, à Kharkoff, à Kieff, la rigueur de l'hiver fait rechercher la nourriture abondante et substantielle, les appartements chauds, le sommeil prolongé. Dans ces mêmes villes, après trois semaines de printemps où les subits changements de température énervent l'organisme, la chaleur étouffante de l'été contraint presque au repos. En Grimée même, où l'hiver est beaucoup plus doux, l'atmosphère de l'été, lourde, chargée des parfums excessifs de fleurs énormes, tiède, épuisante, diminue l'activité naturelle. Dans presque toute l'immense étendue des terres russes, l'action pénétrante du froid ou du chaud engendre l'inaction.
Les usages se ressentent nécessairement du climat. Il y a cinq ans, j'étais au printemps à Pétersbourg. Plusieurs jours d'un soleil ardent s'étaient déjà succédé, quand, un après-midi, me trouvant en voiture avec l'un de mes amis, le ciel se couvrit brusquement. Avec une soudaineté incroyable, une furieuse tempête de neige s'abattit sur la ville. En quelques instants, nous eûmes le visage couvert d'une eau glacée. Mon hôte, qui, dans beaucoup de circonstances, m'aida avec infiniment d'intelligence à comprendre son pays, en profita aussitôt pour dire : « Gomment voulez-vous qu'avec un pareil climat nous ayons le même genre de « sociabilité » qu'en Occident? Ici, l'homme se préoccupe forcément avant tout de son calme cl de sa tranquillité. »
De fait, la température influe même sur l'aspect extérieur des villes. Elle oblige les architectes à négliger les façades, et, le plus souvent, les grandes maisons de la métropole, vues de l'extérieur, sont des énigmes. Avant d'y entrer, il est presque impossible de dire si elles abritent la grande richesse ou une très humble médiocrité.
L'immensité du territoire, elle aussi, a son action. Il faut songer que, depuis la frontière allemande jusqu'au Pacifique, un unique empire déroule ses plaines infinies, faiblement plissées, vers l'Oural. En diagonale, du nord-ouest au sud-est, le colossal pays des tsars relie les toundras glacés de la mer Blanche à la Perse et au Pamir.
Or, si le climat produit l'indolence, l'étendue oblige à la lenteur, et la résultante de ces deux causes est cette paresse que tant d'Occidentaux considèrent volontiers comme un défaut spécialement moscovite. Ils ont tort; quelle que soit leur race, tous les habitants de la Russie subissent l'action du pays russe. Aucun étranger n'y échappe. En Russie, il lui est absolument impossible d'obtenir un rendement de travail aussi considérable que sur le reste, du continent. Je l'ai éprouvé par moi-même. En voyage, j'ai l'habitude de prendre chaque jour des notes aussi abondantes que possible. En Russie, j'ai toujours dû les réduire. Alangui par l'inéluctable ambiance, je n'ai jamais su trouver l'énergie nécessaire pour les développer autant qu'ailleurs. Mais, comme les étrangers ne sont qu'une minorité en Russie, ce sont les Russes qui supportent principalement le désavantage du climat.
L'action de cet adversaire naturel est si profonde qu'elle constitue même un obstacle à l'enrichissement des classes rurales, qui forment le fond de la population. Pour résister à l'hiver, le paysan russe doit manger en volume plus que le paysan français; or, le moujik a quatre mois seulement pour semer, récolter et préparer la terre pour l'année suivante, et huit mois d'hiver l'inclinent au sommeil et à la paresse!
Tout ainsi, en Russie, est naturellement ligué contre le paysan pour l'empêcher de faire des progrès rapides.
Il s'y résigne et s'en justifie dans un de ces savoureux proverbes dont l'homme des champs moscovite a le secret : « Le travail n'est pas un loup, il ne se sauvera pas dans la forêt. »
Les causes qui poussent à l'inertie s'exercent sur toutes les catégories sociales sans exception. Plus que toute autre chose, elles ont contribué à la formation de cet état moral russe que résument si bien quelques expressions typiques qui reviennent à chaque instant dans le langage courant.
Le mot mojet byt (peut-être) dénote le doute et l'indécision. Le Russe se rend difficilement compte que les occasions passent, que la chance de demain peut n'être pas aussi grande que celle d'hier, que les conditions de la vie se modifient. Son énigmatique « peut-être» , dont la signification elle-même varie selon les nuances de la prononciation, correspond à cette résignation slave, mystique, nuageuse, déconcertante, qui pour nous semble de l'inertie et de la stagnation.
■ L'expression ne bots, littéralement : « Ne crains pas, » équivaut encore à : « Cela ira. » Mais comment cela ira-t-il? On ne le sait pas très bien. On ne s'en inquiète pas d'ailleurs, car on compte bien que cela ira kak niboud (d'une manière quelconque) . C'est pourquoi quand une difficulté se présente, l'homme russe s'en console toujours en disant : Ne boïs, kak niboud (cela ira toujours d'une manière quelconque ) .
Ce kak niboud, employé seul, et qui alors correspond à notre « probablement » , confirme encore l'intense imprécision où se complaît l'âme moscovite, âme singulièrement forte d'ailleurs dans un sens, car d'avance elle est résignée à tout.
L'éternel chto diélat? (que faire?), par lequel les Russes accueillent aussi bien les incidents désagréables que les pires catastrophes, établit dans maints cas qu'ils ne connaissent pas notre forme de découragement.
L'incendie, « le coq rouge, » comme l'appellent les paysans, désole fréquemment les villages dont toutes les maisons sont en bois. Le paysan voit-il flamber son isba? Il est aussitôt résigné à la nécessité d'en reconstruire une
autre. Il fait bien quelques efforts contre l'incendie, mais il y met une médiocre ardeur. Il n'ignore pas qu'une sorte de fatalité ramène périodiquement le fléau du feu, et, quand il est dans un gouvernement où il sait que la Couronne lui fournira le bois nécessaire pour reconstruire sa chaumière, il s'estime presque heureux et est déjà consolé.
C'est encore par « Que faire? » que le Russe accueille les mauvaises nouvelles qui lui viennent de ses affaires. Le Russe aime l'argent, mais pour le plaisir ou pour l'utilité immédiate qu'il procure; le type d'Harpagon est rare chez les vrais Moscovites. A quelque classe sociale qu'il appartienne, le Russe perd sa fortune avec une facilité extrême. En France, où les fortunes sont très assises, très fermes, lorsque quelqu'un la perd, c'est un événement pour lui et son entourage. En Russie, c'est un fait banal et courant, et il est fort peu de familles où la fortune reste stable pendant plusieurs générations. Chto diélat? Que faire?
Ce « Que faire? » c'est-à-dire «Il est inutile de s'inquiéter, de lutter et même peut-être de progresser, » entraîne l'autre expression si usitée : Vsegda tak byl (il en a toujours été ainsi), réponse qui accueille naturellement toutes les propositions de changement et de marche en avant.
Pour moi, qui ai parcouru la Russie un peu en tous sens, il me semble que ces quelques expressions populaires résument à la fois la philosophie, les défauts et les qualités de l'homme russe. Or, ces défauts et ces qualités n'expliquent-ils pas en même temps l'imprévoyance aujourd'hui notoire qu'a démontrée la guerre d'Extrême-Orient et l'incomparable résistance morale des soldats du tsar qui, après une longue série des plus pénibles échecs, ont fait preuve d'une résignation et d'un courage passif dont probablement aucun autre peuple d'Europe ne saurait donner un pareil exemple?
Pour lutter contre l'ambiance russe, contre la conspi-
ration naturelle du milieu, il faut une ferme volonté d'action et d'action constante. Dans tous les pays du monde, c'est là une vertu rare. En Russie, elle l'est nécessairement plus encore que partout ailleurs. On comprend donc que l'habitude séculaire d'avoir toujours les yeux fixés sur le tsar, sur le petit père qui doit prendre soin de tout et pourvoir aux besoins de tous, fait que le peuple, — la grande masse paysanne tout au moins, — s'en est remis longtemps et complètement à lui du soin de ses destinées.
On comprend encore que si l'intellectuel russe, en fumant nonchalamment d'innombrables cigarettes, arrive à établir en théorie la nécessité de vastes et radicales réformes du mode gouvernemental, le même homme, hors les cas de crises très intenses, n'est pas toujours décidé à conquérir en fait la direction constante des affaires publiques dans un pays où l'action est presque une souffrance. Il n'y a donc rien que de naturel à admettre qu'en Russie, l'effet combiné du climat et de l'étendue a été singulièrement propice à l'établissement et au maintien du pouvoir d'un seul.
La multiplicité des populations de la Russie a favorisé encore cette forme de gouvernement.
Sur la formidable étendue comprise dans les frontières russes vivent les populations les plus disparates. Dans les régions industrielles de Moscou, des Terres-Noires du centre, de la Petite-Russie et des Lacs, le nombre des Russes dépasse 94 pour 100. Mais, sur les bords de la Vistule, les Polonais représentent 70 pour 100. A l'orient et au sud, outre les Tartares et les Turcs disséminés le long de la Volga, en Grimée, en Sibérie en Asie centrale, on trouve encore des Sartes, des Turcomans, des Kirghiz, des Baschkirs, des Yakoutes, ces derniers perdus dans les brumes septentrionales du nord-est. Près d'un million de
Roumains sont massés en Bessarabie, et quatre cent mille Suédois vivent en Finlande. Au Caucase, vingt peuplades diverses se maintiennent dans de profondes vallées. Les Géorgiens, propriétaires historiques du sol, sont submergés par des Arméniens venus de l'Asie Mineure. Nous oublions encore quatre millions d'Israélites concentres surtout à l'occident et un million d'Allemands disséminés en colonies un peu partout dans l'empire.
Ces peuples si prodigieusement divers n'ont entre eux ni langue, ni civilisation, ni croyances communes, et cependant ils vivent dans un même Etat; et, point capital à retenir, ï impossibilité de leur trouver des frontières économiques ou naturelles semble exiger pour leur propre bien-être qu'ils continuent à vivre sous une direction commune.
Mais ces populations ne diffèrent pas seulement par leur race; dans le cadre d'une même race, leurs degrés de civilisation varient. Et c'est pour distinguer ceux qui ont atteint une certaine culture de ceux restés absolument frustes qu'on a dû créer une expression personnelle à la seule Russie : 1' « Intelligence » .
Que représente donc numériquement 1' « Intelligence » russe, c'est-à-dire le groupe d'hommes pouvant être considérés comme possédant quelque civilisation d'après le sens occidental de ce mot? Maintes fois, j'ai posé cette question. Mes amis les plus qualifiés n'ont jamais pu répondre par des chiffres concordants; j'ai dû me contenter de faire des moyennes entre leurs dires et de penser que la Russie comptait, avec une approximation, en somme très vague, moins de dix millions de sujets du tsar, nobles, marchands ou autres, qui peuvent être considérés comme formant « l'Intelligence » .
Moins de dix millions de personnes! Ce chiffre n'est-il pas infime en présence des cent vingt-cinq millions d'habitants de toutes les Russies? Même dans les régions les plus
russes, par suite des difficultés sans nombre auxquelles on se heurte et que réellement il était difficile de vaincre, ceux qui ne savent ni lire ni écrire sont en énorme, en écrasante majorité.
Mais quelle distance ne sépare donc pas le haut fonctionnaire civil ou militaire de Pétersbourg de ce Yacoute de la Sibérie orientale, qui est cependant sujet russe au même titre qu'un adjudant de l'empereur? Cet adjudant est peut-être un homme raffiné dans les centres de civilisation les plus complets, alors que, dans l'échelle des êtres humains, le Yacoute n'est pas sensiblement supérieur au Papou de la Nouvelle-Guinée.
Certes, la Russie a beaucoup à progresser, mais les destinées d'un peuple dépendent du milieu où il vit et de sa structure psycho-physiologique. Or, il tombe sous le sens commun que, dans un pays aussi peu homogène que la Russie, de grandes réformes brusques sont particulièrement périlleuses et difficiles. Ce n'est donc pas un bouleversement fondamental de ce qui existe qui assurera le progrès du pays des tsars, mais un développement conforme au sol et procédant des traditions. Cette nécessité si simple, les derniers événements montrent que les théoriciens de la révolution intégrale ne semblent pas l'admettre. Leur bonne foi cependant peut rester entière. En Russie, les révolutionnaires sont plus respectables que partout ailleurs, car, en général, ils sont généreux et désintéressés. Mais si, en Russie, les meneurs nihilistes sont plus sympathiques qu'en Occident, dans nul pays au monde le libéralisme théorique n'a fait de ravages plus profonds qu'entre la mer Blanche et la mer Noire. La croyance et même l'idolâtrie de l'abstraction conduit des Russes doués du plus pur enthousiasme pour une cause selon eux sacrée à formuler les plus extravagantes revendications.
C'est ainsi que, s'inspirant du droit constitutionnel
anglais et français, nous voyons des Russes, cependant intelligents, réclamer des réformes pratiquement inapplicables. Supposons, par exemple, proclamée dans l'empire des tsars cette égalité de tous les citoyens, sans distinction de race ou de religion, — qui est sur le point de devenir un fait et qui paraît aux gens d'Occident une réforme fort légitime, — supposons en même temps, ce qui en est la conséquence, le suffrage universel appliqué. L'électeur russe, polonais, finlandais ne se trouvera pas valoir davantage que le Tartare de Kazan, l'Ossète des profondes vallées du Caucase, l'Ingouche pillard du Térek, le Kirghiz des steppes de l'Asie centrale, le Lapon de l'extrême nord et l'Ostiak de la Sibérie orientale. Figurez-vous l'assemblée formée par ces éléments égaux! et vous vous imaginerez facilement les décisions que pourrait élaborer un parlement si homogène, si éclairé, si compétent!
Non, vraiment, le plus convaincu des républicains, pouvu qu'il ait encore du bon sens, admettra que des populations aussi radicalement dissemblables que celles de la Russie ne peuvent absolument pas être considérées comme égales. Une telle erreur ne peut être faite que par des esprits honnêtes, mais sans notions des réalités, ou par des hommes de mauvaise foi.
Le libéral de sang-froid qui, ne se laissant pas entraîner par les affirmations enflammées des purs théoriciens, ne considère que l'état actuel des choses, comprend que le véritable bien des peuples de Russie exigerait non la destruction du pouvoir impérial, mais plutôt, et sans préjuger d'un trop lointain avenir, son adaptation progressive et constante aux exigences de l'époque moderne.
Ne tombe-t-il pas maintenant sous le sens commun qu'une contrée si particulière, une population comportant des races et des degrés de culture si prodigieusement divers, ne peut être régie comme un petit État d'Occident?
En présence de différences si profondes, un régime poli-
tique égalitaire apparaît comme théoriquement absurde et pratiquement impossible. D'autre part, le besoin d'un pouvoir tutélaire général se conçoit comme indispensable aux peuples de l'immensité russe, car seul il peut permettre, en assurant à tous les bienfaits de la collectivité, de dispenser au moins relativement, s* il est éclairé, à chaque groupe ethnique, les conditions de développement qui lui conviennent le mieux.
En politique comme en biologie, le besoin crée l'organe. La force même des choses a donc implanté en Russie pendant une longue période le système de la monarchie absolue, adaptée aux besoins locaux sous la forme tsarienne. Pour tout observateur impartial, l'autocratie russe est née à la fois du climat, de la géographie et de la variété des populations. Considérant le passé, on peut donc justement dire : « De la Russie est né le tsar. »
L'autocratie russe, pouvoir issu des conditions du sol, a-t-elle eu, (1) par elle-même, les conséquences abomi-
(1) Il faut maintenant parler de l'autocratie russe au passé, le manifeste de Nicolas II en date du 17/30 octobre 1905 étant une renonciation pratique au principe de l'autocratie, ainsi que l'établit ce texte qu'il convient de rappeler en entier.
«Nous, Nicolas II, par la grâce de Dieu, empereur et autocrate de toutes les Russies, tsar de Pologne, grand-duc de Finlande, etc.,
« Déclarons à tous nos fidèles sujets que les troubles et les agitations de notre capitale et de nombreux autres lieux de notre empire remplissent notre cœur d'une grande et pénible douleur. La félicité du souverain de la Russie est indissolublement liée à celle du peuple et la douleur du peuple est la douleur du souverain. Des agitations actuelles peuvent surgir une profonde désorganisation nationale et des menaces pour 1 intégrité et l'unité de notre empire.
« Le haut devoir imposé par notre mission souveraine nous ordonne de
nables qu'on lui suppose en Occident? Ceux qui l'affirment se montrent bien téméraires.
nous efforcer avec toute notre raison et tout notre pouvoir de hâter la cessation de troubles si dan -^reux pour l'État.
« Ayant ordonné au.\ autorités respectives de prendre des mesures pour écarter les manifestations directes de désordre, les excès et les violences, pour sauvegarder les gens paisibles qui aspirent au calme accomplissement du devoir qui incombe à chacun, nous avons reconnu indispensable, pour réaliser avec succès les mesures générales tendant à la pacification de la vie publique, d'unifier l'action du gouvernement supérieur.
« Nous imposons au gouvernement le devoir de remplir comme suit notre inflexible volonté :
k Le gouvernement doit s'interdire toute immixtion dans les élections de la Douma et s'imposer le sincère désir de réaliser l'oukase du 25 décembre 1904. Il doit maintenir le prestige de la Douma et la confiance en ses travaux, ne pas réagir contre ses décisions tant qu'elles ne s'écarteront pas de la grandeur historique de la Russie. II doit identifier les idées de la grande majorité de la société et non les échos des groupes, même bruyants, de ses fractions trop souvent variables.
« Il importe surtout de réaliser la réforme du conseil de l'empire sur le principe électoral. Je crois que, dans l'activité du pouvoir, doivent être englobés les principes suivants :
« 1° Droiture et sincérité dans la confirmation de la liberté civile et l'établissement de sa garantie;
« 2° Aspiration à l'écartement des lois exclusives :
« 3° Concordance des actions de tous les organes du gouvernement;
« 4° Ecartement des mesures répressives contre les actes ne menaçant pas manifestement la société ou l'État ; opposition aux actions menaçant manifestement la société ou l'État, et cela en s'appuyant sur les lois et sur l'unité morale, avec la majorité raisonnable de la société.
« Il faut avoir foi dans la tactique politique de la société russe ; il est impossible qu'elle désire l'anarchie qui la menacerait, outre de toutes les horreurs de la lutte, du démembrement de l'empire.
« 1° Octroyer à la population les fondements inébranlables de la liberté civique basée sur la réelle inviolabilité des personnes, la liberté de conscience, de la parole, de réunion et d'association.
« 2° Sont suspendues les élections antérieurement ordonnées à la Douma d'État. Sont appelées à participer à la Douma dans la mesure du possible, autant que le permet la brièveté du terme à courir jusqu'à la convocation de la Douma, les classes de la population maintenant privées de droits électoraux, laissant ensuite le développement ultérieur du principe du droit électoral à l'ordre des choses nouvellement établies.
« 3° Etablir comme règle inébranlable qu'aucune loi ne puisse prendre vigueur sans l'approbation de la Douma d'État et qu'il soit garanti aux élus du peuple la possibilité d'une participation réelle à la surveillance de la légalité des actes des autorités nommées par nous.
f Nous appelons tous les fidèles fils de la Russie à se rappeler leur»
L'autocratie n'impliquait pas en tous cas la toute-puissance nécessaire de la noblesse. Ceci parce qu'en Russie la noblesse ne ressemble aucunement aux noblesses occidentales. Elle a pour caractère particulier d'être accessible à tous, et si facilement qu'on ne saurait trouver en elle les éléments d'une caste. Depuis un demi-siècle, d'ailleurs, le rôle de la noblesse russe se restreint et l'affaiblissement de sa puissance s'accuse de jour en jour.
La libération des serfs a déjà détruit la grande noblesse. L'industrialisme de la période présente ruine les catégories moyennes. Le nombre des petits nobles diminue également avec une incroyable rapidité. On m'a cité le district de Wiasma, par exemple, dans le gouvernement de Sraolensk, où, en 1861, l'assemblée de la noblesse comptait cent soixante voix; aujourd'hui, elle n'en compte plus que dix-neuf.
En matière religieuse encore, contrairement à ce que s'imaginent tant d'Occidentaux, le tsarisme ne comportait pas nécessairement un cléricalisme gouvernemental. L'idée si répandue en France que le tsar autocrate était pape ne reposait sur aucun fondement. Non! le tsar autocrate n'était pas pape. On pourrait l'établir par des preuves abondantes. Ce qui le démontre suffisamment et sous une forme symbolique, c'est le fait que, dans maintes circonstances, le tsar n'hésitait pas à baiser la main du plus humble des prêtres orthodoxes. La vérité, c'est qu'en pratique, l'empereur de Russie a eu une action pouvant paraître de loin aussi grande que celle du pape; mais cela tint uniquement à ce que Pierre le Grand a brisé la puissance du clergé et l'a placé, en fait, sous la dépendance
devoirs envers la patrie et à aider à la cessation de ces troubles inouïs, et à appliquer concurremment avec nous toutes leurs forces au rétablissement du calme et de la paix sur la terre natale.
« Donné à Péterhof, le 17 octobre (style russe) 1905, dans la onzième année de notre règne.
« Signe ' : Nicolas. »
de TÉtat. Comme le tsar en était le chef, on voit d'ici la conséquence.
Pour quiconque connaît un peu la Russie, le mélange ou plutôt le contact intime du pouvoir civil et du pouvoir religieux est, pour le présent, explicable, sinon même nécessaire. En Russie, la foi soutenue par l'usage, par un ensemble de vieilles pratiques, assouplit progressivement les populations les plus rebelles, et, sans transitions brusques, elle les amène à l'observance des formes légales sociales modernes.
On ne saurait trop y insister, pour l'homme russe moyen, la religion, ou, pour parler plus exactement, le sentiment religieux, est un élément essentiel qui tient à sa nature. Gela est si vrai que des sectes se développent abondamment à côté de l'orthodoxie officielle. 11 ne s'agit pas ici d'approuver ou de blâmer, mais simplement d'observer.
Quoi qu'il en soit théoriquement de l'autocratie, sa valeur pratique dépendait certes de la personne de l'autocrate. Or, tout d'abord, depuis bien longtemps, les tsars n'étaient pas les tyrans contre lesquels certains de nos journaux s'indignaient avec une violence bien affligeante, pour peu qu'elle fût sincère. Que l'on prenne les derniers « autocrates » : Alexandre II, Alexandre III, Nicolas II, qui donc soutiendra et surtout prouvera que ces souverains du plus vaste, du plus complexe des empires n'ont pas eu constamment les intentions les meilleures? Sans doute, ils ont pu se tromper en humains qu'ils sont. Mais ils l'ont fait avec un entière bonne foi, croyant bien servir leur Etat et leurs peuples.
Alexandre III, avec cette volonté ferme et ce bon sens qui, pour un souverain, vaut mieux que le génie, a constamment pensé à l'exécution de son devoir. Si sa politique intérieure fut à beaucoup d'égards erronée, sa politique étrangère fut excellente et libérale. Avec une justice sans faiblesse, il a réprimé les écarts des membres de sa famille
à Fégal de ceux du plus humble de ses sujets. En toutes choses, il a été un souverain russe, peut-être un peu trop exclusif et c'est à ce constant souci de l'intérêt national qu'il doit d'avoir laissé malgré tout dans son peuple un profond souvenir.
Son fils, l'empereur actuel, est le type du souverain rempli des meilleures intentions, mais dont la faiblesse de volonté et l'indécision déconcertante annihilent de très réelles qualités.
Les faits, sans doute, donnent un constant démenti à ce que Nicolas II a cru possible, mais ils établissent aussi la sincérité de ses sentiments humains. Tout Nicolas II ne tient-il pas dans cette fameuse tentative de désarmement qu'il pensait provoquer par la Conférence de La Haye, et, s'il s'est trouvé aux prises avec une redoutable guerre, ne le doit-il pas précisément à sa croyance trop absolue à l'avènement de la Paix universelle?
Le tsarisme autocratique constituait-il un obstacle absolu au développement du droit électoral? En aucune façon. Nulle part le principe de l'élection n'a de racines plus profondes qu'en Russie. Il a existé dans les masses populaires depuis les plus lointaines origines de l'Etat moscovite, et, à mesure que les populations ont progressé et se sont civilisées, il a gagné constamment du terrain. L'ukase du 18 août 1905, instituant la Douma d'empire, est une preuve récente de cette vérité. Dans son manifeste créant cette première douma, tout en tentant de maintenir encore le pouvoir autocratique, Nicolas II a déclaré : « Le temps est venu d'appeler les élus de tout le pays russe à prendre une part constante et active à l'élaboration des lois, adjoignant dans ce but aux institutions supérieures de l'État un corps consultatif spécial, chargé de l'élaboration préliminaire et de la discussion des projets de loi et de l'examen du budget de l'État. » Certes, cette réforme, cependant profonde, n'a pas suffi. On a exigé davantage, car seul l'octroi du suffrage
universel avec toutes ses conséquences pourrait satisfaire les libéraux russes. Mais le malheur est qu'une semblable réforme ne donnerait qu'une satisfaction théorique et momentanée, parce que, pratiquement, telle qu'est encore la Russie, le suffrage universel y est tout à fait impraticable. On s'en rendra bien compte en constatant les difficultés considérables que va déjà présenter le fonctionnement de la Constitution promise. Il n'en subsiste pas moins que son octroi constitue un pas en avant. Quel sera le terme final de cette évolution? Il est encore impossible de le discerner nettement.
Des Français qui s'intitulent socialistes reprochent souvent aux Russes leur esprit réactionnaire et rétrograde.
Ce jugement dénote une méconnaissance profonde des réalités ainsi que l'établissent avec force les derniers événements. Quand on sait que nulle race plus que la slave n'est portée davantage vers le socialisme et le communisme; qu'aucun pays n'est et ne sera jamais pratiquement plus collectiviste que la Russie; que, dans des gouvernements entiers soumis au tsar, les terres sont possédées collectivement par des paysans organisés en villages dans les cadres du mir, les déclarations de M. Jaurès apparaissent vraiment comme entachées de «conservatisme» bourgeois.
D'ailleurs, remarquons-le bien vite, cette propriété collective instituée par les tsars donne de si médiocres résultats qu'elle juge d'avance les efforts des Marxistes d'Occident, et qu'en Russie un très grand nombre d'excellents esprits tendent de plus en plus à considérer le système du mir, c'est-à-dire celui de la propriété villageoise collective, comme une transition entre le servage et la propriété individuelle. Mais le mir a beau sembler une institution condamnée, il n'en subsiste pas moins qu'elle a été et est encore une preuve bien certaine que les systèmes les plus radicaux pouvaient être appliqués sous le régime autocratique tsarien. En matière sociale, d'ailleurs, loin d'avoir à
nous imiter, la Russie parfois nous montre la voie. L'empire des tsars est, en effet, le pays des artèles, c'est-à-dire des corporations, des coopératives. Tout, là-bas, est l'occasion d'un groupement. Les porteurs qui déchargent les bagages d'un étranger pour la visite douanière sont groupés. Les marchands de journaux, les masseurs, les garçons de restaurant font partie d'associations, véritables syndicats pratiquement beaucoup plus puissants que les nôtres pour les questions professionnelles, et en tous les cas infiniment plus anciens.
Dans le domaine de la législation ouvrière, la Russie est, en réalité, l'un des pays les plus démocratiques de l'Europe. Les inspecteurs des fabriques nommés dans les dernières années par le gouvernement tsarien ont incontestablement un esprit plus foncièrement socialiste — je constate — que ceux qui reçoivent l'investiture de nos ministres, k chacun de mes vovages, j'ai causé avec des Français de la région de Moscou, à la tête de grandes entreprises industrielles, et, chaque fois, ils se plaignaient de la rigueur excessive et croissante des règlements gouvernementaux en faveur des ouvriers et au détriment des patrons.
Ce sont là des faits. Ne suffisent-ils pas à établir qu'eu égard aux conditions toutes spéciales de la Russie, le principe du tsarisme autocratique n'était pas nécessairement un obstacle aux réformes considérées comme de grands progrès par les esprits les plus avancés d'Occident?
Remarquez que, si l'on ne fait pas assez souvent en France ces mises au point nécessaires, rien n'empêche nullement d'ailleurs de reconnaître que l'autocratie russe, comme n'importe quel système, comportait aussi ses graves inconvénients.
L'un des plus évidents provenait de l'action de la camarilla susceptible de se former dans l'entourage de l'empereur, et qui alors, jalouse de son crédit, s'ingéniait à entourer le tsar d'une sorte de muraille de Chine à peu près
infranchissable. Aucun chef d'État n'évite absolument cette inconsciente contrainte, mais nulle part elle ne fut plus impérieuse ni plus néfaste qu'en Russie.
L'action de cette camarilla fit que le tsar autocrate, forcé de planer au-dessus de son peuple comme une sorte de divinité septentrionale, était contraint de voir seulement une masse et jamais les individus. C'était là un mal qui se faisait grandement sentir quand les nécessités de l'administration obligaient le tsar autocrate à prendre des auxiliaires. Les difficultés d'un choix heureux étaient alors extrêmes, car, en réalité, il avait lieu presque au hasard. Les derniers souverains russes en ont fait plusieurs fois l'expérience; les résultats ont été médiocrement satisfaisants. Ce n'est pas cependant que la Russie manquât d'hommes de valeur. Mais on les ignorait, et, malgré son désir, le tsar ne savait où les prendre.
Sans nul doute, cet état de choses sous le régime autocratique était déplorable. Il entraînait ce fait qu'en Russie, des vies entières pouvaient se consumer à concevoir des idées grandes et généreuses sans que l'occasion se présentât jamais pour l'intelligence qui les concevait de les produire ou de les appliquer. Les hommes d'élite naissaient, vivaient et mouraient sur le sol russe, insoupçonnés et stériles, de même que les arbres séculaires admirables et sans tares finissent par pourrir sur place dans les impénétrables forêts vierges.
Cette perte des individualités en Russie constituait certes un état d'infériorité notoire avec les pays d'Occident, où les hommes de talent réel ont au moins des chances sérieuses de percer. Mais, s'il faut constater le tort que la camarilla a fait au tsarisme autocratique, il convient en même temps de remarquer que ce défaut résulta non pas de la nature même du tsarisme, mais simplement de son organisation. On pouvait, en effet, fort bien imaginer un tsar autocrate brisant l'étroitesse de conventions surannées, élargissant
les mailles trop serrées du réseau qui l'étreignait, prenant enfin un contact plus direct avec son peuple, et surtout mieux renseigné sur les hommes de haute intelligence.
Ce que fait Guillaume II n'est-il pas pratique? Souvent, le soir, l'empereur allemand réunit autour de lui des artistes ou des techniciens. Il les fait causer sur un sujet donné et cette méthode si simple lui permet de parler en homme informé des questions les plus diverses. Or, rien, absolument rien, dans le système tsarien, n'empêcherait un souverain russe d'obtenir un résultat analogue. Il y a là, en somme, une simple question de volonté et d'adaptation d'une fonction ancienne aux exigences des temps nouveaux.
Ou on ne s'y trompe pas, la cause réelle de tous les maux dont les étrangers ou même les Russes chargent le tsarisme, cest la bureaucratie qui fausse le caractère paternel, initial, du régime tsarien.
Jusqu'ici, les fonctionnaires russes, très habilement, ont su confondre leur cause avec celle de l'autocratie. Leur plus grand effort a consisté à entretenir cette idée que, dire du mal de l'administration, c'est compromettre le souverain.
Rien n'est plus manifestement faux.
Sans doute, sur le mal administratif, le tsar lit des rapports, et ces rapports abondent; mais, malheureusement, ces rapports sont le plus souvent rédigés dans l'intérêt de leurs auteurs, tchinovniks eux-mêmes, puisque, pour l'instant, l'instrument du contrôle est encore rudimentaire. Ce n'est d'ailleurs pas l'abondance des fonctionnaires qui paraît surtout critiquable; à Pétersbourg, où tout aboutit, un ministère paraît ridiculement petit par rapport à l'immensité de l'empire; mais, ce qui est vraiment déplorable chez nombre de tchinovniks, c'est leur esprit.
A vrai dire, la bureaucratie russe est peu nationale, très personnelle et profondément indifférente. En fait, ses deux principales victimes sont le tsar et le paysan. L'un en hautr
l'autre en bas de l'échelle sociale, supportent le poids des fautes des tchinovniks, et tous deux, quoique sous des formes diverses, presque aussi lourdement.
Or, ces vices de l'administration sont pour une part, certes, le fait de l'administration elle-même, mais ils résultent encore et surtout du climat déprimant et de la distance qui rend si difficile l'établissement et le bon fonctionnement d'un système de contrôle. Perfectionner sans relâche le contrôle est donc un des moyens les plus sûrs d'améliorer le jeu des rouages administratifs. Le développement des chemins de fer et des télégraphes y contribue singulièrement, mais on voudra bien admettre que cette amélioration du contrôle peut seulement résulter d'une volonté forte et constante. Or, cette amélioration ne seraitelle pas plus facilement réalisable par un tsar, s'il était énergique, que par un parlement dont la volonté, pour solennelle qu'elle soit, ne se trouve point dans l'application suffisamment concentrée? L'exemple de la France est topique. C'est le pays le plus contrôlé du monde, et cependant l'administration y devient moins bonne à mesure que les neuf cents souverains du Parlement multiplient à l'infini les causes de favoritisme.
Les Français qui attribuent au seul souverain russe la responsabilité de fautes qui incombent aux tchinovniks, et peut-être plus encore aux conditions physiques d'un pays essentiellement particulier, s'imaginent que le pouvoir du Isar pèse sur ses sujets comme une chape de plomb. Ils s'abusent et je n'hésite pas à écrire que, contrairement à la croyance répandue en Occident, la puissance impériale autocratique fut infiniment moins sensible pour le sujet russe moyen que ne l'a été, par exemple, le passage aux affaires de M. Combes pour une multitude de Français.
Un fait reste certain : la Russie ne peut pas s'organiser socialement en suivant les voies pratiquées par les pays d'Occident. Elle dut jadis secouer le joug des Tartares,
étendre ses frontières jusqu'aux mers indispensables au commerce, attacher au sol d'énormes populations qui, jusque-là, étaient nomades. Maintenant même, cette lâche n'est point encore accomplie. Or, de toute nécessité, il faut que la diffusion au moins relative de la civilisation soit un fait acquis chez les multiples populations de l'empire russe avant de les faire jouir de légalité politique réclamée par les théoriciens.
Dans l'état actuel des choses, le maintien du principe gouvernemental existant, mais adapté sans cesse aux besoins nouveaux, — et dans ce sens la création de la Douma d'empire constitue un progrès considérable, — semble donc la solution la plus sage. En tout cas, l'on ne conçoit pas sa disparition sans évoquer une période de troubles intenses mettant en péril au Caucase, en Finlande, en Pologne, en Bessarabie, l'unité territoriale de la Russie.
On arrive ainsi à discerner que, dans une large mesure, le tsarisme fait corps avec le pays, et qu'il subsiste par ce fait qu'il est présentement imposible de le détruire sans restreindre dans son étendue la Russie elle-même.
« Où allons-nous? C'est la question angoissante qui domine toutes les autres. La guerre russo-japonaise, en comparaison, n'est même pas un aléa. Mais la question intérieure surgit beaucoup plus grave et plus incertaine. Si fécond en assassins résolus que puisse être le groupe de ces extrêmes du radicalisme et du nihilisme, qui sont un mal en tous pays, nous serions disposés à considérer ces énergumènes comme quantité presque négligeable, si /' ébranlement dangereux des esprits ne s'étendait de proche en
proche à toutes sortes de milieux sociaux qui, par des gradations presque insaisissables, embrassent une quantité d'éléments sains, quil est raisonnable de considérer comme un appui naturel de l'ordre et de l'État. »
Ces lignes de M. Alexandre Baschmakoff, directeur du Journal de Saiîit-Pétersbourg, parues le 21 juillet/3 août 1904, au lendemain de l'assassinat de M. de Plehve, exprimaient fortement l'importance extrême qu'on devait dès lors attribuera la crise intérieure que traverse l'Etat russe.
Cette crise, bien qu'elle fût en formation depuis des années, a surpris complètement les Français. Il a fallu l'éclat des bombes à Pétersbourg et à Moscou, les révoltes des marins à Odessa et à Sébastopol, la guerre en Extrême- Orient pour forcer notre attention; mais enfin on a compris qu'on ne devait plus se refuser à un certain nombre de constatations, qui d'ailleurs constituent, selon moi, la plus lumineuse explication des événements accomplis.
Ce qui nous importe dans cette crise, si nous voulons en connaître l'aboutissement possible, c'est d'en percevoir les éléments essentiels : c'est-à-dire la nature de la propagande révolutionnaire, l'importance des troubles des étudiants, l'action ancienne du passage aux affaires comme ministre de M. Witte sur l'industrie, l'agriculture, les finances, la condition des paysans, et enfin les traits principaux de la question juive dans l'empire des tsars.
En France, nous n'ignorions pas la redoutable action des groupes nihilistes ou terroristes, puisque, de temps à autre, ils se rappelaient à l'univers par quelques éclats sanglants; mais nous ne savions pas assez que, sous l'action de causes multiples, la propagande révolutionnaire avait pénétré à peu près partout. Avait-on compris à temps que Tolstoï était un fort remarquable agent de la révolution? Saisit-on qu'il est encore le type accompli du Russe devenant parfois antirusse à force d'exaspérer en lui les défauts naturels russes? Son admirable talent de roman-
cier l'a aidé non seulement à asseoir une réputation de sociologue qu'un jour prochain on jugera sans doute usurpée, mais encore à propager avec une inlassable ardeur les doctrines les plus décevantes, les plus inapplicables. C'est précisément d'ailleurs parce qu'il s'est révélé comme le dissolvant le plus puissant des forces moscovites que tout ce qui est antirusse dans le monde a adopté avec une particulière passion l'écrivain de Yasnaïa-Poliana.
Cette influence destructrice de Tolstoï, dissimulée sous des dehors absolument russes, a pu pénétrer toutes les couches de la société de Pétersbourg et de Moscou, sans exception, même les fonctionnaires de l'entourage immédiat de l'empereur. Or, si les Russes authentiques se sont laissés gagner par cette atmosphère d'anarchie, on peut imaginer comment et combien ont cherché à en profiter tous ceux qui, étant soit simplement des sujets mineurs de la Russie comme les Finlandais, les Arméniens, etc., soit ses ennemis extérieurs, ont un intérêt énorme à la désagrégation du colossal empire des tsars.
Il y a déjà des années que les adversaires de la Russie, ligués par tout un système de forces mystérieuses, se sont livrés à un travail prodigieux. On connaît maintenant 1 intense propagande révolutionnaire qui s'exerce en Russie; mais, ce que l'on ne disait pas il y a deux ans, c'est que, depuis fort longtemps, les imprimeries de Memel, de Tilsitt, de Kœnigsberg imprimaient des proclamations révolutionnaires qui, par l'entremise de contrebandiers juifs, franchisaient ensuite par ballots la frontière de Pologne (1).
(1) Dans le récit de sa fuite de Russie, le fameux révolutionnaire, le pope George Gapone, raconte :
« Quelques heures plus tard, j'arrivais à Tilsitt. Mon premier soin fut de m'y faire raser. Ensuite, je me fis conduire à une maison que mes amis de Saint-Pétersbourg m'avaient spécialement recommandée. Je trouvai là un jeune homme qui m'accueillit chaleureusement, sans que d'ailleurs il parlât un mot de russe. C'était un Allemand, dont les chambres étaient bondées de ballots de livres et de brochures révolutionnaires, à destination de Saint- Pétersbourg. Des gens venaient et entraient mystérieusement, apportant ou
La jeunesse universitaire naturellement, par le fait quelle est la jeunesse, a subi plus profondément que tout autre milieu social l'action de ces divers excitants. Tout a contribué, en outre, à faire d'elle un champ d'élection pour la propagande antigouvernementale.
Malheureusement, dans la plupart des cas, l'étudiant russe est d'une pauvreté extrême. Précisémentdans le désir d'élever le niveau intellectuel du pays aussi vite que possible, des bourses très nombreuses ont été accordées assez facilement à des fils de popes, de portiers, de cuisiniers. Mais ces bourses sont vraiment trop maigres pour pouvoir faire face aux frais de la vie durant les années d'études. Gomme les parents des étudiants sont généralement dans l'impossibilité absolue d'augmenter leurs subsides, les étudiants russes sont obligés, pour vivre, de réaliser de constants miracles d'économie, de se soumettre à des privations douloureuses. Parfois ils ont même difficulté à se vêtir. Ils font peine quand on les voit passer dans la rue; la bande bleue de leur casquette a sa couleur rongée; l'âpreté des hivers et l'ardeur des étés en ont épuisé la teinte d'azur, qui a passé comme une illusion perdue.
Les besoins de ces étudiants sont si aigus qu'ils doivent s'astreindre parfois à remplir des besognes indignes de leur culture. C'est ainsi que, pendant les vacances, bon nombre d'entre eux font l'office de contrôleurs dans les wagons de chemin de fer, et c'est en poinçonnant des billets durant la belle saison qu'ils trouvent les moyens de travailler l'hiver. Cette triste condition fait que, quoique appartenant à T « Intelligence » , les étudiants restent cependanl sans lien réel avec la vraie société. Ils vivent constamment en marge de la vie courante et accroissent le prolétariat intellectuel que, sans le vouloir, on a artificiellement créé.
emportant de petits paquets de cette littérature clandestine qui, très vraisemblablement, allait, en sens inverse, suivre la route que je venais de parcourir. » (Voir le Matin, 19 novembre 1905.)
Rien d'étonnant à ce que, dans un pareil milieu, la jeunesse, les privations, le tempérament slave aidant, les idées théoriques les plus avancées aient pu éclore dans des légions de cerveaux. Souvent intoxiqués avant leur entrée à l'Université par la lecture de livres étrangers mal compris, les jeunes étudiants aboutissent volontiers à une anarchie radicale après avoir passé par toute la gamme des idées socialistes. Or, comme le régime universitaire russe est loin d'être parfait, comme beaucoup de petites réformes pourraient être réalisées, de menus faits de chaque jour excitent encore contre le gouvernement ces esprits déjà exaltés. De là ces troubles universitaires multiples qui ont éclaté périodiquement.
Mais, d'autre part, il faut bien avouer que, sur les points importants, les réclamations des étudiants russes sont d'une imprécision qui décourage. Impossible d'obtenir qu'ils présentent un programme précis sur lequel on puisse utilement discuter. Avec eux, on se trouve en face de réclamations vagues qui suffisent bien à perpétuer l'agitation, mais qui ne permettent guère de trouver un moyen d'y mettre fin.
Avant et pendant cette même période de temps, où commença à se déchaîner l'agitation universitaire, M. Witte joua un grand rôle comme ministre des finances. A la vérité, ce rôle fut si étendu, et surtout si complexe, qu'il est encore extrêmement difficile d'en parler avec une entière équité. Il n'est pas aisé de démêler sans erreur ce que M. Witte, avant la guerre, a fait de bon, de mauvais ou de néfaste. Ceux que je connais en Russie comme les juges les plus compétents prétendent que son œuvre contient les meilleurs éléments et les pires.
Ce qu'on doit en tout cas reconnaître à M. Witte, c'est une réelle intelligence et une force de volonté soutenue par une inébranlable confiance en lui-même. Il est vrai, d'autre part, que, pour faire ce qu'il voulait, M. Witte
s'est trouvé placé jadis dans des conditions incomparables. Pendant une longue période, il a bénéficié d'une liberté d'action pratiquement absolue, et, cette liberté, il l'a due à une des conséquences les moins connues du régime autocratique russe.
Si l'on se reporte à cette époque, on constate qu'il y avait bien alors en Russie ce qu'on appelait le conseil des ministres, mais il ne correspondait nullement à l'assemblée que nous désignons par la même expression. Le tsar, puisque sa volonté était souveraine, recevait individuellement le chef de chaque département et conférait avec lui. Il en résultait que le titulaire d'un ministère pouvait arriver à produire devant le tsar des arguments techniques contre lesquels le bon sens naturel est impuissant, contre lesquels, par conséquent, l'autocrate était désarmé. Ceci était particulièrement vrai pour les finances, puisque seul un spécialiste de première force, un économiste déjà remarquable peut discuter avec compétence les rapports du ministre chargé du trésor public.
Cette méthode offrait un incontestable danger. Si le ministre de la guerre, par exemple, fût venu soumettre à l'empereur un projet de réforme radicale de l'armée, l'empereur, qui connaît la chose militaire, eût été parfaitement à même d'opposer sur tel ou tel point, s'il y avait lieu, son veto intelligent. Qu'on suppose, au contraire, le ministre des finances enfermé dans le cabinet de travail de l'empereur, faisant appel à la fausse logique des chiffres pour engager la Russie dans des opérations financières dangereuses. Gomment le tsar se fût-il dirigé dans le labyrinthe compliqué des emprunts, des conversions, des budgets, du service de la Dette, de tous les rouages constitutifs enfin de l'appareil financier infiniment complexe d'un pays immense comme la Russie? C'était évidemment impossible. Il en résulta que, pratiquement, M. Witte, ministre des finances russes, fut un potentat dont la puissance, en fait, dépassa
de beaucoup celle du tsar. Songez que tous les autres ministres devaient établir leur budget d'accord avec lui et dans la mesure de disponibilités qu'il connaissait seul. Considérez que la direction du commerce, des chemins de fer, dépendaient de lui; qu'il orientait l'instruction des écoles techniques, que l'inspection des fabriques fut sous ses ordres, qu'il organisa et développa le monopole de l'alcool là où il le voulut, que par les grandes banques d'Etat il tint la noblesse, qu'il put brusquement hausser et baisser tous les impôts. Donc bien avant de jouer son rôle actuel, M. Witte a déjà été un maître absolu. Avec une décision impressionnante, il a réalisé les plus grandes réformes, notamment celle consistant à adopter l'étalon d'or. Le résultat a bien été la fixité du cours du rouble, ce qui est un avantage incontestable; infiniment moins heureux paraît devoir être le système des grands emprunts incessants à l'étranger. A ce sujet, dans une lettre du 22 avril 1897 que j'ai pu lire, un spécialiste bien connu disait : « M. Witte livre la Russie aux financiers cosmopolites, et Dieu sait ce qu'il en adviendra; c'est l'esclavage qui recommence sous une autre forme, au profit cette fois des capitalistes étrangers. »
M. Witte, ministre des finances, s'est encore dit qu'il fallait doter la Russie de l'outillage industriel dont elle manquait. L'idée était profondément juste, mais à la condition d'être appliquée sans brusquerie et surtout sans violence. Il n'en fut pas ainsi. A peu près partout où on pouvait en trouver le prétexte, le ministre des finances suscita la création d'énormes établissements industriels, métallurgiques notamment, sans qu'au préalable on se fut livré à aucune étude vraiment sérieuse sur la possibilité de leur succès.
Pour activer la création de sociétés étrangères qui apporteraient en Russie leurs capitaux, M. Witte fit commander par l'Etat aux nouvelles fabriques des wagons, des locomo-
tives, des rails; ces commandes, pendant un temps, alimentèrent les nouveaux ateliers, et il en résulta bien une courte période de prospérité et d'enthousiasme; mais bientôt TEtat russe diminua, puis cessa ses commandes de fournitures. Un sentiment général d'insécurité apparut, s'accentua, et finalement aboutit aux faillites d'entreprises industrielles dont on eut en France un écho affaibli, mais qui n'en entraînèrent pas moins la perte de millions par centaines.
Ce résultat lamentable semble être la conséquence de plusieurs conceptions erronées.
D'abord, la Russie ne ressemble pas à l'Amérique du Nord. La « mentalité » des populations dirigeantes est trop différente de celle des Yankees pour autoriser l'espoir de résultais analogues par l'emploi de méthodes identiques. En outre et surtout, la fabrication industrielle, en Russie, doit être envisagée sans chercher à établir aucun rapport entre elle et la population totale de l'empire. Toute production n'est-elle pas en relation directe avec les besoins des consommateurs? Or, sur cent vingt-cinq millions de Russes, cent millions peut-être, n'ayant que des besoins rudimentaires, ne peuvent pas encore être envisagés comme des consommateurs de produits fabriqués. Ils le deviendront sûrement, à mesure que, perdant leurs usages séculaires de s'habiller avec tout ce qui se fait au village, ils s'accoutumeront à acheter ce qui vient des grands centres; mais, pour cela, il faut du temps, beaucoup de temps. En réalité, ce résultat sera une conséquence, en Russie comme partout, de la diffusion de l'instruction.
De ceci, il découle que, pour relever vraiment le niveau de la production russe, il faut tout d'abord procéder à l'éducation populaire, et non pas créer d'énormes établissements destinés à périr par suite du manque de consommateurs. L'exemple des filatures établies, il y a quatre ou cinq ans, dans la région de Moscou, en surcroît des
besoins existants, est topique. Alors que les anciennes entreprises, assurées d'une clientèle, réalisaient d'excellentes affaires, les nouvelles fabriques, faute de débouchés réels, ont fini par faire faillite.
Ajoutons encore que, s'il est bon de doter la Russie progressivement de l'outillage qui lui fait défaut, il ne saurait s'agir de transformer la Russie de pays agricole en pays industriel.
La Russie est, avant tout et par excellence, un pays agricole. Elle ne doit pas perdre ce caractère, et la vérité économique russe semble être surtout d'améliorer la culture, d'augmenter les rendements du sol en introduisant des méthodes modernes chez les paysans, cette masse énorme du peuple qu'il est si essentiel de servir, de protéger, de développer, et qui constitue la vraie base de la force russe.
Eh bien, à ne considérer que les faits, on peut se demander si M. Witte n'a pas eu une conception opposée. Sa politique financière s est tournée contre tous ceux qui devaient vivre de la terre russe. Elle les a mis dans la situation la plus pénible. Depuis plusieurs années déjà, les choses en sont au point qu'aussitôt après la récolte, le paysan et le propriétaire doivent la vendre, le premier pour payer ses impôts et le second pour acquitter à la fois et ses impôts et les intérêts des emprunts qu'il a faits à la banque de l'État, ou, ce qui est pis, à un usurier quelconque.
Mais, pour vendre vite la récolte, il faut la céder à vil prix à ces intermédiaires qui spéculent sur les grains et qui, eux, réalisent d'énormes bénéfices. Puis, quand le printemps revient, comme souvent ni le propriétaire ni le paysan n'ont pu faire les réserves nécessaires aux semailles, l'un et l'autre doivent alors se procurer la semence dans les conditions les plus onéreuses, et c'est encore une cause de prêts usuraires et de ruines.
Or, cette situation vraiment douloureuse, on va comprendre comment elle procède directement, et pour la plus
grande part, de ce système financier qui consiste pour Ja Russie à emprunter sans arrêt à l'étranger des sommes colossales. En effet, c'est pour parer au service croissant des intérêts d'une pareille dette extérieure sans cesse accrue et aux frais des créations nouvelles en Extrême-Orient que M. Witte a dû hausser sans relâche les impôts, et précisément les impôts qui portent sur la terre et sur les paysans.
Certes, l'empire des tsars est un pays renfermant de grandes richesses, mais encore, quand on parle de ces richesses, faut-il distinguer avec soin la richesse du sol, celle du fisc et celle du peuple. Le sol et le sous-sol russe contiennent des fortunes, cela est certain, mais la mise en valeur de ce sol dépend dans une large mesure de l'aisance de la population ; or, si le fisc russe est opulent, si son stock de métal précieux s'est constamment augmenté avant la guerre, — ce qui est incontestable, — n'est-ce pas au moyen précisément d'emprunts qui entraînent par répercussion des impôts épuisants qui, par conséquent, appauvrissent les paysans d'une manière extrême?
Ces souffrances sans cesse accrues des classes rurales, conséquences du système financier des grands emprunts étrangers, ont coïncidé avec la création de centres industriels signalée plus haut. Les paysans ont été volontiers dans les nouvelles fabriques. Durant quelque temps, ils y ont gagné de bon salaires; puis, l'ère des difficultés venue, il a fallu baisser ces salaires ou licencier ces ouvriers. La propagande révolutionnaire systématique a alors fait son œuvre. Puis enfin, après la faillite des grandes usines, il a fallu revenir au village et reprendre le travail de la terre commune. Ce travail est alors apparu comme décevant et ingrat. La fainéantise aidant, et sous l'action de ces diverses circonstances, l'esprit de révolte et d'anarchie s'est développé dans les classes rurales au point d'aboutir parfois à la dévastation des maisons des propriétaires, comme le fait s'est produit, il y a quatre ans, près de Kharkoff.
Par suite de cet état de choses, déjà bien avant la guerre, il v avait des régions de la Russie où les propriétaires éprouvaient les plus grandes difficultés à faire valoir leurs droits les plus élémentaires. Quand la récolte était à peu près mûre, ils devaient faire garder leurs champs la nuit; mais comme ceux-ci ont parfois plusieurs verstes de long, alors qu'on les gardait à une extrémité, les voleurs opéraient à l'autre. La situation était telle que beaucoup de propriétaires n'osaient plus aller à la campagne, redoutant les pires violences, craignant même qu'on ne leur enlevât leurs filles, comme le cas s'est présenté. Les défaites en Mandchourie ont aggravé cette situation dans la proportion que l'on sait.
La vérité, c'est que, dans un nombre croissant de régions, les paysans n'attendent plus que ce qu'ils appellent le « partage noir » , qui dans leur pensée doit leur donner toutes les terres que l'abolition du servage a encore laissées aux propriétaires. C'est cette idée qui, subrepticement diffusée par les organisateurs de l'actuelle révolution, rendait certains, aux premières difficultés extérieures, de graves troubles internes, qui maintenant prennent l'aspect d'une effroyable jacquerie.
Or, c'est chose notoire et maintenant bien connue, au premier rang des propagandistes, parmi les plus subtils et les plus ardents révolutionnaires, on trousre les Israélites.
La question juive, en Russie, est infiniment plus complexe qu'on ne l'imagine couramment en France, où l'on a cru volontiers que le gouvernement russe était purement et simplement antisémite par système.
Qu'il y ait peu de sympathie naturelle entre Moscovites et juifs, c'est indiscutable. Les Russes prétendent que les juifs se conduisent toujours envers eux comme des adversaires subtils, qu'ils ont la haine de tout ce qui est russe. J'ai entendu maintes fois raconter, par des officiers russes, que les Israélites incorporés dans les armées du tsar font
des soldats plus que médiocres. L'exode en masse de réservistes juifs fuyant la mobilisation pendant la guerre ne donne-t-elle pas une base à cette opinion?
A ces divers reproches, les Israélites ripostentque les lois russes les mettent dans l'impossibilité de montrer leurs qualités.
En fait, pour un observateur impartial, le résultat de la législation antérieure à la guerre à l'égard des juifs pouvait se résumer ainsi : elle gênait incontestablement par des règlements restrictifs les « petits juifs» , c'est-à-dire les juifs pauvres; par contre, les « grands juifs », les juifs riches, étaient pratiquement tout à fait libres. Il suffisait, en effet, qu'un juif fût marchand de la première guilde pour pouvoir circuler et opérer dans toute la Russie ; or, comme beaucoup de juifs aisés savent faire de leur or un emploi judicieux, ils n'hésitaient pas à « intéresser » les fonctionnaires avec qui ils se trouvaient en rapport, si bien qu'en fait, les juifs riches sont depuis longtemps en Russie non pas esclaves, mais maîtres et dominateurs.
Afin de justifier cette affirmation qui ne peut pas surprendre ceux qui connaissent Pétersbourg et Moscou, mais qui est susceptible d'étonner des lecteurs français, je rappellerai une simple observation de voyage montrant bien par quels procédés le juif russe, en dépit des règlements restrictifs, pouvait arriver à se constituer dans l'empire des tsars une situation parfois meilleure que celle du Russe de race.
Je descendais le Dnieper de Kieff à Krementchoug. Sur mon bateau, je vis les gens du bord interdire à un pauvre diable russe de chanter pour les passagers afin de gagner quelques kopecks. Par contre, on permit à un juif de jouer du violon et de faire sa quête fort tranquillement. Pourquoi cette différence de traitement? C'est parce que l'Israélite avait su « intéresser » l'autorité du bateau qu'il fallait au succès de ses opérations. Cet exemple si simple est révélateur de la forme de corruption qui pouvait s'exercer du
baut en bas de l'échelle, et qui facilement triomphai l avec nombre de petits fonctionnaires russes dont le traitement est dérisoire et qui, s'ils sont habilement tentés, peuvent être assez facilement amenés à se montrer bienveillants.
Il s'est trouvé par surcroît que les circonstances des dernières années ont singulièrement favorisé les Juifs russes importants. Il faut bien savoir, en effet, que chacun des emprunts conclus à l'étranger par la Russie a été l'occasion d'une mainmise plus complète des Israélites sur les centres d'influence à Pétersbourg. Assurer la conclusion, puis les services d'un emprunt, c'est établir un immense mouvement d'argent dont l'emprunteur a grand besoin et au cours duquel quelques millions peuvent se répartir intelligemment. Gomme, en France, les grands financiers sémites ont été les principaux intermédiaires entre le gouvernement russe et les capitalistes français, on peut supposer quels avantages ont pu tirer de cette situation des hommes qui, depuis des siècles, ont l'habitude de devoir à l'habileté insinuante ce que d'autres demandent à la force ouverte. Tous ceux qui connaissent les dessous des grandes affaires savent qu'à l'occasion de chaque nouvel emprunt, des relations se sont forcément établies entre les grands sémites non russes et le gouvernement de Pétersbourg. Au cours des négociations, les premiers ont toujours donné à entendre, de façon directe ou implicite, que, pour s'assurer leur concours, il fallait libérer les juifs russes de la législation spéciale qui les gênait encore; et c'est en conséquence de ces pressions répétées que les Russes ont fait quelques concessions dans cet ordre d'idées, mais avec un manque d'enthousiasme évident (1).
Au premier instant, si les restrictions imposées aux « petits juifs» apparaissent nettement condamnables, mal-
(1) J'ai exprime ces idées pour la première fois dans le Correspondant le 25 septembre 1904. On put les croire alors excessives. Or, on apprit que l'un des premiers actes de M. Witte, lorsqu'il alla négocier la paix
heureusement, quand on connaît mieux la Russie, on comprend quelles ne sont pas toujours sans raison d'être. Il est évident, par exemple, que le factionnaire qui, place à la porte du Jardin de Saxe, à Varsovie, empêche les juifs en caftan d'y pénétrer autrement qu'à certains jours déterminés, paraît au Français qui passe appliquer une consigne vexatoire et indéfendable ; mais ce Français, s'il apprend à connaître les juifs de Varsovie, leur malpropreté repoussante, les procédés détestables qu'ils emploient avec les non-Israélites dès qu'ils se savent non surveillés, finit par comprendre que, s'ils étaient libres dans le Jardin de Saxe, les juifs l'envahiraient, l'accapareraient et pratiquement empêcheraient les chrétiens d'y séjourner. Le factionnaire russe dont je parlais plus haut a l'air de représenter une politique oppressive ; en fait, il assure simplement la jouissance successive et paisible d'un très beau lieu public aux divers éléments ethniques de Varsovie, entre lesquels des rixes fréquentes éclatent quand ils sont rassemblés.
Ce sont des difficultés analogues, mais d'une portée beaucoup plus grave, qui ont fait interdire aux juifs de Pologne de se répandre librement dans toute l'étendue des campagnes russes. Cette mesure avait uniquement pour but de préserver les paysans russes, qui sont absolument sans défense contre les entreprises des usuriers; et, pour bien comprendre la nature de cette grave prohibition, il faut savoir ce qui se passe en Galicie autrichienne.
Depuis 1848, époque à laquelle furent levées au nom des
en Amérique, fut de recevoir MM. Jacob Schiff, Kh'dn, Loeb et C°. La note -dépêche publiée à cette occasion par les journaux est suffisamment explicite sur la portée de cette entrevue.
« New-Yovky 14 août 1905. — M. Jacob Schiff et d'autres Israélites prépondérants conféreront, ce soir, avec M. Witte sur la situation des juif* en Russie.
« Si M. Witte donne des assurances d'un caractère satisfaisant sur l'amélioration de cette situation, la Russie pourra, si elle le désire, placer des emprunts par l'intermédiaire des maisons de banque d'ici. »
principes libéraux les dernières entraves qui gênaient les juifs de Galicie, la majeure partie de la terre et à peu près tout l'argent sont passés entre leurs mains. Le résultat que peut constater n'importe quel enquêteur d'Occident de lionne foi, c'est que, dans cette partie de l'Autriche, un million d'hommes sémites tient six millions de paysans polonais et ruthènesdans le plus dur esclavage économique qui se puisse imaginer. C'est cet exemple sous les yeux qui a fait hésiter le gouvernement russe à donner une entière liberté de résidence aux juifs de Pologne. Il a hésité, non pas du tout pour la satisfaction de vexer une partie de ses sujets, comme on le prétend souvent à tort, mais dans la crainte après tout légitime de compliquer encore la situation intérieure de l'empire, déjà suffisamment difficile.
Donner la liberté aux juifs de séjourner dans toutes les campagnes russes, c'est centupler la puissance de cette organisation mystérieuse qui a nom le kahal.
Qu'est-ce que le kahal? Le kahal est la constitution dans chaque groupement de juifs russes d'une assemblée, dite des anciens, qui est souveraine aux points de vue national, financier, social et politique. L'organisation du kahal est encore mal connue, car elle est difficile à pénétrer; elle remonte, croit-on, au règne d'Elisabeth, mais a été complètement réalisée au commencement du dix-huitième siècle. Elle a été et est encore si forte, que certains juifs eux-mêmes se plaignent parfois de sa tyrannie.
Or, si l'on tient compte de pareilles conditions, peut-on sensément reprocher à un gouvernement d'avoir hésité à soumettre des millions de paysans qu'il sait désarmés à I action de semblables causes de ruine, alors surtout qu'il voit nettement en Galicie autrichienne les effets de ce qui est en Occident le régime du droit commun?
11 est tout naturel, certes, que l'Israélite civilisé de Paris, de Londres ou de New-York, qui ignore la condition vraie des choses en Russie, ne puisse pas admettre les res-
trierions légales dont souffrent ses coreligionnaires dans l'empire des tsars; mais celui qui connaît bien ce qui existe au delà de la Vistule est mieux à même de demander si le véritable intérêt des juifs de Pologne est réellement de se répandre dans toute la Russie; si cette diffusion n'aura pas pour conséquence, après un court moment de triomphe pour Israël, la multiplication d'événements semblables à ceux de novembre 1905 et finalement l'éclat d'un immense mouvement populaire antisémite?
Quoi qu'il en soit, les juifs de Russie ne cherchent pas à voir si loin. Ils ne considèrent que le présent, et par tous les moyens ils s'ingénient à détruire l'ordre de choses établi. C'est ce qui explique pourquoi ils se sont mis avec passion à la tête de l'agitation révolutionnaire. Etudiants, ils provoquent avec une inlassable ardeur des troubles universitaires; mêlés aux affaires industrielles, ils poussent la propagande ouvrière quand ils ne participent pas directement aux attentats suprêmes. C'est pour les mêmes raisons que le juif russe s'est montré, selon les circonstances, l'allié systématique et fidèle des , Anglais, des Allemands, des Japonais.
Mais, si cette action sémite antirusse est bien réelle, il ne faut pas non plus en exagérer l'importance ou lui donner des bases trop larges. Il ne faut pas croire que tous les juifsont, à l'égard de la Russie, la même naturede sentiments. Selon moi, il v a là encore une distinction à faire, suivant qu'il s'agit des « petits juifs » ou des « grands juifs ».
Les « petits juifs » , à quelque Etat qu'ils appartiennent, détestentla Russie; ils rêvent sa destruction pure et simple. Quant aux « grands juifs » , aux financiers, leur point de vue est tout autre. Leur sympathie pour l'empire des tsars est plus que médiocre, certes, mais, au moins, ils savent que ce pays, dans sa forme immense actuelle, est pour eux une source constante d'énormes bénéfices. Que l'on songe simplement aux courtages que justifient les emprunts
russes! Notez bien qu'il n'y a aucun risque à courir, que le résultat de l'opération est certain, et vous comprendrez que les financiers ne verraient pas disparaître sans un vif regret, et même peut-être sans faire un certain effort pour la maintenir, la structure d'un Etat dont l'existence seule est productive d'opérations si fructueuses.
Ceci n'empêche nullement, d'ailleurs, la question juive de se poser en Russie d'une façon chaque jour plus aiguë. Pour supputer la rapidité de son évolution, accélérée par les échecs de la guerre, il serait fort intéressant de savoir quelle influence M. Witte exercera encore sur la direction des affaires. Il est en tous cas facile de constater combien, depuis l'assassinat de M. de Plehve, la presse qui reflète avec plus ou moins d'intensité l'influence sémitique a souhaité son retour au pouvoir. C'est que M. Witte passe. en effet, depuis longtemps, pour être très favorable aux juifs; et ceci s'explique d'ailleurs fort naturellement par les circonstances mêmes de sa vie.
Issu d'une famille des provinces baltiques, M. Witte fit ses débuts dans les affaires sous l'égide de M. Bloch, banquier de Varsovie. Or, qu'était M. Bloch? M. Bloch, mort il y a peu de mois, fut celui qui, plus tard anobli, se fit appeler Jean de Bloch, compila une quantité considérable de documents sur le prix de revient des guerres et devint l'un des propagateurs les plus actifs de l'idée de la paix universelle. Au cours de cette campagne de propagande, M. Witte eut l'occasion d'aider son ancien chef. Approchant fréquemment l'empereur en sa qualité de ministre des finances, ce fut en effet M. Witte qui obtint pour M. Jean de Bloch des audiences de Nicolas II qui firent alors sensation, et qui, c'est simple justice de le reconnaître, contribuèrent à convaincre l'empereur de Russie du caractère pratique de la Conférence de La Haye.
Or, l'origine de M. de Bloch ne laisse point de place à la discussion. Enfin, comme chacun sait, par son mariage,
M. Witte s'est encore rapproché intimement d'Israël. Voilà plus de raisons qu'il n'en faut pour expliquer quelles sympathies vont à M. Witte, pourquoi il a confié maintes fonctions de ses services à des juifs « orthodoxisés » , et pourquoi enfin il a été le candidat de la presse étrangère sémite, qui généralement se montre la plus antirusse. Cette confiance parait bien placée, car, le 13 septembre 1905, avant de quitter l'Amérique, une fois la paix conclue, « M. Witte a donné à MM. Séligman, Strauss et Kraus l'assurance que la situation des Israélites en Russie serait bientôt améliorée, et qu'il était permis de prévoir l'émancipation des Israélites et leur participation au gouvernement de l'empire au même degré que les autres sujets russes (1). » De fait, à peine mis de nouveau à la tête des affaires et investi d'une sorte de dictature en novembre 1905, M. Witte fut dénoncé comme l'homme des juifs dans un appel extraordinairement violent; quelques jours après (âl novembre), on apprit que M. Witte avait décidé de rendre la Russie entière accessible aux juifs (2).
1 ) V. le Temps, 14 septembre 1905.
(2) D'après i Eclair du 15 novembre 1905, le document ci-dessous a été publié dans le premier numéro du journal de Maxime Gorki Novaia Jisn (la Nouvelle Vie.)
« Mort aux juifs !
« Peuple russe, mort aux juifs !
« Sortez de votre sommeil et entrez dans% le sentier de la vérité et de la justice.
« On vous insulte, on se moque de vous.
« Votre père le tsar n'en sait rien, car il est entouré de ministres juifs tels que Witte et ses collègues.
« Ecoute, peuple, le tsar, votre petit père, ne connaît pas votre peine; on ne lui permet pas de lire les journaux, on ne lui dit rien de ce qui se passe.
« Witte est arrivé si haut qu'il fait ce qu'il veut.
« Witte s'efforce à remplir tous les postes avec des juifs, et ainsi, glorieux peuple russe, l'affliction qui t'attend est grande.
» Vous ne parlerez plus en russe, vous ne prierez plus comme des chrétiens orthodoxes, car tout et partout sera juif.
« 0 nation russe! Je te supplie de te lever contre les juifs. Battonsles! battons les juifs! Faisons-en autant de Witte!
« Beaucoup, parmi nous, sont prêts à sacrifier leur vie pour le tsar, la
Quel sera réellement le développement prochain de la question sémite en Russie? Je n'ai pas ici à le rechercher; j'ai voulu simplement noter qu'elle est depuis longtemps une cause profonde quoique, voilée, de la tourmente actuelle.
Ajoutez enfin, à tous ces éléments de crise, la tendance naturelle et légitime des peuples modernes à un progrès matériel, sinon moral. Depuis dix ans surtout, la Russie est en voie de transformations dont le besoin s'observe même dans les moindres détails. Dans les familles riches de Pétersbourg, les vieilles formes de samovar disparaissent. A Moscou, il existe, certes, de riches marchands (kouptsi) qui portent encore leur costume national, mais beaucoup de leurs fils se font habiller à Londres. La masse du peuple elle-même change à vue d'œil. Déjà les jeunes générations de paysans ne savent plus les vieilles chansons de leurs pères, et leur sentiment religieux, quoique encore profond, a très sensiblement diminué.
Telles sont les causes capitales, antérieures à La guerre, des convulsions internes et présentes de la Russie.
Pour l'empire des tsars, le moment est solennel; il a dû chercher à mener à bien une guerre extrêmement difficile précisément au moment où une intense fermentation intérieure posait à la fois les plus redoutables problèmes. Dans une certaine mesure et dans un certain monde, ce sont même les difficultés intérieures, devenues si troublantes et si profondes, qui ont été cause, au début, de la facile
mère patrie et la foi orthodoxe. Nous ne devons pas prendre un instant de repos avant de les avoir tous exterminés. A bas les juifs!
« Witte, le voleur, a déjà été marqué d'une croix. Ne soyons pas chiches de nos efforts. Citoyens russes, vous apprendrez bientôt que Witte a été mis à mort. Une centaine de personnes ont déjà juré de risquer leur vie pour le tuer.
« Mourons donc l'un après l'autre, mais lui (Witte), tuons-le comme un chien. Nous exterminerons tous les juifs et tous ceux qui les soutiennent.»
11 parait toutefois très peu vraisemblable que ce texte émane de Gorki luimême. Il est probable que son journal n'a fait que reproduire ce document.
acceptation de la lutte avec le Japon. Combien de fois, dans les dernières années, n'entendis-je pas mes amis de Saint-Pétersbourg me dire : « Nous ne sortirons de notre crise intérieure que par une grande guerre! »
Cette boutade marquait mieux l'état d'esprit qui régnait alors qu'elle n'était conforme à une prévision sage des événements.
Si les hommes de Saint-Pétersbourg avaient, en effet, vraiment voulu trouver un dérivatif belliqueux, ce n'est pas la guerre avec le Japon qu'ils auraient pu souhaiter.
Les conditions de la lutte avec l'empire du mikado étaient, en effet, infiniment plus difficiles pour la Russie que si celle-ci avait eu à combattre l'Allemagne en Pologne, hypothèse qui avait été envisagée et préparée, alors que l'idée d'une lutte à mort avec le Japon assaillant n'a jamais été considérée avec le sérieux qui eût été nécessaire.
Quoi qu'il en soit, si maintenant nous cherchons à porter un jugement d'ensemble sur la Russie, en tenant compte du bien et du mal et surtout des obstacles inhérents au sol russe, nous dirons : en dépit de ses détracteurs, la Russie, depuis cinquante ans, malgré d'immenses et renaissantes difficultés, a réalisé de très sérieux progrès; elle s'est transformée avec une rapidité relativement considérable, ejt il est douteux que ceux qui, en Occident, critiquent si aisément le gouvernement de Saint-Pétersbourg, eussent fait beaucoup plus vite et beaucoup mieux que lui s'ils avaient eu à régir un État aussi spécial et aussi prodigieusement complexe que la Russie.