LE SIÈGE DE PORT-ARTHUR
(Février-décembre 1904.)
L'histoire de ce siège mémorable se décompose, après la première attaque de la place par Togo, en phases assez nettes.
On peut, en effet, discerner successivement :
Les tentatives d'embouteillage accompagnées de bombardements par mer;
L'investissement par terre de la place, consécutif de la bataille de Kintchéou et de l'occupation de Dalnv;
La période des attaques brusquées;
La bataille navale du 10 août;
L'incident du Reschitelny;
La période de transition des [attaques brusquées à celle du siège régulier;
La période du siège régulier; L'agonie de la place; La capitulation.
Les tentatives d'embouteillage.
Après la surprise néfaste du 8 février, toutes les baies de la péninsule de Liao-Toung furent semées de mines automatiques; opération dangereuse qui coûta aux Russes, plusieurs navires victimes de leurs propres engins (1).
Pendant ces travaux, la flotte japonaise se livra de loin à de fréquents bombardements, dont les résultats furent médiocres. Mais la grande opération que méditait Togo, c'était l'embouteillage de la flotte russe dans le port. Puisqu'un seul goulet étroit fait communiquer Port -Arthur avec la mer, il s'agissait de refaire, avec beaucoup plus de difficultés à vaincre, ce qu'avaient réussi les Américains à Santiago de Cuba.
Les marins nippons ont exécuté ce programme avec une ténacité et un courage qui leur ont acquis une admiration
(1) La situation devenant menaçante, l'amiral Alexeieff adresse, le 17 février, aux troupes de terre et de mer, cet ordre du jour :
« A la valeureuse armée, à la valeureuse marine!
« Maintenant que les regards de notre adoré souverain, de toute la Russie et de tout l'univers sont tournés vers nous, nous devons nous souvenir que nous avons le devoir sacré de défendre le tsar et la patrie et de maintenir la Russie à son rang de grande puissance.
« Si notre ennemi est fort, cela doit nous donner une nouvelle énergie pour le combattre, car grand est le dévouement du soldat et du matelot russe. Notre armée et notre marine comptent beaucoup de noms célèbres qui doivent servir d'exemples à l'heure actuelle.
« Le Dieu de la Patrie russe, qui a toujours protégé les justes causes, nous protégera maintenant encore. Unissons-nous donc pour continuer la lutte. Que chacun de nous garde la tranquillité d'esprit nécessaire pour mieux remplir son devoir et, comptant sur l'aide du Tout-Puissant, remplissez chacun votre tâche, vous souvenant que la prière à Dieu et les services rendus au tsar ne sont jamais perdus.
« Vive l'empereur! Vive la Russie! Dieu avec nous! Hourra! »
universelle. L'œuvre était difficile; il fallut s'y reprendre à plusieurs fois.
Première tentative.
Dans la nuit du 24 février 1904, quatre navires de commerce de 3.000 tonnes, montés par des équipages qui s'étaient sacrifiés d'avance, furent dirigés sur le goulet de Port-Arthur. Découverts à temps par les Russes, les brûlots nippons furent coulés ou durent s'échouer en dehors de la passe. L'échec était complet.
Deuxième tentative.
Le 27 mars, à deux heures du matin, quatre navires marchands tentent à nouveau l'embouteillage. L'opération échoue encore une fois. La passe reste libre. L'amiral Makaroff, qui est venu en toute hâte prendre le commandement de la flotte russe, en profite pour faire de fréquentes sorties et entraîner ses équipages, dans le but de gêner bientôt les débarquements japonais.
C'est alors que se produit l'épouvantable catastrophe du Pélropawlosk.
Dans la nuit du 12 avril, l'amiral Togo fait garnir de mines la région de la mer où il voyait toujours défiler la flotte russe dans ses sorties. Le 13, il envoie plusieurs navires sous Port-Arthur dans le but d'attirer Makaroff dans la région minée. L'amiral russe sort avec ses navires en file: il évite d'abord les mines, mais à huit heures quarante du matin, se trouvant déjà à 15 milles du port, il aperçoit tout à coup, émergeant du brouillard, la division cuirassée japonaise de l'amiral Hashiba. Un écrasement menace les Russes. Ils battent en retraite; mais le Pétropawlosk, sur lequel l'amiral Makaroff a arboré son pavillon, passe dans la région minée. Une torpille éclate. Le choc détermine l'explosion simultanée des soutes à munitions et des chaudières. En deux minutes, le vaisseau amiral russe plonge de l'avant, l'hélice en l'air, et coule à dix heures trente. Seul de l'état-major de Makaroff, le grand-duc Cyrille peut
être sauvé. Verestchaguine, le grand peintre militaire russe, périt dans la catastrophe qui fait rentrer la flotle de Port- Arthur dans une nouvelle période de passivité.
Togo ne veut pas laisser aux Russes le temps de se remettre. Il continue ses bombardements intermittents et prépare une nouvelle tentative d'embouteillage.
Troisième tentative.
Une troisième tentative échoue encore le 27 avril. Togo décide d'employer désormais plus de moyens.
Quatrième tentative.
Dans la nuit du 2 au 3 mai, cette fois huit navires de 3.000 tonnes lestés de pierres et de ciment sont dirigés vers le port. La tempête, un instant, semble devoir entraver l'opération, mais elle est continuée avec énergie. Le Totomi-Maru, malgré le feu des Russes, parvient vers deux heures vingt-cinq à s'ancrer en bonne place du goulet et à s'y couler; le Yédo-Maru sombre, lui aussi, dans 1 évasement de l'entrée ; le Makokoï-Maru réussit à se fixer près du Totomi-Maru.
Les autres brûlots ne parviennent pas jusqu'à la passe qui, cette fois, est obstruée. Les grandes unités russes sont désormais immobilisées jusqu'à ce que le goulet soit dégagé. Seuls, les torpilleurs et les petits avisos peuvent sortir en contournant les épaves.
Gomme les débarquements japonais réussissent sur tous les points, l'investissement de la place s'annonce comme prochain. Dès le 2 mai, pour ne pas être bloqué, l'amiral Alexeieff cède le commandement au vice-amiral Witheft et gagne Moukden.
L'embouteillage partiel de Port-Arthur permet aux Japonais de procéder au débarquement qu'ils avaient préparé, non plus en Corée, mais cette fois en Mandchourie.
Le 5 mai, les Nippons débarquent à Pi-Tse-Vo. Une colonne volante va couper la voie ferrée à Port-Adams. Celle-ci est réparée aussitôt, et un train de munitions con-
duit par le lieu tenant- colonel Spridonoff peut encore atteindre Port-Arthur le 10 mai.
Mais, le 12, une division japonaise entière occupe Port- Adams. La voie ferrée est détruite définitivement. La 2e armée achève son débarquement et trois de ses divisions menacent le Kouang-Toung. Port-Arthur est bloqué par terre (l) .
V investissement de la place [bataille de Kintchéou.)
Les Japonais commencent sans tarder les travaux d'investissement.
La flotte de Togo tente de débarrasser les baies Keer et Deep des mines dont elles sont semées, mais le torpilleur 48 et l'aviso Miyako sautent au cours de l'opération (15 mai).
Le 13 mai, les Russes réussissent à faire sauter un des brûlots coulés dans la passe. Celle-ci redevient libre; les navires japonais veulent s'en assurer. Asontour, le cuirassé Hatsusé heurte une mine et coule comme le Petropawlosk. La flotte russe restant encore menaçante, les Japonais renoncent donc à pénétrer dans la baie de Ta-lien-Wan, ce qui eût grandement réduit les difficultés de l'investissement
(1) Stœssel; qui commande la place où sont enfermés environ cinquante mille hommes, lance, le 7, la proclamation suivante :
« Le 30 avril et le 1er mai, l'ennemi a franchi le Yalou avec des forces considérables. Nos troupes se sont retirées dans les positions qu'elles avaient choisies auparavant.
« L'ennemi a opéré un important débarquement à Laodoung, au sud de Pi-Tse-Vo, dans le voisinage de la baie de Kintchang. Nous allons maintenant avoir de la besogne. L'ennemi va naturellement interrompre le service du chemin de fer, s'efforcer de repousser nos troupes jusqu'à Port-Arthur et assiéger celte place, qui est le rempart de la Russie en Extrême-Orient.
«Défendez-la jusqu'à l'arrivée des troupes qui viendront nous délivrer. Je considère comme mon devoir de vous faire remarquer que vous devez être sans cesse vigilants, prudents et prêts à résister partout à l'ennemi d'une façon digne de la glorieuse armée russe, et que, quoi qu'il arrive, vous ne devez pas perdre la tête. Ptappelez-vous que tout est possible à la guerre, et dites-vous que nous serons, avec l'aide de Dieu, en état d'accomplir la tâche difficile qui nous incombe.
« Stoessll. »
de la place, et se résignent à s'emparer de Kintchéou, position formidable, puisque, occupant la partie la plus étroite de la presqu'île du Liao-Toung, elle est pour les Russes très facile à défendre.
Le 16 mai, des canonnières de Togo bombardent les
BATAILLE DE KIMCUÉOV (£^
Russes qui se confinent dans leurs lignes du sud de Kintchéou.
Le 24, toute la 2e armée est réunie au nord de cette ville.
La première ligne de défense russe allait de Yangkiatoun à Test à Kiuchantien à l'ouest. Des tranchées d'infanterie avec réseaux de fil de ferla constituaient. Le mont Nanchan formait la deuxième ligne; le pied était garni de tranchées de réseaux de fils de fer et de bambous pointus ; des batteries et des tranchées occupaient ses pentes; une redoute en terre se trouvait au faîte.
Le 21 mai, les officiers japonais avaient fait une recon-
(1) D'après le croquis de L. Thiriaux, La Guerre russo-japonaise. — Wcsmael-Charlier, Namur, 1904.
naissance pour provoquer le feu des pièces russes et en déduire le calibre d'après l'examen des fragments de projectiles. Le 25 mai, à cinq heures et demie du soir, l'artillerie japonaise, établie à mi-côte du montSampson, canonna les batteries russes du Nanchan. A huit heures, les Nippons cessent leur feu. A minuit, les quatre divisions japonaises se jettent sur Kintchéou et l'enlèvent. Les Russes surpris doivent abandonner leur ligne avancée. Le 26 mai, à trois heures et demie du matin, les canonnières japonaises parviennent à détruire la batterie basse russe de Sokuto. Les canons du Nanchan et du Sampson recommencent leur duel. A cinq heures et demie du matin, toute larméejaponaise, contrainte par l'étroitesse de 1 isthme à marcher en masse, se lance contre le Nanchan. Les Russes font des Nippons un grand carnage. La canonnière Bobr, embossée dans la baie Hand, prend les Japonais en enfilade et leur cause des pertes énormes. Les chefs nippons lancent à plusieurs reprises leurs troupes en avant. Leur héroïsme est vain. Des bataillons entiers sont fauchés par le feu russe. La situation va devenir intenable. Cependant, la 4e division dOsaka, après plusieurs tentatives cruellement payées, descend sur la plage ouest et parvient à gravir le revers ouest du Nanchan et à s'y établir. Il est sept heures du soir. La position des Russes est dès lors gravement compromise. A huit heures, ils doivent battre en retraite.
Cette bataille donna la mesure de ce qu'on pouvait demander aux soldats du mikado. Durant quatorze heures, ils subirent héroïquement un feu terriblement meurtrier. La valeur de la 4e division décida de la victoire.
Le 30 mai, les Japonais occupèrent Dalny sans résistance. Le blocus de Port-Arthur par terre était désormais assuré.
Période des attaques brusquées.
Le 12 juin, les Russes réussissent à débarrasser le goulet
des épaves qui l'obstruaient. Plusieurs navires russes sortent dans la rade de Port-Arthur. Togo fait aussitôt rétablir le réseau des mines.
Le 16 juin, l'amiral Alexeieff annonce au tsar que l'escadre russe est prête au combat. Le 23, en effet, les marins russes sortent dans l'intention, croit-on, de gagner Vladivostok. Les bateaux dragueurs de mines préviennent tout accident; mais, à la hauteur de l'îlot Encouter, les Russes aperçoivent la flotte de Togo; ils virent aussitôt au nord et rentrent à Port-Arthur.
Pendant la fin de juin, les Japonais se rapprochent de la place en délogeant successivement les petits postes russes qui s'opposent à eux.
Le 14 juillet, le général Oyama débarque à Dalny, où le matériel de siège était déjà en grande partie concentré. Une active impulsion est donnée aux préparatifs d'attaque. Le 21, le bombardement commence et inaugure la période des attaques brusquées.
Du 27 juillet au 9 août, les Japonais dirigent des assauts furieux contre les collines Vertes et du Loup, Kantachan, Sikouchan, Takouchan , etc. La flotte coopère à ces attaques. Les Russes, se défendant avec un admirable courage, parviennent à infliger aux Nippons des pertes considérables ( l) . Mais ceux-ci progressent néanmoins, car ilscom-
(i) L'empereur de Russie adresse, par le télégraphe sans fil de Chefou, le télégramme suivant au général Stœssel :
« En mon nom et au nom de toute la Russie, je vous charge de féliciter les troupes, les marins et les habitants de Port-Arthur des succès remporté dans les combats des 26, 27 et 28 juillet.
« Je suis absolument convaincu que vous êtes entièrement préparés à maintenir le renom de nos armes par votre vaillance illimitée. Mes remerciements chaleureux à tous!
« Que le Tout-Puissant bénisse vos rudes et dévoués exploits et protège la forteresse de Port-Arthur contre les attaques de l'ennemi,
« jNicolas. »
Le 26 août, Nicolas IT fait parvenir au général Sta^ssel ce télégramme : « En récompense de votre inlassable activité à défendre, à la tête des-
menccnt à avoir des vues directes sur la place. C'est alors que les défenseurs de Port-Arthur reconnaissent l'inutilité de conserver plus longtemps les navires qui risquent d'être canonnés dans le port, sans défense sérieuse possible. On décide que la flotte tentera de gagner Vladivostok.
La bataille navale du 10 août 1904 (1).
« Le 10 août, à l'aube, par un temps superbe, la flotte commença ses opérations de sortie. Le JSovik protégeait l'escadrille de dragueurs. A neuf heures, la flotte sortait en rade. L'amiral Witheft, ayant comme chef d'état-major le contre-amiral Matuszevitch, avait arboré son pavillon sur le Cesarevitch. Sous ses ordres directs étaient le Sébastopol et le Poltava. L'amiral Ouktomski montait le Peresvict, que suivaient le Pobieda et le Iletvisan. L'amiral Reitzenstein montait YAskold, que suivaient le Diana et le Pallada. Huit contre-torpilleurs et le navire-hôpital Mongolia complétaient l'escadre.
« Seul des navires importants, le Bayan restait à Port- Arthur, en réparation. A l'horizon, Ton voyait dans l'air, exempt de toute brume, trois croiseurs de première classe, huit de deuxième et 17 torpilleurs; mais, renforcée constamment, l'escadre japonaise présentait, une heure après, en bataille, mais hors portée ;
a) Quatre cuirassés et les Kassuga et Nischin;
bj Trois gardes-côtes et le Chin-yen;
c) Les Chitose, Kasagi, Takasago, Akitzushima, Idzumi, avec le croiseur cuirassé Yakumo.
« On voyait trente torpilleurs.
troupes à vous assignées, l'héroïque ville de Port-Arthur, j'ai le plaisir de vous annoncer qu'à l'occasion du baptême du grand-duc tsarévitch, je vous nomme mon général aide de camp avec tous les privilèges s'y rapportant. « Je suis votre bienveillant et reconnaissant
« Nicolas. »
(1) V. TiuniAux, op. cit., t. II, p. 122 et suiv.
« Les deux escadres marchèrent parallèlement hors portée pendant trois heures; les Russes ne marchaient qu'à 13 nœuds. A huit heures, on était à 30 milles au sud de Port- Arthur, quand soudain l'escadre japonaise tout entière, forçant de vapeur, vient se placer en travers de la route suivie.
« Un premier combat s'engage, vif mais relativement court (quarante minutes), et malgré les torpilleurs dont les brusques attaques troublent Tordre de marche, l'escadre russe force le passage. L'escadre japonaise redescend alors vers le sud et la marche parallèle reprend durant une demi-heure.
« A deux heures et demie, 1 escadre japonaise se rapproche et la canonnade reprend encore à distance moyenne, mais sans grand effet du côté japonais, semble-t-il, tandis que YAskold y perdait une cheminée, ce qui déjà gênait sa marche. A trois heures et demie, nouvelle séparation.
« Enfin, à quatre heures et demie, comme l'escadre russe arrive au sud de Yen-Tao (île Rund) , les navires japonais la rejoignent encore, formés en croissant.
« En ce moment, les Russes marchaient dans la direction sud-est, les croiseurs en avant. Pour faire face à l'attaque japonaise qui, venant du sud-ouest, les prend obliquement, ils font tête et s'efforcent de se placer en ligne face à l'ennemi, les cuirassés vers l'ouest, les croiseurs formant crochet en face de la division Dewa qui les menace au sud. Au saillant de l'angle se trouve le Cesarevitch.
« Cette fois, malgré le tir des Russes, la flotte japonaise s'approche rapidement à 40 encablures; le combat, malgré l'inégalité des forces (six unités cuirassées contre onze), se maintient d'abord à chances égales. Mais le Cesarevitch engage un duel avec le Mikasa; tous deux se portent des coups terribles par leur tir à moins de 4.000 mètres, et soudain le navire amiral russe vire de bord, puis s'arrête : son gouvernail ne fonctionne plus! Alors, pendant quarante
minutes, il subit, niasse inerte, un bombardement furieux; en vain, les autres cuirassés, abandonnant leurs adversaires, concentrent leurs feux sur le Mihasa, entourent le Cesarevitch. Trop tard. Un obus a broyé le commandant de l'escadre, blessé le chef d'état-major et le capitaine de pavillon. L'escadre est décapitée.
« Il s'ensuit encore une fois du désordre (sept heures et demie). Le Retvisan se précipite vers le Mihasa, cherchant à l'aborder; mais le Nischin l'en empêche au prix de pertes graves, en détournant son feu sur lui.
« Quant au reste, dès que parut sur le Cesarevitch le signal de transmission du commandement, le contre-amiral Ouktomski, « les moyens ordinaires de signaux n'étant pas « possibles à cause des avaries dans la mâture du Peres- « viet » , ne put que signaler : « Suivez-moi » (huit heures)..
« En ce moment, l'escadre russe n'avait plus de centre, les navires de la division Witheft s'étant, après le malheur du Cesarevitch, resserrés sur la division de l'amiral Ouktomski.
a Celui-ci pouvait : 1° rejoindre ses croiseurs qui, en avant vers le sud-est, continuaient à combattre Dewa ; la nuit tombait et l'escadre japonaise, après deux jours de bombardement et cinq heures de combat, ne devait pas être loin du fond de ses soutes à munitions; elle devait être aussi moins rapide avec ses carènes encroûtées, ses chaudières surmenées, que l'escadre russe restée pendant ce temps au port. Sûrement même, dans la poursuite, l'escadre japonaise devrait laisser en arrière le Chin-Yen (12 nœuds) et les trois gardes-côtes (16 nœuds). On avait donc toutes chances, après une course à toute vitesse pendant la nuit, de se trouver au matin aux environs de l'île Quelpaert, sur la route de Vladivostok, et de n'avoir derrière soi que huit unités cuirassées au plus au lieu de douze. Mais il fallait abandonner le Cesarevitch; 2° on pouvait encore rallier à soi les croiseurs en leur envoyant un des trois contre-torpil-
leurs qu'il avail avec lui et faire retraite vers Port-Arthur. Gela, c'était renoncer à tout le bénéfice de l'opération; c'était aller contre les ordres formels de l'amiral Skrydloff. Mais il y avait ainsi quelque espoir de sauver le Cesarevitch, tout en faisant une retraite honorable.
« L'amiral Ouktomski ne crut pas pouvoir tenter de marcher de l'avant, «ayant beaucoup de tués et de blessés, et l'armement, la coque et les appareils électriques étant gravement endommagés. » En réalité, il avait deux officiers, trente-huit hommes tués, deux officiers, cinquante grièvement blessés. Si l'on y ajoute même deux cent trentesix hommes légèrement blessés, comme le fait son rapport, on atteint 8 pour 100 de l'effectif de sa division et des Poltava, Sébastopol, Pallada. Qu'est-ce que cela près du Yaryag, du Cesarevitch, et des 40 pour 100 qu'eurent les croiseurs de Vladivostok le 14 août? Quant aux avaries, elles permirent à tous ses navires de rentrer à Port-Arthur si vite que les Japonais n'essayèrent même pas de suivre. On dit que le Relvisan avait été touché onze fois et le Pallada quinze. UÂskold lavait bien été quatre-vingts et marchait encore !
« Au moins, sa détermination étant prise, devait-il, par tous les moyens possibles, en prévenir les croiseurs! Il n'en fit rien et causa par là leur perte.
« Quoi qu'il en soit, voici ce qui se passa dans la nuit tombante : la canonnade, soit lassitude, soit manque de munitions, se ralentit du côté japonais. L'escadre russe cessa complètement son feu, sauf le Retvisan qui, plus avancé, continuait, pour se dégager, à tirer de sa tourelle arrière. Puis tous les navires, escortant le Cesarevitch, remontèrent au nord-ouest. Bientôt l'on fut hors de vue et la nuit tomba. Les Japonais ne poursuivirent qu'au moyen de leurs torpilleurs. Ils les lancèrent à plusieurs reprises, mais, comme toujours contre des navires en marche, ils échouèrent. Cependant, ces attaques avaient dispersé
l'escadre; mais, au matin du 11, les Peresviet, Pobieda, Betvisan, Pollava, Séhastopol et Pallada, avec trois contretorpilleurs, rentraient à Port-Arthur.
« Mais le Cesarevùch, dont la machine évenlrée ne donnait plus que 4 nœuds, fut presque de suite abandonné. Et c'était la seule excuse de la retraite!
u Lui, ce qui prouve bien que le reste de l'escadre aurait passé, tenta, sur l'initiative de son commandant intérimaire, de continuer vers Vladivostok. Mais, à cause de sa faible vitesse, les torpilleurs, impuissants contre les autres, le rejoignirent; il les repoussa, mais ne put éviter une torpille. Les Japonais crurent l'avoir coulé et le laissèrent Cependant il ne coula pas, mais cette nouvelle blessure anéantissait tout espoir de parvenir jamais au but. A minuit, le capitaine Ivanoff reprit le commandement, malgré sa blessure. Mais il ne put que diriger le navire vers Kiao-Tchéou.
» La division légère avait combattu depuis cinq heures contre la division Dewa. A huit heures, l'amiral Ouktomski prit le commandement; le contre-amiral Reitzenstein interpréta naturellement son « suivez-moi » dans le sens des ordres antérieurs et se mit en devoir d'ouvrir la route pour que l'opération fût continuée. h'Askold en tète, il se rapprocha rapidement de Dewa. Le croiseur cuirassé de celui-ci se mit en travers, mais bientôt le feu de YAskold l'avariait gravement, car il se retirait tout en flammes (l'amiral Reitzenstein l'appelle YAsuma; en réalité, c'était le Yakumo, du même type). Malheureusement, YAskold avait des avaries irréparables, trois chaudières crevées sur cinq.
« Néanmoins, le plus redoutable ennemi étant hors de combat, les croiseurs passent, repoussant une attaque de torpilleurs dont un même est coulé (le n° 38). Puis, vingt minutes durant, le combat reprend avec un nouvel acharnement, deux nouveaux navires ayant rejoint Dewa.
« Enfin, la nuit tombant, la poursuite cesse; on ralentit la marche afin de parer aux réparations les plus urgentes. Puis la division gagne un abri où elle resta jusque l'aube.
« Aucun des navires de la division légère ne devait échapper au désarmement, comme nous le verrons bientôt, et la journée terrible se chiffrait par la perte, du moins pour les opérations actuelles, d'un cuirassé, trois croiseurs et cinq contre-torpilleurs. Nous verrons leur sort en détail.
« En outre, si Ton totalise les chiffres de pertes des diverses fractions de l'escadre, on trouve, non compris le Novik, dont on n'a que cette seule indication : «pas de tués, » six officiers et cent soixante-quinze hommes tués; neuf officiers et trois cent cinquante-quatre hommes blessés.
« Quant à la flotte japonaise, le Mikasa, qui soutint le fort du combat contre le Cesarevitch, souffrit beaucoup, ainsi que le Yakumo; mais on garda le secret sur la nature de leurs avaries, se bornant à l'affirmation qu'ils rentreraient en ligne à bref délai.
« Cependant, le Mikasa seul avait quatorze officiers et cent sept hommes hors de combat, le Yakumo, vingt et un hommes, de l'aveu de l'amiral Togo. En tout, il y avait onze officiers et quarante et un hommes tués, douze officiers et cent onze hommes blessés. On commence à comprendre pourquoi la flotte japonaise ne poursuivit guère. D'ailleurs, après deux jours de bombardement et trois combats d'une durée totale de près de quatre heures, ses soutes à munitions devaient être vides.
« C'est donc faute d'intelligence et de persévérance que ce qui pouvait être sinon une victoire, du moins une opération réussie, devint une véritable catastrophe.
« En effet, dans la nuit, la division légère s'était dispersée, la vitesse de ses navires étant très inégale, selon leurs avaries.
« Le contre-torpilleur Bournyi s'égara; vers deux heures du matin, il fit côte à l'est de Weï-Haï-Weï et coula. L'équi-
page gagna la ville anglaise à pied. Plus tard, il fut interné à Hong-Kong
« A Kiao-Tehéou, le contre-torpilleur Besc/ioumny, gravement endommagé, entra dans le port à quatre heures onze. Le Novik apparut une demi-heure après. Il avait fait du charbon en dehors du port où deux charbonniers attendaient en mer. Bien qu'il eût ses deux cheminées enlevées, ce qui diminuait son tirage et laissait échapper des étincelles qui pouvaient donner l'éveil, dès le 12, à trois heures du matin, il repartait.
a A neuf heures du soir, le Cesarevitch avait pénétré à son tour sur l'avant-port : il marchait à quatre nœuds avec une énorme dépense de charbon; il avait son gouvernail brisé, ses mâts courbés, et dans les flancs d'énormes trous bouchés par des tampons de bois. Il débarqua de suite un grand nombre de blessés, dont l'amiral Matuszevich. — Deux contre-torpilleurs, ceux-ci presque intacts, les Bestrachny et Bestpochadny, réussirent encore à passer; mais YAsIiold d'abord, puis la Diana sévirent barrer la route par un croiseur japonais et continuèrent.
« Les Allemands accueillirent les navires russes avec les honneurs dus au courage malheureux. Ils s'en tinrent cependant à la stricte neutralité : les navires reçurent avis d'avoir à se retirer dans les vingt-quatre heures ou à désarmer
« Le 16, l'opération du désarmement était achevée : les équipages restaient à bord.
« IjÂskold et le contre -torpilleur Grossovoi' jetèrent l'ancre à Wosoung le 12...
« h'Askold avait été touché quatre-vingts fois, dont plusieurs gravement : une cheminée coupée à ras du pont, une fendue et rattachée au moyen de cordes, les trois autres percées comme écumoires; un obus l'avait traversé d'un bord à l'autre, détruisant le carré des officiers; trois chaudières sur cinq étaient hors de service. Après d'in-
terminablcs négociations, ils furent internés à Sanghaï et désarmés. Le 24, Tordre de désarmer parvint de Pétcrsbourg et fut exécuté de suite.
« La Diana, comme le JSovlk, fit du charbon au large de Kio-Tchéou le 11, puis ayant réparé provisoirement une voie d'eau grave, se remit en route vers le sud, de conserve avec le Pascal qu'elle rencontra. Elle fit du charbon le 19 à Haïphong (80 tonnes) et parvint à Saigon le 24 au soir.
« Il est probable que le capitaine, prince Lieven, comptait continuer vers l'Europe; mais les avaries furent reconnues si graves qu'il dut rester. Le A septembre, il reçut de l'Amirauté russe l'ordre de désarmer.
« Le Novik, en quittant Kiao-Tchéou, fît route droit vers l'est, pour contourner le Japon : il se réparait en route autant que possible. Le 16 août, on le signale dans le détroit de Van-Diemen. Puis plus rien...
« Mais il était évident qu'après sa traversée, il devait se ravitailler en charbon à Korsakoff, port russe au sud de l'île Sakhaline, et l'amiral Kamimura détacha de suite les Tsoushima et Chitose, qui vinrent le guetter aux environs.
« Le 20, à l'aube, le Tsoushima découvrit le Novik et l'attaqua devant le port. Le Novik fut atteint, une fumée blanche l'indiquait; mais, à six heures dix, le Tsoushima lui-même reçut un obus sous la flottaison, et donnant de suite une forte bande, dut s éloigner. Le Novik entra dans le port. Ce combat avait duré une heure vingt minutes.
« Le Novik avait plusieurs avaries graves sous la flottaison et dut débarquer quatre morts et dix-huit blessés. Mais le Chitosc, que le Tsoushima n'avait cessé d'appeler par la télégraphie sans fils, apparut à l'horizon vers six heures du soir. Le Novik n'était plus en état de combattre. Son commandant le fit évacuer et couler (dix heures du soir) . »
Le désastre pour les Russes était énorme. Comme on l'a
vu (I), il s'étendait à l'escadre de Vladivostok. Les espérances fondées sur la venue de l'escadre de la Baltique étaient singulièrement diminuées. La partie sur mer était déjà à peu près perdue.
L'incident du Reschitelny.
C'est dans cette période de la guerre que se place l'incident du Reschitelny qui doit être rappelé.
Le contre-torpilleur Reschitelny (lieutenant Roslchakowski, — 24 nœuds, — quarante-sept hommes) avait quitté Port-Arthur le 10, isolément, après que la sortie de l'escadre eut entraîné la Hotte japonaise au large. Grâce à l'extinction de ses feux, il franchit facilement le mince cordon de torpilleurs et de canonnières qui restait et fut à Tchefou à minuit dix. Le motif de cette course était un volumineux paquet de dépêches et de correspondances qui fut remis au consul russe. On avait donné toute latitude au lieutenant Rostchakowski de rentrer à Port-Arthur, de suivre l'escadre ou de rester; mais il n'eut pas le choix, car, en approchant de Ghcfou, un accident de machine avait réduit sa vitesse à 8 nœuds.
« Dès midi, l'amiral chinois Sah, qui se trouvait en rade avec trois beaux croiseurs, vint à bord, en canota vapeur, et, en anglais, réclama le désarmement; il fut aussitôt satisfait; tout l'équipage, commandant en tête, signa un engagement, et les culasses des canons, les détonateurs des torpilles, les armes à feu et même les armes blanches, furent descendus dans le canot de l'amiral chinois. Le Reschitelny était désarmé. Une garde chinoise y fut placée même.
« Cependant deux des contre-torpilleurs japonais qui, dans la nuit, avaient poursuivi l'escadre russe dispersée, l'avaient aperçu au large de Tchéfou, puis perdu de vue :
c'étaient YAsashio et le Kasumi, de la première flottille, commandant Foujimoto.
« Ne doutant pas que le navire poursuivi se trouvait à Tchéfou, cet officier avait le droit et le devoir dV pénétrer de suite pour s'assurer de la stricte exécution des règles de la neutralité par les Chinois. Cela était régulier et pouvait se faire de jour. Il préféra attendre la nuit du 11, en dehors du port, croyant, dit-il, que le navire allait sortir...
« Dune heure à deux heures du matin, les deux contretorpilleurs entrent dans le port, tous feux éteints, et vont s'ancrer à 400 mètres du Rescliitelny . L'amiral Sah leur envoie un officier qui certifie au commandant Foujimoto que le navire russe est désarmé, que son équipage a signé le « revers » . Plus tard, l'amiral s'y rend en personne pour renouveler cette déclaration. Le commandant Foujimoto répond « qu'il n'a pas l'intention d'attaquer le Rescliitelny » . Cependant 4'amiral, peu confiant, donne mission à l'un de ses officiers d'aller en chaloupe ohservcr les événements. Quant à Rostchakowski, par une sorte de prescience du danger, il réclame des Chinois la protection d'un croiseur, ou tout au moins un de ses détonateurs de torpilles. Refus formel. Alors il fait préparer l'explosion de son navire et commande à son équipage de « dormir sur le pont, la casquette sur la tête » . Le lieutenant Kanevski est mis de garde avec deux hommes.
a A trois heures et demie, le lieutenant Terashima fut envoyé à bord du Reschitelny pour dire « que les Japonais s'attendaient à ce que le vaisseau quittât le port à l'aurore ou capitulât » .
« A l'approche du canotjaponais, le poste de garde chinois sauta par-dessus bord et disparut. Rostchakowski restait seul en présence des marins japonais armés de pied en cap, avec son équipage qui n'avait pas même un couteau. Il envoya de suite un officier pour faire sauter la mine préparée et reçut les Japonais.
« — Vous êtes le commandant? Je vous somme de vous rendre.
a — Impossible; je suis sous la protection de la Chine qui m'a déclaré hors de combat.
a — Alors, je vous ordonne de sortir, pour vous battre au large.
n — Je ne sortirai pas; ma parole est engagée. Je ne me battrai pas; il n y a plus même une hache à bord.
u — Alors, vous êtes mon prisonnier.
a — Vous n'en avez pas le droit.
a — Je le prendrai. Mais, si vous voulez, vous aurez la vie sauve
« Cette insulte était le comble : Rostchakowski se jette sur l'officier japonais et lui donne un soufflet, dit la version officielle, un coup de poing, disent les autres; puis le saisissant il crie :
« — Jetez-moi tous ces Japonais à la mer.
«Le lieutenant Terashima, en se débattant, le mordit au doigt et l'entraîna; ils tombèrent, lui dans l'eau, le Japonais dans son canot.
a A bord, la lutte continuait; mais vite les Japonais cessèrent de lutter à armes égales, et, mettant le comble à leur honte, ils fusillèrent les matelots russes désarmés.
a Ils allèrent jusqu'à tirer sur ceux qui se sauvaient à la nage, et Rostchakowski, notamment, fut atteint à la cuisse.
« Le croiseur chinois Haï-Young le recueillit avec deux officiers et douze hommes; un officier et douze autres hommes avaient gagné la rive; deux avaient disparu et furent retrouvés ensuite percés de balles. Le tout avait duré dix minutes.
a Mais ils ne jouirent pas longtemps du résultat de leur acte, car à peine étaient-ils en possession du bâtiment que la soute aux munitions sauta, tuant cinq hommes, en blessant neuf, lançant en l'air le pont supérieur. Malgré tout, les survivants hissèrent le drapeau japonais et, au
bruit des « Banzaï » , VAsashio remorqua l'épave et se dirigea vers la sortie du port.
« L'amiral Sah le laissa passer; il ne fit sonner le branlebas de combat que pour le Kasumi qui suivait, le fit stopper et l'informa qu'il y avait violation flagrante de la neutralité et qu'il exigeait que le Reschitelny fût renvoyé à Tebéfou. Le commandant japonais répondit qu il allait rejoindre le premier contre-torpilleur et le ramener.
« On ne les revit jamais : ils emmenèrent à grand'peine leur prise si peu glorieuse à Dalny, mais il parait qu'elle coula quand on voulut la transférer au Japon. »
L'incident du Reschitelny souleva des protestations unanimes.
Le gouvernement japonais, le 21 août, fit à son sujet la déclaration suivante :
L'attitude du Japon à ïchéfou est une conséquence directe du manquement de la Russie à ses engagements ; mais ce n'est pas seulement en cette circonstance, ce n'est pas seulement à Tcliéfou que la Russie a violé la neutralité d'une façon très flagrante ou qu'elle n'a pas tenu compte de ses engagements.
Peu de temps après l'investissement et l'isolement de Port- Arthur, un système de communication par télégraphie sans fil était établi entre Port-Arthur et le consulat russe de Tcliéfou. Cette communication continue, eu dépit des protestations répétées du gouvernement japonais.
Au commencement de la guerre, la canonnière Mandjour, après avoir reçu Tordre de partir, est restée nombre de semaines à Changaï au mépris de la neutralité de la Chine. Finalement, après de longues négociations, elle a consenti à désarmer.
Ce n'est pas tout : le croiseur Askotd et le contre-torpilleur Gros^ovoï sont à Changaï depuis plus d'une semaine, et ils refusent de partir ou de désarmer.
Le Japon n'a nullement l'intention d'enfreindre la neutralité chinoise, tant qu'elle est respectée parla Russie; mais il ne peut pas consentir à ce que des navires de guerre russes, à la suite d'une violation d'engagements et d'une transgression de la neutralité, trouvent sans protestation dans les ports chinois un abri contre la capture ou la destruction.
La déclaration du commandant du Reschitelny, d'après laquelle son navire aurait été désarmé à son arrivé à Tcliéfou, est contraire à là «vérité. Le navire était complètement armé et avait son équipage prêt à manœuvrer quand survint le lieutenant Terashima; mais, en tous cas, son désarmement n'aurait pas satisfait aux prescriptions des règlements relatifs à la neutralité de la Chine.
Il appartient à la Chine et non pas à la Russie de décider si l'alternative du désarmement serait acceptable. Beaucoup de personnes pensent que le cas est comparable, entre autres, à celui de la Florida(\). Mais le gouvernement japonais établit une distinction bien nette entre les deux incidents. La neutralité du Brésil était entière et sans condition, et le port de Rallia se trouvait à une grande distance du théâtre de la guerre, tandis que la neutralité de la Chine est imparfaite et conditionnelle et que le port deTchéfou est tout proche de la zone des opérations militaires.
Les officiers russes mêlés à l'incident de Tcliéfou reconnaissent que le Reschitelny fut l'agresseur et commença les hostilités qui se terminèrent par sa capture.
Le gouvernement japonais estime que le fait enlève à la Russie tout prétexte de plaintes qu'elle pourrait avoir si la légalité de la capture était, d'autre part, mise en doute. Sur ce point, le cas présent ressemble à ceux du corsaire américain GénJral- ArmstroïKj et du navire anglais Anne.
Il n'a du reste, en lui-môme, que peu d'importance, mais il implique un principe extrêmement important. L'expérience a démontré que la Chine ne prendra pas démesures propres à faire respecter ses lois concernant la neutralité. Si, dans ces circonstances, le Reschitelny pouvait faire deTchéfou un port de refuge, les grands navires de la marine russe pourraient faire de même, et rien n'empêcherait ces navires de sortir de leur retraite pour attaquer le Japon.
La nécessité de se mettre en garde contre une telle éventualité est trop importante et trop impérieuse pour qu'on permette au Rescliilelny de créer un précédent. Cet incident n'affectera nullement le commerce étranger et ne troublera en rien la situation générale.
La Chine notifiera tout simplement à la Russie d'avoir à tenir ses engagements à l'avenir.
(1) L'incident de la Florida s'est produit en 1864, pendant la guerre de
Période de transition des attaques brusques au siège régulier.
La défaite navale du 10 août compromettait gravement sur mer la partie russe, mais, en somme, Port-Arthur tenait toujours.
Cette résistance exaspéra les Japonais. Ils renforcèrent considérablement leurs troupes de siège, et, le 15 août, sommèrent la place de se rendre en lui offrant les honneurs de la guerre. Stoessel refusa.
Du 16 au 24, les Japonais tentèrent de nouvelles attaques furieuses. Par les pertes énormes qu'elles causent aux assaillants, elles démontrent l'impossibilité de prendre la place d'assaut. Oyama et Nogi se résignent alors peu à peu à la nécessité d'entreprendre un siège régulier.
Le siège régulier.
Le 31 août, les Japonais commencent à tracer leur première parallèle. Ils entament aussitôt les tranchées devant conduire au terrain d'une seconde. La nature rocheuse du sol rend le travail extrêmement difficile et lent. On y supplée au moyen d'un nombre formidable de sacs de terre qui forment des remparts protégeant les travailleurs. Quant ils croient mûre la position attaquée, les Nippons lui donnent l'assaut. Us s'emparent ainsi, le 19 septembre, de la lunette d'Erloung, de la hauteur de 108 mètres, des lunettes de Ghoui-chi-Yng. Du 19 au 22, ils tentent sans succès d'enlever la colline de l'Angle ou de 203 mètres.
Au début d'octobre, les pièces de siège commencent à atteindre les navires russes ancrés dans le port. Du 26 au 30 octobre, les Nippons s'efforcent de prendre la place d'assaut pour la fête du mikado. Ils font quelques
Sécession. Le navire de guerre des Etats-Unis Massachusetts captura dans le port de Bahia le vapeur confédéré Florida, qui était sous la protection du Brésil. La Florida fut ensuite coulée.
progrès, mais, certes, non pas en proportion de leurs pertes, qui sont très grandes. Cette expérience les contraint de nouveau aux lenteurs du siège régulier.
L'agonie de la place.
Cependant, à l'intérieur de Port-Arthur, les symptômes avant-coureurs d'une situation grave se manifestent. Les munitions, les shrapnells surtout, diminuent rapidement. La garnison chargée de défendre un périmètre de vingtsept kilomètres devient de plus en plus insuffisante, en raison des vides faits dans ses rangs par le feu ou les maladies.
Le moral des soldats russes commence à se ressentir, en outre, de l'immobilité de Kouropatkine, dont les promesses répétées de secours apparaissent vaines. Quant à la venue de la flotte de la Baltique, son éloignement ne permet pas de l'espérer avant de longs mois.
Les défenseurs de Port-Arthur ont donc, au début de novembre, la sensation très nette que c'est l'agonie de la place qui commence. Les navires encore à peu près intacts sont coulés dans le port pour les préserver du mieux possible. Quant aux Japonais, ils mettent en batterie de nouveaux obusiers de 28 centimètres, et, en dépit des difficultés offertes par les rochers du terrain, ils creusent plusieurs galeries sous des ouvrages rosses restant à emporter.
Le 16 novembre, le bombardement général recommence, suivi de plusieurs assauts très meurtriers, mais infructueux. Pendant quelques jours, les attaques cessent au centre pour se préciser aux ailes. Enfin, le 1er décembre, après plusieurs jours d'attaques d'une ténacité extraordinaire et une défense héroïque de la part des Russes, la fameuse colline de 203 mètres reste aux mains des Japonais. Dès lors, ceux-ci ont un poste d'observation incomparable sur la ville et le port. Aussitôt, le tir des batteries de siège
peut être rectifié et leurs coups sont désormais dune précision terrible.
La situation devient intenable pour les navires dans le port. Le Sébastopol, encore à peu près intact, sort en rade pour attirer la flotte japonaise sous le feu des batteries de côte. Il est finalement torpillé sur ses ancres, non sans avoir causé des pertes sensibles à l'essaim de torpilleurs que Togo crut devoir envoyer contre lui. Le bombardement de la place continue, méthodique. Le 15 décembre, un obus pénètre dans une casemate de Kikouan-Nord où se trouvait Kondratenko. Ce général, qui fut véritablement lame de la défense de Port-Arthur, est tué avec presque tous les officiers qui se trouvaient avec lui. Le 18, le fort, théâtre de cette noble mort, miné par les Japonais, saute en partie. Le 25, les Nippons s'emparent du Yakouchan, qui commandait les communications des Russes entre Port- Arthur et le réduit de Liao-ti-Chan. Le 28 au matin, les mines d'Erloung sautent. Le 31, c'est le tour de Sougchou. Le 1er janvier, l'armée japonaise fait une attaque générale. Elle occupe ce même jour le fort du Nid-d'Aigle. Ainsi s'écroulent successivement, en peu de jours, tous les centres de résistance de la ligne de défense principale. Que restait-il de possible? Une défense désespérée devant aboutir à une extermination de ce qui subsistait encore de soldats russes, ou la capitulation; c'est à ce dernier parti que s'arrête le général Stoesscl.
La capitulation.
Le Ier janvier, à cinq heures, après avoir consulté ses officiers, dans des conditions de régularité qui ne sont pas encore très nettement connues, le général Stoessel envoie un parlementaire pour demander au général Nogi de discuter les conditions de la reddition.
Dans la nuit du 1er au 2, les drapeaux des régiments sont brûlés, et les quelques torpilleurs valides partent pour
Tchéfou et Kiao-Tchéou, porteurs de cette dépêche de Stoessel au tsar :
« Après deux heures de bombardement, les Japonais ont donné l'assaut contre le mur chinois depuis le fort n° 3 jusqu'au Nidde-1'Aigle. Deux assauts furent repoussés : notre artillerie de campagne fit le plus grand mal aux Japonais. J'ai ordonné vers la nuit de se retirer sur les collines, derrière le mur chinois, en appuyant la droite à la grande montagne. La plus grande partie du front Est est entre les mains de l'ennemi ; nous ne tiendrons pas longtemps sur la nouvelle position; après quoi, nous devrons capituler. Mais tout est aux mains de Dieu.
Grand Souverain, pardonne -nous; nous avons fait tout ce qui était possible. Juge -nous avec miséricorde. Pendant onze mois, une lutte incessante usa nos forces; un quart (dont moitié malades) de la garnison occupe 27 verstes sans pouvoir alterner pour un court repos. J^es hommes sont devenus des ombres.
Stoessel.
Le 2 au matin, un parlementaire japonais vient annoncer l'acceptation des pourpalers.
A midi, le général Ijichi et le général Reiss se rencontrent au Nid-d'Aigle. A deux heures, une dépêche du maréchal Yagamata annonce :
Sa Majesté le Mikado a bien voulu déclarer que, le général Stoessel ayant rendu d'éminents services à son pays, Elle désire que les bonneurs militaires lui soient rendus.
A quatre heures et demie, la capitulation est signée. Voici le texte des principaux articles :
Article premier. — Tous les soldats, marins et volontaires russes, ainsi que les fonctionnaires du gouvernement à Port- Arthur, garnisons et forts, sont faits prisonniers.
Art. 2. — Tous les forts, les batteries, les navires de guerre et autres bâtiments, les bateaux, les armes et les munitions, les chevaux, le matériel, les bâtiments de l'Etat et tous les objets appartenant au gouvernement seront transférés à l'armée japonaise dans leurs conditions actuelles.
Art. 6. - — Les armes, y compris les armes portatives; les munitions, le matériel de guerre, les bâtiments de l'État, les objets appartenant au gouvernement, les clievaux, les vaisseaux de guerre et autres navires avec leur contenu, à l'exception de la propriété privée, seront laissés dans leurs positions actuelles et les commissaires des armées russes et japonaises décideront sur la méthode à employer pour leur transfert.
Art. 7. — L'armée japonaise, considérant comme honorable la valeureuse résistance faite par l'armée russe, permettra aux officiers de l'armée de la marine russe, ainsi qu'aux fonctionnaires y appartenant, d'emporter leurs épées et les objets constituant une propriété privée, immédiatement nécessaires aux besoins de la vie.
Les officiers, fonctionnaires et volontaires, ci-devant mentionnés, qui engageront par écrit leur parole de ne pas prendre les armes et de ne pas agir, de quelque façon que ce soit, contrairement aux intérêts de l'armée japonaise, jusqu'à la fin de la guerre, recevront le consentement de l'armée japonaise de retourner dans leur pays.
Il sera affecté à chaque officier de la marine un ordonnance qui sera remis immédiatement en liberté sur parole.
Le 3 janvier, une convention annexe règle le sort des civils. Le 5, l'évacuation commence. Le 6, à onze heures, le général Stoessel a une entrevue avec le général Nogi. L'évacuation de la place se termine le lendemain. Le 12, Stoessel part pour le Japon avec son état-major. Le 13, les Japonais font leur entrée solennelle dajis Port-Arthur. Des détachements de tous les corps ayant pris part au siège y participent.
Pour les Russes, la perte de Port-Arthur était un désastre moral considérable. Désormais, la flotte de la Baltique devait chercher à gagner Vladivostok, ce qui compliquait encore sa tâche déjà si ardue. Quant aux Japonais, ils rentraient dans des conditions brillantes, aux yeux du monde étonné, dans leur conquête de 1894. Déjà la cuisante blessure d'amour-propre que leur avait causée l'installation des Russes à Port-Arthur, en 1898, se trouvait en grande partie vengée.