‹ Le monde et la guerre Russo-JaponaiseChapitre 42 sur 103 · BATAILLE DU CHA-HO · texte numérisé non relu

BATAILLE DU CHA-HO

(Octobre 1904.)

Après leur grave échec de Liao-Yang, les Russes campent dans les lignes du Cha-Ho. Les Japonais gardent le contact aux postes avancés, mais quelques semaines s'écoulent sans engagement vraiment sérieux. Le général Kouropatkine ayant en main six corps de Sibérie et trois d'Europe, soit au moins deux cent quarante mille hommes, estime enfin le moment venu de prendre l'offensive, de marcher au secours de Port-Arthur et de réparer ses défaites successives. Il lance, le 2 octobre, cette proclamation :

11 y a plus de sept mois, l'ennemi nous surprit par une

attaque traîtresse contre Port-Arthur, avant toute déclaration de guerre. Depuis ce temps, les troupes russes ont accompli sur terre de nombreuses actions héroïques dont la patrie peut justement se montrer fière. Cependant l'ennemi, non seulement n'est pas terrassé, mais il continue, dans sa présomption, de rêver d'une victoire complète.

Les troupes de l'armée de Mandchourie, dont le courage n'a cessé d'être résolu, n'étaient pas jusqu'ici numériquement assez fortes pour battre l'armée japonaise. Il fallait un temps considérable pour surmonter toutes les difficultés matérielles et pour renforcer l'armée active au point où elle serait en mesure, par sa masse, d'accomplir avec plein succès la tâche ardue, mais glorieuse, qui lui est dévolue.

C'est justement pour cette raison que, bien que j'aie repoussé les attaques des Japonais contre nos positions nombre de fois, à Tachitchao, à Lian-Dian-San, à Liao-Yang, je n'ai pas cru devoir, après ces succès, procéder à la marche en avant et ai ordonné la retraite. Vous avez quitté héroïquement des positions fortifiées en y laissant des monceaux de cadavres ennemis sans être inquiétés par notre adversaire, et vous vous êtes retirés menaçants, prêts à une nouvelle bataille sur des positions préparées à nouveau.

Après une bataille de cinq jours à Liao-Yang et une défense triomphante de toutes nos positions avancées et principales, vous avez fait votre retraite sur Moukden dans les conditions les plus difficiles. Attaqués par l'armée de Kuroki, vous avez traîné à travers une boue impassable, combattus un jour après l'autre, même la nuit, vos pièces d'artillerie que vous tiriez à la main, et vous êtes arrivés à Moukden sans avoir abandonné un canon ou un blessé, sans vous être laissé faire prisonnier un seul homme, en sauvegardant complètement vos équipages militaires.

C'est avec le coeur gros de chagrin que j'ai ordonné la retraite, mais aussi avec la conviction inébranlable que cette retraite était nécessaire pour amener notre victoire entière et décisive sur l'ennemi quand le moment opportun serait venu.

Le tsar a destiné à la lutte contre le Japon d'importantes forces militaires suffisantes pour nous assurer la victoire. Toutes les difficultés existant pour faire parvenir ces forces à une distance de 10.000 verstes ont été surmontées avec une abnégation résolue, avec le talent voulu, par des Russes de toutes les professions, de tous les rangs, de toutes les classes envoyés avec elles sur le théâtre de la guerre.

La difficulté qui existait, c'est la tâche, qui ne s'est jamais présentée jusqu'ici, de transporter des centaines de milliers d'hommes, des dizaines de milliers de chevaux, des millions de pouds de matériel, d'une façon ininterrompue, par voie ferrée, pendant sept mois, de la Russie d'Europe et de la Sibérie en Mandchourie. Si les régiments déjà expédiés ne suffisaient pas encore, de nouveaux régiments seront encore expédiés, car la volonté inflexible du tsar est de battre l'adversaire, et nous exécuterons inflexiblement cette volonté.

Jusqu'ici l'ennemi, dans ses opérations, s'est appuyé sur de gros contingents de troupes : en déployant ses armées, il nous entourait et il choisissait à sa volonté le moment le plus favorable pour nous attaquer. Mais à présent le moment après lequel toute l'armée russe soupire a enfin sonné ; le moment est venu pour nous-mêmes de prendre l'offensive et de forcer les Japonais à faire ce que nous voulons. Car la force de l'armée de Mandchourie est maintenant assez imposante pour que nous passions à l'attaque.

Vous devez cependant bien vous convaincre et ne jamais oublier que, pour triompher d'adversaires puissants et valeureux, il faut, en outre du nombre suffisant de troupes, que tous soient animés, depuis le simple soldat jusqu'aux plus hauts chefs, de la ferme résolution d'arracher la victoire, qui demandera encore des sacrifices.

Pénétrez-vous bien de l'importance de cette victoire pour la Russie. En particulier, songez combien il est nécessaire d'être victorieux pour délivrer plus vite nos frères enfermés dans Port-Arthur, qui conservent héroïquement, depuis sept mois, la forteresse confiée à leur défense.

Notre armée, forte de son union avec le tsar et avec toute la Russie, a accompli, dans toutes nos guerres, des actions héroïques pour la patrie, et s'est acquis chez tous les peuples un renom mérité. Pensez à chaque heure que la volonté du tsar vous a confié la défense de la dignité de la Russie et de ses intérêts en Extrême-Orient; pensez à chaque heure que c'est à vous qu'est remise la défense de l'honneur et du renom de la Russie, de toute l'armée russe. L'auguste guide de notre patrie et la Russie entière avec lui prient que nous accomplissions la tâche remise entre nos mains sans broncher et avec une décision arrêtée de remplir notre devoir jusqu'au bout, sans ménager notre vie. Que Dieu soit avec nous tous !

KOUROPATRINE.

Le 5, le généralissime russe met en mouvement son armée vers le sud, mais, au même moment, Oyama, se trouvant prêt, se décide à une contre-attaque.

Le 5, la première offensive de la bataille est tentée par la cavalerie russe. Le 8 et le 9, l'avance continue sans grande résistance de la part des Nippons, mais, le 10, la droite et le centre russe se heurtent à d'épaisses troupes japonaises. Le duel d'artillerie s'engage. Cinq cent mille hommes sont aux prises. Les Russes doivent soutenir un terrible et stérile combat dans la montagne. Le même jour, Oyama attaque avec vigueur dans la plaine. Ses troupes sont bien concentrées, alors que Kouropatkinc aurait encore besoin d'au moins vingt-quatre heures de préparation. Les Russes font des prodiges de résistance, mais, en somme, éprouvent une série d'échecs partiels. Ils constatent notamment leur impuissance à forcer les défilés de Tonmine. Le 13, le 14 et le 15, la lutte continue avec les mêmes caractéristiques. Le 1(3, les Russes, dans une admirable lutte, s'emparent de la colline Poutyloff et s'y maintiennent avec obstination. Mais Kouropatkine, qui dirigeait à son flanc gauche l'attaque principale, échoue devant la ténacité de Kuroki. Autour des mines de Yentaï, le centre plie. Nodzu prononce alors son offensive, essayant de couper les troupes russes au nord de Pensihou, pendant que l'armée d'Oku, remontant la voie ferrée, déborde la droite des Russes et menace leurs communications avec Moukden. Les Russes cèdent donc sur tous les points, mais la bataille continue en s'apaisant progressivement jusqu'au 30. Les Russes reculent avec lenteur; s'arrêtant sur la rive gauche du Gha-IJo, ils y font une défense acharnée, puis se cantonnent finalement dans les lignes de Moukden.

Le seul résultat de cette longue lutte est de démontrer l'impossibilité absolue pour Kouropatkine de tenter une offensive heureuse.

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