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CHAPITRE III

I. — Y à-t-il une Chine militaire? — L'opinion des anciens sinologues. — L'enseignement de la guerre de 1894 avec le Japon. — L'œuvre de Li-Hung-Tchanget de Ouan-Shi-Kaï. — L'armée chinoise d'aujourd'hui et de demain.

II. — La Chine économique et financière. — L'argent et les argentiers du Céleste Empire. — Le Chinois a-t-il à craindre la concurrence en affaires du Japonais?

III. — Le roycottage récent des marchandises américaines. — Son caractère national, son efficacité; ce qu'il présage pour l'avenir.

Après les deux belligérants, la Chine est la puissance d'Extrême-Orient dont la situation se trouve la plus profondément modifiée. La Chine, silencieuse et immobile depuis des siècles, se réveille. Son sol a servi de champ de bataille à deux puissants voisins, et elle obtient ce bénéfice paradoxal de recouvrer une partie du territoire mandchou après une longue guerre à laquelle, — ouvertement, — elle ne prit aucune part. Mais cet avantage est peu de chose à côté de ce qui semble le grand profit pour la Chine de la guerre russo-japonaise; ce grand profit réside en une impulsion morale décisive impliquant l'abandon radical d'une orientation cependant bien ancienne. Ce qui le prouve déjà, ce sont les questions imprévues qu'on peut et qu'on doit se poser maintenant au sujet du Céleste Empire.

Y a-t-il une Chine militaire?

Jusqu'à une date extrêmement rapprochée, ceux qui connaissent le mieux l'Empire du Milieu déclaraient que la Chine ne pourrait jamais redevenir une puissance fortement armée.

Pour le prétendre, ces sinologues s'appuyaient sur l'enseignement d'une longue série de siècles, et ils montraient que l'aboutissement philosophique de la civilisation chinoise a été de créer un état d'âme impliquant le mépris profond de tout ce qui est militaire. Le proverbe des Célestes : « On ne prend pas de bon fer pour faire des clous, ni un brave homme pour faire un soldat, » traduit assez bien cet état desprit.

L'absence pour la Chine de contacts immédiats avec de grands États conquérants, auxquels il eût fallu résister par la force, a permis aux pacifistes chinois cette longue période de triomphe, sans que d'ailleurs le peuple ait bénéficié beaucoup de leurs théories humanitaires. On pourrait même se demander si les exactions des mandarins et les pillages sanglants qui se sont perpétués en Chine, précisément en raison de l'insuffisance de forces régulières pour les réprimer, n'ont pas été plus réellement dommageables au peuple chinois que les éclats belliqueux, formidables, mais dans une certaine mesure conventionnels et réguliers, des guerres d'Occident.

Quoi qu'il en soit, un fait est certain : la Chine a étéT jusqu'à ces tout derniers temps, sans admettre la nécessité d'une force militaire organisée, et ses mandarins civils ont toujours pris un renaissant plaisir à humilier le pouvoir

des mandarins militaires, sans jamais consentir à comprendre qu'une armée existe dans l'intérêt du peuple aussi bien que dans celui de l'État.

Mais voici que, contrairement aux pronostics des plus savants sinologues, la guerre malheureuse de 1895 avec le Japon, le spectacle bien évident de l'accroissement considérable de prestige qu'en tira le gouvernement du mikado, même à l'égard des Européens, a fini par convaincre certains Chinois haut placés de leur longue erreur. Sans doute, ce n'est point instantanément qu'ils ont pu renoncer à leurs préjugés invétérés; cependant, si l'on tient compte de la prodigieuse ancienneté de ces préjugés, on doit reconnaître que, depuis le traité de Shimonoséki, les Célestes vont extraordinairement vite.

Li-Hung-Tchang se mit à la tête du mouvement. Malgré son grand âge, il entreprit la rénovation militaire de son pays. C'est lui qui fit construire les forts modernes de Takou, à l'embouchure du Peï-Ho; qui commença les travaux de Port-Arthur (1) et qui projeta un autre établissement analogue à Kiao-Tchéou (2). Li-Hung-Tchang mort, son oeuvre a été reprise par le vice-roi de Pe-Tchi-Li, Ouan- Shi-Kaï. Ce mandarin, qui sut si à propos sauver la vie de l'impératrice douairière lorsqu'elle fut menacée par les réformistes, est à l'heure présente l'homme le plus intéressant de toute la Chine. Tout-puissant dans le Pe-Tchi-Li, province peuplée de trente -quatre millions d'habitants, Ouan-Shi-Kaï, en même temps qu'il fait fort habilement respecter les Européens, — non par amour pour eux, certes, mais pour ne pas provoquer trop tôt une nouvelle intervention occidentale, — travaille avec la plus grande énergie à doter son pays d'un outillage de guerre.

Mais, en dépit de l'activité qu'il a déployée depuis trois ou quatre années, si le vice-roi du Pe-Tchi-Lia bien pu donner

à ses soldats un armement excellent et des instructeurs sérieux, il n'a pas encore réussi à créer des officiers en nombre suffisant, à former les états-majors, qui sont indispensables à l'utilisation de toute masse armée. Pour cela, il faut du temps.

Ouan-Shi-Kaï ne s'illusionne d'ailleurs pas; il sait fort bien que la faiblesse de son armée réside dans l'absence de cadres. C'est pourquoi il travaille précisément à créer une académie d'état-major, et il a lui-même déclaré l'an dernier qu'il faut au minimum trois années encore pour que la réorganisation de l'armée chinoise soit suffisamment avancée, afin de permettre, le cas échéant, une action contre une grande puissance.

Cette opinion n'explique-t-elle pas l'attitude officiellement réservée et neutre que surent garder les Chinois à l'égard des deux belligérants?

Étant données les énormes commandes de matériel de guerre faites en Europe par le Céleste Empire, l'élan déjà imprimé à l'instruction militaire, les officiers que les Japonais ne manqueront certainement pas de placer à la disposition des Célestes, il faut admettre que, dans quatre ou cinq ans, l'armée chinoise pourrait compter de quatre à cinq cent mille hommes bien armés, bien disciplinés, et qui pourraient être bien commandés. Il faut encore savoir que ces chiffres sont peu de chose auprès de ce qu'ils seraient susceptibles d'être. On estime, en effet, l'énorme population chinoise à trois cents millions. Quel gigantesque réservoir d'hommes l On objectera bien : « Ce sont là des populations de religions disparates. » Cet argument n'est point une raison pour se tranquilliser, car, lors des troubles de Boxeurs, on a pu constater que les musulmans chinois se sont montrés très bons défenseurs de la Chine.

On dit encore : « Seuls, les Chinois du Nord sont susceptibles de faire de bons soldats. » Ce serait se tromper également. Au Tonkin, j'ai appris que les autorités françaises

venaient de créer, à côté des troupes annamites, des troupes indigènes formées exclusivement de Chinois originaires du Tonkin ou du Kuang-Si, c'est-à-dire de Chinois du Sud. A titre d'expérience, deux compagnies de tirailleurs ont été ainsi formées, et je sais de source sûre que les officiers français qui ont été à même de juger cette nouvelle matière militaire en sont pleinement satisfaits.

Non, la substance nécessaire à la confection d'excellents simples soldats ne manque pas à la Chine; cette substance présente même des qualités remarquables. La vraie lacune consiste dans la difficulté de faire de bons officiers. Il n'est pas douteux, en effet, que des fils de lettrés qui, par atavisme familial et national, ont la haine ou le mépris de tout ce qui touche à l'armée, doivent auparavant modifier profondément leur état d'esprit avant de pouvoir faire de sérieux conducteurs d'hommes sur le champ de bataille. Là surtout, l'œuvre du temps est inéluctable. Mais si, sur ce point», subsiste une sérieuse difficulté, considérons comme probable qu'elle sera vaincue.

Mais, dira-t-on enfin, les Chinois sont-ils assez riches pour procéder par leurs propres moyens, seulement avec l'aide d'instructeurs nippons, à la reconstitution forcément très onéreuse de leur puissance militaire?

A cette question encore il faut répondre : « Probablement oui. » Tous ceux qui ont passé en Chine ont été frappés d'apprendre la puissance et la richesse de ces grands banquiers qui se trouvent dans toutes les villes de l'empire du Milieu et qui, avec une habileté consommée, se livrent à des opérations de la plus haute importance.

Or, ces financiers-là sont parfaitement capables, — le jour où ils auront compris que l'intérêt des réformes concorde avec le leur propre, — de mènera bien de grands emprunts pouvant représenter peut-être plusieurs dizaines de millions de taëls. C'est que, si la Chine est en train de devenir une puissance militaire, elle est déjà une très grande force économique et financière. Le Chinois pauvre constitue la plus admirable main-d'œuvre que puisse rêver un industriel, et le Chinois riche a toutes les qualités qu'il faut pour devenir lui-même un industriel remarquable ou un homme d'affaires de tout premier ordre. Déjà, des fabriques et des usines très modernes, exclusivement chinoises comme capital et comme direction, existent à Tien-Tsin, Chang-Haï, Han-Kéou, etc. Maintenant que l'impulsion est donnée, c'est un mouvement qui va se généraliser; et, pour les raisons déjà exposées, il paraît probable que ce sont la Chine et les Chinois qui, dans le domaine commercial, vont recueillir, beaucoup plus que les Japonais, les bénéfices de la victoire jaune en Extrême-Orient.

Chine militaire en formation, Chine industrielle en voie d'expansion vont se développer et s'épanouir sous l'action imprévue de Y esprit national chinois actuellement naissant.

Les anciens sinologues protesteront sans doute contre cette idée d'un esprit national chinois; mais comment les suivre dans leurs vieux errements, alors que des manifestations éclatantes établissent la réalité de cet esprit national nouveau?

On n'a pas oublié, certes, le boycottage des marchandises américaines auquel ont procédé, au cours de l'été

de 1905, les grands marchands des principales places chinoises. Or, de quoi s'agissait-il, sinon de rendre efficace une protestation contre les entraves apportées par la législation américaine à l'entrée des Chinois aux Etats-Unis? Il s'agissait donc bien là d'un sentiment national : la défense de compatriotes cependant très éloignés de la mère patrie. Or, ce mouvement de boycottage par les Chinois prit rapidement tant d'importance, il a eu immédiatement tant de résultats pratiques, que le gouvernement de Washington s'en est ému, a dû faire des concessions, au moins apparentes, et a eu les plus grandes peines à enrayer la démonstration commencée.

Du boycottage des marchandises américaines et de tous les actes qui lui ressembleront désormais, il faut savoir tirer l'enseignement logique et capital.

Quon ne s'y trompe point, à l heure actuelle, la Chine se couvre de chemins de fer sur l'instance des Européens ; mais, avant qu'il soit longtemps , ces instruments de commerce deviendront des instruments de lutte et de dé/en e contre les diables d'Occident. Le Japonais sera peut-être l'instructeur du Chinois, mais celui-ci cherchera et pourra sans doute finalement se passer du Nippon.

La formule de l'avenir semble être : la Chine aux Chinois!

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