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QUESTION DE PERSE

shah. Le résultat de cette rivalité peut être défini par une courte formule : les Russes sont tout-puissants au nord et les Anglais ont de très fortes positions dans le sud (1) .

(1) Sur la Perse, et plus généralement sur l'Angleterre en Asie occidentale, voir Valentin Chirol, The middle eastern Question or some political problcms of Indian défense. — John Murray, Londres, 1903.

Depuis dix ans, la diplomatie du tsar a suivi à Téhéran une politique d'infiltration ressemblant singulièrement à celle qui fut observée à Pékin durant la période brillante de l'action russe. La Russie s'est d'abord ingéniée à mettre la Perse dans sa complète dépendance financière. Empruntant de l'argent en France à 4 pour 100, elle a prêté cet argent au shah à 6 pour 100. Non seulement les Russes ont réussi ainsi à placer plusieurs emprunts dans des conditions fort avantageuses, mais encore ils ont obtenu comme garantie de ces emprunts des gages, les douanes persanes par exemple, qui facilitent leur mainmise politique. L'influence financière de la Russie s'est doublée d'une action directe et permanente sur le gouvernement du shah. Par sa frontière du sud, la Russie exerçait avant la guerre russo-japonaise sur le nord de la Perse un contrôle militaire absolu. Cela ne lui a pas suffi. Elle est parvenue à ce qu'à Téhéran même et dans les provinces, tout ce qui existe de troupes persanes digne du nom de troupe soit constitué par des « cosaques » placés sous le commandement d'officiers russes dirigés par le général Kosagowski. Cette situation privilégiée ne donna pas encore satisfaction à la Russie, car elle préparait pour l'avenir une mainmise plus complète et surtout une marche vers la mer.

De toute évidence, le chemin de fer transcaucasien, partant de Tiflis vers le sud, a été construit dans un but stratégique, malgré de grandes difficultés à travers une région montagneuse, en passant par Kars et Erivan. Est-ce la ligne que les Russes entendaient poursuivre ou voulaientils une voie ferrée pénétrant par un autre point de leur frontière? Toujours est-il que le projet d'un chemin de fer russe aboutissant à Bouchir ou à Bender-Abbas a été ardemment discuté et préconisé à Saint-Pétersbourg par M. Syromiatnikoff, le distingué publiciste russe, jadis au Novoié Vrémia, aujourd'hui au Slovo.

Ces plans étaient une menace directe des positions que

les Anglais occupaient dans le sud de la Perse. Il faut reconnaître que les sujets britanniques, avec leur ténacité bien connue, ont été les premiers à trafiquer dans le golfe Persique, à y créer des établissements et à faire passer leurs marchandises à destination de Téhéran par les ports persans, notamment par Mohammerah. Aussi se sont-ils plaints avec vivacité dès que l'influence russe à Téhéran leur a fait opposer indirectement de sérieux obstacles à leur trafic sous la forme de nouveaux postes de douane dirigés par des Belges, que les Anglais considèrent comme servant puissamment l'influence russe.

Les Anglais n'ont donc point accepté cette situation comme définitive; ils ont résisté. Se basant sur l'ancienneté de leurs efforts, ils rappellent que c'est vers la moitié du siècle dernier que Sir Henry Layard a préconisé pour la première fois la route commerciale par la rivière Karun jusqu'à Ispahan; que, vingt ans plus tard, sir George Mackenzie, de la maison Gray, Paul et G0, de Bouchir, a repris ce projet, et qu'en 1888, Sir Henry Drummond Wolff, ministre de la Grande-Bretagne en Perse, a obtenu du shah un firman ouvrant enfin la rivière Karun à la navigation étrangère. Eu égard aux difficultés qu'ils ont eu à surmonter pour arriver à ce résultat, les Anglais estiment qu'ils ne peuvent renoncer aux bénéfices qu'il comporte. Leurs intérêts commerciaux sont d'ailleurs indéniables : en 1902, l'empire britannique a envoyé en Perse pour £. 2.429.000 de marchandises et en a exporté pour £. 1.119.000. Le commerce direct entre le Royaume- Uni et la Perse compte bien pour une portion dans ces chiffres, mais il y entre pour la plus faible part, la plus grande étant représentée par le commerce que fait la Perse avec les Indes. C'est surtout ce trafic que les Anglais .entendent développer, le jugeant indispensable à la bonne situation économique de leur grande colonie. C'est pour y contribuer que les Anglais ont fait le projet d'un chemin de

fer, déjà commencé, partant des Indes vers la Perse par le Béloutchistan, passant par Kélat, et se dirigeant vers Kirman.

Telles sont, dans leurs grandes lignes, les positions respectives des Anglais et des Russes dans l'empire du shah. Quelle peut être, dans ces conditions, révolution de la rivalité anglo-russe à propos de la Perse?

Elle dépend très évidemment de ce qui va se passer à L'intérieur de la Russie. Si, ce qui est probable, la Russie est amenée à renoncer à toute politique extérieure active, en conservant cependant la forme d'un empire constitutionnel, on peut admettre que Russes et Anglais garderont à peu près leurs positions actuelles. Si, par contre, la révolution russe devait triompher et aboutissait à une république fédérative impliquant un certain morcellement de la Russie, comme ce morcellement porterait très probablement sur le Caucase, il faut considérer que, dans cette hypothèse, la Russie perdant sa base principale d'action sur la Perse, l'influence britannique pourrait très bien, avec le temps, remplacer l'influence russe à Téhéran.

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