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sée. Mais, un corps ne peut servir de limite à une pensée, ni une pensée à un corps \
Ceci posé, une substance ne peut être limitée que par une substance de même attribut. Mais il n'y a pas deux substances de même attribut. Donc la substance n'est point limitée.
Ces raisonnements apportent avec eux la conviction. Seulement on ne voit pas, et on peut vainement chercher dans YEthique, pour quelle raison deux substances d'attribut différent ne pourraient coexister.
Pourquoi res extensa et res cogitam ne sont-elles qu'une et même substance? L'une et l'autre se conçoit en elle-même; la connaissance de l'une n'a pas besoin de la connaissance de l'autre. Ce sont des substances ; elles ne se confondent point, n'ayant point le même attribut ; elles ne se limitent point non plus, et peuvent, par conséquent, exister l'une et l'autre.
D'ailleurs, les raisonnements même régulièrement conduits, nous égarent, si de temps en temps, nous ne jetons un regard en arrière, et ne relisons avec soin les données premières des problèmes.
Quelles sont ces données? C'est le moi, la per-
{. Première partie.
sonnalité de chaque âme humaine, sa liberté, sa faculté de choisir avec désintéressement, entre les actes que blâme ou qu'approuve la conscience; sa recherche laborieuse du beau et du vrai, son plaisir à l'apparition de l'un, sa confiance absolue en la découverte de l'autre. Et, comme l'âme libre et intelligente domine de haut la nature, c'estla nécessité, quand nous concevons l'être parfait, de le concevoir intelligent et libre, même si ces qualités telles que nous les voyons en l'homme, paraissent s'accorder mal avec la définition abstraite de la perfection. On nous oppose des raisonnement?, nous opposons des faits. Malgré le problème du mal, malgré la théorie de la perfection idéale, notre foi en un Dieu libre, intelligent et bon, est raisonnable; et le Dieu insensible de Spinoza, ne diffère que par le nom de l'univers mécanique des matérialistes.
Ainsi le monisme, doctrine de l'unité de la substance, a été le fondement, dans l'antiquité, des cosmogonies naturalistes, puis des conceptions métaphysiques des Éléates, et enfin, dans les temps modernes, du panthéisme de Spinoza.
Cet étrange effort pour rapprocher deux termes irréductibles : l'âme pensante et la matière, s'est manifesté sous d'autres formes.
Les exemples que nous avons cités appartiennent à ce qu'on pourrait appeler : le monisme ontologique.
On définit la substance, on croit à un être réel et durable persistant sous la variété des phénomènes. Mais aussitôt, cet être grandit démesurément, il est seul, il est infini, il est la substance unique. C'est le Dieu de Spinoza.
II y a aussi un monisme sensualiste; ou plutôt, i existe deux.
3 sensualisme, en effet, conduit par deux voies )sées à la négation soit de l'esprit, soit de la ère. Locke est le maître du matérialiste )lbach aussi bien que de l'idéaliste Berkeley. Dmment est né le sensualisme? D'après la préion constante des sensualistes, cette philolie signifie le retour au sens commun, au resdes faits, au culte de la vérité et de la nature. s les écrits de Locke, de Condillac, du baron 3lbach, de Thomas Reid, nous trouvons le ne langage. Au xvni e siècle, la métaphysique traitée de rêverie. On la croit morte, victime uelques plaisanteries de Voltaire, ans l'histoire de l'humanité, ces sortes d'appel ens commun ont des apparitions périodiques, temps en temps, les hommes se fatiguent des ices qu'ils ont péniblement construits ; ils reînt d'un bloc tout un enseignement, comme il va de l'enseignement scolastique au moment la Renaissance. Ils sont, en philosophie, ce fut en politique Jean-Jacques Rousseau ; protestent contre les mœurs et les usages îe société formée et civilisée à travers de longs les ; ou môme ils renversent toutes les lois de e société. Ces révolutions philosophiques ou
sociales ont toujours pour prétexte un retour à la nature, au bon sens primitif, à l'équité native ; et l'homme éprouve un besoin de se débarrasser des opinions, des usages, des lois que d'autres hommes lui ont transmis, et de traiter de conventions pures tout ce qu'il n'a pas personnellement inventé.
Mais ces appels au sens commun ne sauraient rien prouver, et de bonnes démonstrations valent mieux que de faciles invectives. Ainsi que le disait Berkeley, quand il fallut admettre que la terre tournait autour du soleil, l'opinion vulgaire fut choquée. Et pourtant la terre tournait.
Il faut se fier à la raison plutôt qu'à ce qu'on appelle aujourd'hui le sens commun. Comment les impressions éprouvées par nos sens, comment même les quelques relations aperçues par la science expérimentale, seraient-elles le dernier mot des recherches humaines et fourniraientelles les plus profondes vérités accessibles à notre esprit? Mis en présence de beaucoup de problèmes, le simple bon sens les dédaigne ou les fuit. Ou bien il déclare ne pas s'en soucier, ou bien il les proclame insolubles. La métaphysique est à la fois plus modeste et plus audacieuse.
La philosophie de Locke vint, en Angleterre, compléter celle de Bacon. Nous citons Bacon,
parce qu'il est convenu que ce Chancelier fui le créateur de la méthode expérimentale. D'autres en parlaient avant lui, par exemple, Léonard de Vinci, mécanicien, hydraulicien, constructeur de forteresses, en même temps que sculpteur et le maître de tous les peintres. 11 disait qu'il n'y a pas de vérités, hors celles qui pénètrent en nous par l'un des cinq sens, ni de bon raisonnement dont l'un des termes ne se fonde sur de telles vérités.
On était las de la savante logique du moyen âge, et de ces syllogismes dont la scolastique avait fourni les ingénieuses règles, mais dont elle oubliait d'appuyer les prémisses sur l'observation des faits. On abandonnait saint Thomas d'Aquin au profit de l'autre saint Thomas, celui qui voulait voir et toucher, avant de croire.
Lorsque Bacon eut professé, en Angleterre, la méthode expérimentale, Locke y enseigna le sensualisme.
Cette philosophie, suivant laquelle l'âme n'apporte rien en elle-même et n'est instruite que par les sens, convenait très bien à la nouvelle méthode scientifique. Nous n'apprenons rien, sinon en observant la nature au moyen de nos yeux, de nos oreilles et de nos mains ; et, par suite, quand nous sommes instruits, nous n'avons rien en nous que
des sensations, soit actuelles, soit anciennes, et ravivées par le souvenir. Locke venait compléter Bacon, et en quelque sorte, le justifier philosophiquement.
Suivant Locke, suivant Condillac, nous naissons ignorants, mais sensibles ; notre esprit ne contient aucune idée préconçue, n'est soumis à aucune règle de conduite. C'est une table rase. Par les sens, il est en rapport avec le monde. De ses sensations conservées par la mémoire, rapprochées, coordonnées parla raison, proviennent toutes ses connaissances. Il faut donc se représenter, en face l'un de l'autre, l'esprit acquérant toutes ses idées par l'entremise des sens, et le monde extérieur, unique source des dites idées.
Mais les philosophes amis du sens commun, et dédaigneux des abstractions métaphysiques, arrivent, immédiatement, à une impasse. L'esprit est une table rase, et l'homme s'instruit par la vue de la nature, soit ; le malheur est qu'il ne voit pas la nature: il ne volt que ses idées, et ce sont les fondateurs même du sensualisme qui nous l'affirment.
« Soit que nous nous élevions jusqu'aux cieux, dit Condillac, soit que nous descendions jusque dans les abîmes, nous ne sortons jamais de nous-
mOme, et ce n'est que notre propre pensée que nous apercevons. »
Locke, en termes moins pompeux, a exprimé la même idée au début du quatrième livre de YJïxmy on Human Understanding . « Puisque l'esprit, dit-il, dans toutes ses pensées et dans tous ses raisonnements, n'a jamais d autre objet que ses propres idées, seul objet qu'il contemple, ou puisse contempler, il est évident que notre connaissance ne peut porter que sur elles 1 . »
C'est en ce môme sens que, dans l'antiquité, Protagoras, le sophiste, disait: « L'homme est la mesure des choses » et qu'un autre sophiste de nos jours, Schopenhauer a dit: « Le monde est ma représentation. »
Ceci posé, qu'appelle-t-on idées?
Le monde matériel et l'esprit sont en présence.
Elles appartiennent certainement au second, et cela est vrai do celles-là même que Descartes appelle « nos idées des choses extérieures », et qu'il nous importe, d'abord, de bien définir ici, puisque ce sont précisément les choses exté-
I. Since the mind, in ail ils thoughls and reasonings, hath no immediale object but ils own ideas, which it alone does or can contemplale, it is évident thaï our knowledge is only conversant about' em. (Book IV, ch. i.)
rieures qui vont nous occuper. Il est facile de les bien séparer des autres.
D'après les traités de philosophie 1 : « L'idée est le fait de l'intelligence par lequel les choses se rendent présentes à notre esprit. »
Dans l'intérieur de votre âme se succèdent des sentiments de plaisir ou de peine, des penchants, des volitions, puis des phénomènes tout différents, les idées. « C'est pour ainsi parler, dit M. Franck, l'image des choses tracées au fond de notre âme par les choses elles-mêmes. »
Image n'est pas une expression juste, puisque beaucoup d'idées sont des idées de choses abstraites ou de choses invisibles. L'idée du temps n'est pas une image ; mais comment dire mieux pour exprimer la prise de possession d'une chose par notre âme?
Il y a des idées nécessaires et des idées relatives.
Les premières sont celles dont nous ne pouvons concevoir le contraire. Les secondes ont pour objet des choses qui pourraient ne pas exister ou exister autrement: objets moraux ou matériels. C'est de cette dernière catégorie, celle des idées relatives, et de plus ayant pour objet la matière, que nous avons à nous occuper.