‹ Le monde extérieurChapitre 12 sur 54 · I. Dictionnaire de M. Adolphe Franck · texte numérisé non relu

I. Dictionnaire de M. Adolphe Franck

Oi LE MONDE EXTÉRIEUR

Celles-ci sont bien des images. Encore faut-il, entre elles, faire une distinction.

Il y a des images types, et des images individuelles. J'ai dans l'esprit l'image du cheval en général, qui n'est pas celle de tel cheval gris ou de telle jument noire. Puis, j'ai l'idée du cheval gris, ou de la jument noire que je connais bien et que je ne confondrai jamais avec d'autres. Enfin, je sors et vais les voir. Ces animaux s'offrent h ma vue. La première image, est une idée générale. La seconde, est un souvenir. La troisième, est une sensation. Les trois phénomènes sont des idées: oui, la sensation aussi est une idée, si les deux déclarations citées plus haut, de Locke et de Condillac, sont vraies : et comment ne le seraientelles pas?

La sensation est aussi la prise de possession d'un objet par l'esprit. Elle constitue un phénomène moral, une modilication de l'âme, et ce que j'appelle vision d'un objet, c'est le moi, modifié d'une certaine façon.

Entre l'idée générale et abstraite d'un objet, le souvenir particulier, enfin la vue, il faut cependant établir une gradation.

L'intelligence intervient dans le premier phénomène. Elle intervient moins dans le second, encore moins dans le troisième.

L'idée générale a besoin d'attention, et de la faculté de concevoir abstraitement qui appartient à notre raison.

Pour la former en nous, un effort de la volonté est nécessaire. Le souvenir peut être évoqué sans doute par la volonté, précisé par l'attention, mais déjà, il ne dépend pas de nous de Ta voir ou de ne pas l'avoir. El enfin, la vue d'un objet ne dépend pas de la volonté : elle est obligée.

L'objet est devant nous, il nous impose une sensation qui, à la vérité, sera plus nette et complète, si nous voulons mettre notre attention en jeu.

Ainsi ces trois phénomènes nous paraissent, si l'on peut s'exprimer ainsi, de moins en moins intellectuels. C'est parce que nous avons le sentiment que l'acte intellectuel véritable doit être accompagné d'une manifestation de la volonté. Sans dire comme Spinoza : voluntas et intellectt/.s, unum et idem sunt; nous voulons cependant que la volonté et l'intelligence agissent de concert.

Descendez plus bas, encore, du côté de la matière, et vous pourrez constater dans une sensation, l'absence complète de l'intelligence.

On peut voir, sans comprendre et sans se souvenir; et ici sera précisément marqué le point de jonction et de rencontre de la matière et de l'esprit.

J'ai sous ma fenêtre, un grand bassin, bordé d'une margelle de pierres très blanches, la forme est celle d'un ovale allongé, avec des renflements en arc de cercle. J'avais, par un temps de grand et de beau soleil, regardé ce bassin, avec beaucoup de distraction, et très fixement.

Étant revenu m'installer à ma table, mes yeux fatigués, voyaient sur le papier blanc, une forme ovale dessinée en couleurs changeantes, bleues, rouges ou vertes. Et, pensant bien que j'avais dû être ébloui par un objet de cette forme, il m'était impossible de me rappeler quel était l'objet.

Un grand encrier de cuivre qui se trouvait dans une pièce voisine, et que j'allai voir, présentait à peu près, mais non pas tout à fait la forme que j'apercevais les yeux fermés.

Dans cette sensation persistante, l'ébranlement communiqué au nerf optique s'était prolongé. Ni l'intelligence, ni la mémoire, ni aucune des facultés communément appelées facultés de l'âme, n'étaient ici enjeu. Cette sensation durait comme durerait la douleur d'un coup qu'on aurait reçu, sans savoir d'où il était tombé.

Longtemps après, je reconnus la forme du bassin, et je m'étonnai de l'avoir confondu avec un autre objet. L'image, ou plutôt la trace qui était restée en moi, n'était même pas en perspective, et

pouvait venir, aussi bien d'un petit objet voisin que d'un grand objet éloigné.

Peut-on donner à cette trace, restée en moi, le nom d'idée? Oui, car de quel autre nom peut-on la désigner?

Le phénomène se passe dans l'esprit, c'est moi qui en suis affecté, j'en ai conscience; et ici même, comme dit Cyrano, « la sensation est de mon pôté ».

Elle est si bien de mon côté, qu'elle dure encore quand l'objet n'est plus devant moi.

. On dira que c'est l'ébranlement nerveux qui dure, et que je continue à percevoir, parce que le phénomène physique produit en mes yeux, par la lumière, n'a pas cessé. Mais si ma perception est concomitante à ce phénomène vibratoire, elle n'a, avec lui , aucune ressemblance. Je ne perçois pas des vibrations d'un filet nerveux, mais une forme et des couleurs. Nous ne voyons que nos idées.

Réduit à de telles idées, qu'on pourrait appeler, idées non intellectuelles, notre esprit, ne concevrait ni l'espace, ni le temps, ni la substance. Coordonner, développer sont des mots. Ces idéeslà ne sont pas susceptibles de développement et de coordination : elles ne peuvent que venir en aide à un fonds d'autres idées que l'homme apporte avec lui, et sans lesquelles il ne pourrait vivre et agir.

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