Thomas Reid. Trad. par Jouffroy. SecL VIII du chap. v
102 LE MONDK EXTÉRIEUR
« Il la comparait à l'empreinte du cachet sur la cire, et de même que cette empreinte reproduit la ligure du cachet sans aucune partie de la matière qui le compose, de même, selon lui, la sensation, qui n'est que l'impression faite sur l'esprit par l'objet extérieur, lui communique l'image, la forme, la ressemblance de cet objet, isolée de la matière qui le constitue. »
Voici comment avait parlé Arislote :
« Il faut admettre pour tous les sens, en général, que le sens est ce qui reçoit les formes sensibles sans la matière, comme la cire reçoit l'empreinte de l'anneau , sans le fer ou l'or dont l'anneau est composé, et garde cette empreinte d'airain ou d'or, mais non pas en tant qu'or ou airain.
« De même, la sensibilité est spécialement affectée pour chaque objet qui a couleur, saveur ou son, non pas selon que chacun de ces objets est dénommé, mais suivant qu'il est de telle nature, et selon la seule raison. Elle est l'organe primitif dans lequel est cette puissance. Elle est donc identique à l'objet senti, bien que son être soit différent; car, autrement, ce qui sent serait aussi une sorte de grandeur. »
Or, comment la sensibilité est-elle identique à l'objet, bien que son être soit différent. Cela est vraiment incompréhensible. La dernière phrase,
en quelques mots, nous remet en présence de toutes les difficultés. De l'objet senti à l'âme sentante, il faut passer d'un monde dans un autre. Autrement, « ce qui sent serait aussi une sorte ^de grandeur ».
En vérité, nous ne pouvons voir là une théorie, mais seulement une ingénieuse comparaison. Où est la théorie ?
Aristote expose la chose comme elle est, impression produite par un être sur un autre être absolument différent. Le mystère reste entier, il ne le cache pas, il ne l'explique pas non plus.
La théorie de la perception directe, la comparaison de la cire et de l'anneau, reparaissent dans la philosophie scolastique. Un agent corporel agit sur un organe animé. Il y imprime sa propre marque, comme le fait le cachet appliqué à la cire, sans rien communiquer à la cire de sa propre nature, de sa propre matière.
C'est la species impressa. L'âme réagit, et dans l'imagination apparaît une species expressa que la mémoire peut faire revivre et qui est semblable à la species impressa, laquelle est semblable h l'objet.
Mais pourquoi celte similitude ?
Parce que la scolastique admet, en général, l'axiome omne agens agit simile sibi.
Cet axiome est-il vrai ?
Disons d'abord que saint Thomas d'Aquin ne paraît pas l'avoir accepté, si l'on s'en rapporte à son opuscule intitulé : De potentm animas 1 .
L'objet extérieur sensible, dit le saint docteur, produit en nous un changement, et même un double changement. Un changement naturel, comme lorsque la chaleur passe dans l'objet échauffé. Et un changement spirituel: ainsi la ressemblance de la couleur passe dans la pupille, qui n'est pas pour cela colorée...
Les êtres sensibles sont les seuls à éprouver le second changement ; les corps bruts éprouvent le premier.
La distinction est profondémentjuste : un corps chaud, en échauffant son voisin, lui communique quelque chose de semblable à ce qui est en lui. Mais, qu'est-ce que la ressemblance spirituelle d'un phénomène matériel? Berkeley nous démontrerait qu'elle ne peut se concevoir. Le saint docteur remarque bien qu'à la vue d'un objet rouge, la pupille n'est pas teinte en rouge. De nos jours, je crois qu'on suivrait le changement naturel, jusque dans le nerf optique; il est sinon coloré en rouge, du moins soumis à des vibrations iden-