Berkeley. Ilylas et Philonous, II e dial
IDEALISME 153
vision de son âme. Aucun philosophe, excepté Platon, ne s'est plus préoccupé de nous décrire les paysages au milieu desquels avaient lieu ses entretiens. Hylas et Philonous, le réaliste et l'idéaliste, ont leur premier rendez- vous dans le parc d'une Université anglaise. La cloche du soir interrompt leur conversation ; et il était temps pour nous que cette cloche sonnât, car le ciel, les champs, les arbres et les maisons commençaient à flotter devant nos yeux comme des formes entrevues dans les songes. Pour nous, ce coup de cloche rompt le charme. Mais non pour Berkeley : car où retentit cette sonnerie, sinon seulement en son esprit?
Une autre fois, l'entretien a lieu dans une avenue plantée d'arbres, non loin de la mer. Passe une chasse au renard, bruyante et joyeuse; un cavalier tombe et se casse le bras. Les philosophes le recueillent, le soignent et donnent à dîner à ses camarades. Ce sont d'honnêtes gentilshommes campagnards, gais et bornés, parlant haut, buvant sec, et tout à fait persuadés de la réalité du monde extérieur. Avec eux, la matière tente un retour offensif. Berkeley ne le redoute pas.
Il ne redoute pas davantage, tant sa foi est arrêtée, les expériences, les observations précises de la science. Dans Hylas et Philonous, dans A/ciphron, il est poète, amant de la nature ; dans
Siris, il est anatomiste, médecin, chimiste. Il se. plonge dans l'étude minutieuse de la matière. Mais rien ne prévaut contre son principe : la matière ne peut pas être sans être perçue.
Où nous conduit la doctrine de Berkeley, poussée jusqu'à ses conséquences extrêmes? Il est plus aisé de le montrer que de montrer les moyens de résister à l'entraînement.
Tout est matière est un paradoxe indigne d'un examen philosophique. Le grand point est de prouver que la matière existe.
Ecoutez, en présence de la nature, vos premiers instincts : suivant les circonstances et suivant votre caractère, vous trouverez le monde extérieur beau et bon, ou triste et cruel. Dans les deux cas, vous penserez d'abord que cette bonté, cette beauté, ou bien cette tristesse sont des qualités inhérentes au monde extérieur, appartenant aux choses même. Vous n'êtes plus semblable au païen qui craint la divinité du bois ou de la source, ni à l'enfant qui frappe, pour se venger, la pierre à laquelle il s'est heurté. Mais, homme scientifique et civilisé, vous dites encore que le soleil est brûlant, que l'eau est fraîche ou qu'elle est transparente, que les forêts sont vertes. Un chêne, que vous admirez, vous inspire une sorte de respect. Vous avez presque de l'estime pour un vin qui
IDEALISME . 155
vous échauffe le cœur et la tête : vous le qualifiez de généreux. Vous dites que de la vibration des cordes d'un violon sort une musique délicieuse et vous appelez cet instrument : harmonieux.
Or, pensez-y mieux. Qui est bleu, qui est frais et transparent, qui est brillant et majestueux, qui est savoureux, qui est harmonieux? C'est votre âme, éprouvant Tune ou l'autre de ces sensations ; c'est vous-même, mais vous-même ému et modifié au contact d'un objet, à la vue d'un spectacle, au goût d'une liqueur^ à l'audition d'un concert. Objet, spectacle, liqueur, concert ne sont que des sensations. Votre sensation est vôtre ; et si vous n'avez pas déraison de dire qu'un bâton est douloureux, parce qu'un coup de bâton fait mal, vous ne direz pas davantage qu'un spectacle est beau, qu'un mets est savoureux, qu'une musique est délicieuse, parce qu'en vous se sont produites des sensations de couleur, de saveur, de son dont vous êtes charmé.
Les douleurs sont des sensations au sujet desquelles votre éducation est déjà faite : elles sont bien à vous ; vous ne les prêtez pas aux objets qui vous offensent. Pourquoi, en d'autres cas, prenez-vous pour les qualités appartenant aux choses, des impressions produites en votre esprit et n'existant qu'en lui? Les couleurs, les
156 LE MONDE EXTÉHIEUll
odeurs, les goûts, les formes même, n'appartiennent point à la Matière et n'existent qu'en tant que modifications de votre âme. Parler autrement c'est céder à l'habitude et commettre un abus de langage que la sagesse antique ne commettait pas. Par lumen Virgile désignait indifféremment et l'œil et la lumière ; et, pour lui cœcus signifiait aveugle, mais signifiait aussi obscur.
Le ciel n'est pas bleu, les prairies ne sont pas vertes, les cimes neigeuses ne sont pas blanches, le soleil n'est pas brûlant. Le vert, le bleu, le blanc, le chaud et le froid ne sont que des sensations et n'existent pas hors de l'esprit.
Nous tombons dans une erreur commune en prenant les impressions subies par notre être pour les qualités appartenant aux choses. C'est nous qui revêtons le ciel de bleu et d'or, et qui donnons leur parure verte aux bois ; c'est nous qui résonnons pendant les colères de la tempête et du vent.
Osons-nous bien penser que toutes les qualités de la création se révèlent à nos cinq misérables sens? Nous savons déjà que, même chez les animaux, il y a des yeux qui voient ce que les nôtres ne soupçonnent pas. Et autre chose que des yeux. Quand une corde vibre, nous n'entendons rien audessous de seize vibrations^ par seconde, ni rien au-
dessus de trente-huit mille \ D'autres êtres entendent quand nous devenons sourds, voient quand nous sommes aveugles. Et peut-être font autre chose que voir, entendre, sentir et toucher.
Mais quoi ? La présence d'un esprit qui les perçoit, étant muni d'autres sens que les nôtres, et mieux pourvu que nous, change-t-elle la nature des choses? Elles demeurent ce qu'elles sont, tandis que les impressions sont à nous, et sont variables.
Aucun homme n'a été au pôle: des neiges blanches, des glaces grises et azurées n'en couvrent pas moins le pôle et il y règne un froid cruel. Est-ce l'homme qui, venant dans son vaisseau, apportera tout cela avec lui? Le pôle sera-t-il créé par son premier visiteur? Le pôle n'est pas créé alors, mais du moins la blancheur, l'azur, le froid le seront. Ce spectacle non perçu, ce froid non senti n'existent pas. Et c'est à quoi de nos jours la science positive ne contredit pas.
M. Huxley a déclaré qu'on avait tort de parler de la chaleur de la terre dans les premières périodes de son évolution : c'était un état de vibra-
i. « Les limites extrêmes des sons perceptibles peuvent être fixées à 16 et 38,000 vibrations doubles par seconde, embrassant un intervalle d'environ 11 octaves. » Violie, Physique, t. II, I rt partie, p. 26.
tion de la matière ; mais non la chaleur, en tant que phénomène perçu par notre sensibilité.
M. Moleschotta dit: « Sans un œil qui le voit, sans une main qui le touche, un chêne n'existe pas. »
Vous essayez de revenir aux notions vulgaires, à celles du sens commun. Vous opposez au vague et à la pâleur des souvenirs, la netteté et l'éclat des impressions actuelles et vous attribuez la différence à l'effet produit sur vous par un objet présent.
Et il est vrai, qu'entre l'idée rappelée par la mémoire et l'idée actuellement offerte par les sens il y a autant de différence qu'entre l'ombre et le plein jour. Mais ce ne sont là que des différences de plus ou moins, si, comme ledit Locke, nous ne voyons que nos idées.
Une vision est une idée, comme Test un souvenir. En ce sens, Amiel a eu raison de dire : « Un paysage est un état d'âme. » Car vous n'avez vu que vos idées, par conséquent que vous-même. Tout l'univers est en vous. Toute la nature est en vous-même, suivant l'évèque de Cloyne. Ne dites pas, quand vous avez compris la beauté d'une scène de la nature, ou quand vous avez découvert une de ses lois : « Mon admiration ou ma conception sont miennes, en ce sens qu'en présence d'objets extérieurs, j'ai vu ou compris plus que mes compagnons. » C'est bien plus : il n'y a pas d'objets
extérieurs; le monde et votre âme se confondent.
Si l'humanité disparaissait de la surface de là terre , la terre périrait-elle aussi ? Oui , si rien n'existe hors des esprits, conformément à la pure doctrine idéaliste. Non, répondront ceux qui croient, comme nous, en la réalité de l'univers matériel. Mais de la doctrine idéaliste ils devront garder une part. Si la terre survit, il ne faut pas se figurer qu'elle survivra telle qu'elle est, ainsi qu'une cage dont les oiseaux sont morts. Notre monde ne sera plus. En effet, qu'est-ce que notre monde? Des couleurs et des sons; des parfums, un tableau et un concert. Le tableau sera effacé, le concert muet, les parfums évanouis. L'homme aurait emporté, avec lui, ce que nous avons appelé le monde humain. Tout ce que nous avons connu, contemplé et aimé se sera dissipé avec nous. Notre rêve ne nous survit pas.
Il ne faut pas, à des raisonnements, mêler ses impressions et ses sentiments. Il est permis de dire, cependant, pourquoi cette considération mérite de nous toucher.
A entendre parler certaines personnes du inonde extérieur, il semble que nous soyons à notre fenêtre regardant les spectacles, écoulant les bruits du jardin ou de la rue. Il y a des formes immobiles ou vivantes, des arbres, des collines qui se dres-
sent, des bêtes et des gens qui passent. Et la fenêtre fermée, c'est-à-dire l'attention détournée et la sensation éteinte, le spectacle durerait sans nous. Mais non, le phénomène est moins simple et la raison nous en fait juger autrement: le spectacle étant une impression de spectateur, il est clair qu'il n'y a plus de spectacle sans spectateur. Les lumières s'éteignent quand il s'en va.
Il y a donc bien dans la nature, dans la matière, une partie humaine n'existant qu'en nous, périssant avec nous. Si l'univers est quelque chose en dehors de ceux qui le contemplent, au moins ce que nous voyons nous appartient : les formes, les couleurs, les sons ne sont que nos idées. Dès lors, on comprend que les formes et les couleurs de la nature deviennent une chose qui excite l'admiration des hommes; une chose aussi grande, d'ordre aussi élevé que peuvent l'être les lois découvertes par les mathématiciens ou les philosophes, et qui, de même que les vérités scientifiques, se découvre aux uns beaucoup plus qu'aux autres.
Ce qui appartient au peintre, dans un tableau, n'est pas seulement la conception et l'arrangement de l'œuvre. Ne voulut-il que copier, comme Rubens, par exemple, quand il peignait ses célèbres têtes de nègres du musée de Bruxelles ; un véritable peintre exprimera une vision, exposera une idée
IDEALISME 161
qui lui est personnelle. Quelques arbres, un coin d'étang fourniront à Corot le sujet de dix tableaux, tous différents, tous empreints d'une poésie nouvelle. II est vrai que tel autre peintre pourra voyager tout autour du inonde et rapporter des tableaux tous pareils entre eux. Le bienfait social de l'art est de communiquer à tout le monde la vision personnelle de tel ou tel artiste. Quoi, s'écrient quelques personnes, vous mettez l'art au-dessus de la nature! Non, mais la nature vue par Corot ou Delacroix est plus intéressante et plus belle, que la nature vue par vous et moi.
La vision de chacun lui est donc personnelle. Quand je découvre un objet nouveau, Londres ou Rome, il me semble que je crée, et il est certain qu'une nouvelle idée vient de naître et qu'auparavant Londres ou Rome n'existaient point en tant que perçues par mon esprit. Mais je m'en vais ou je meurs; je me surprends (que de fois des moralistes ou des poètes ont exprimé cette pensée!) à m'étonner que ces objets me survivent, à m'en indigner comme d'une chose contraire à la nature, et injuste... Quand nous pensons à la mort, aux affections qu'il faut rompre, nous pleurons la perte prochaine des choses que nous aimions à voir. Nous nous affligeons et nous nous plaignons de notre brièveté devant l'immuable univers :
DBNT8 COOHIN. U
162 LE MONDE EXTERIEUK
lac, rochers muets, grottes, forêt obscure, Vous <jue le temps épargne ou qu'il peut rajeunir, Gardez de celte nuit, gardez, belle nature, Au moins le souvenir.
La nature ne garde aucun souvenir ; mais le lac que le poète avait vu, le lac de Lamartine a disparu avec lui.
Le temps s'en va, le temps s'en va, Madame, Las ! le temps, non ; mais nous nous en allons.
a dit Ronsard. Nous nous en allons, c'est trop certain ; mais notre univers s'en va avec nous. Oui, nos visions (c'est le mot qu'il convient d'employer) s'en vont avec nous, comme nos joies et nos peines; elles sont tout aussi personnelles, aussi secrètes, et encore plus difficiles à communiquer aux aulres par le secours des mots.
Ce regret, éprouvé par tous les hommes; ce reproche douloureux adressé à leur sort, quand ils disent que leurs champs, leurs arbres et leur ciel demeureront après eux; n'est-ce pas un souvenir inconscient de cette vérité : les objets perçus n'ont de réalité qu'en notre esprit? Ils partent, pensant bien que leurs sentiments intimes ont appartenu à eux seuls, quoique d'autres en doivent goûter de semblables ; mais souffrant de ce que tous les objets familiers, dont la présence et la vue leur
étaientehères, restent livrés à d'autres. Or, il en est de même de ce qu'ils ont senti, et de ce qu'ils ont vu. Il faut leur dire : « Vous avez aimé, d'autres aimeront : de même, vous avez joui de la vue de la nature et d'autres en jouiront. Le monde de vos affections ne vous survit pas ; le monde de vos perceptions, pas davantage. Il finit aussi avec votre vie; et tous vos trésors, émotions du cœur ou images des sens s'envolent avec elle. »
Ces concessions faites à l'idéalisme, il faut essayer de montrer comment la raison reconstruit un monde réel, indépendant de l'homme et des sensations. Car on le voit bien maintenant, c'est la raison, et non la perception directe, qui nous prouvera la réalité objective du monde extérieur.
Imaginez que la terre et tous les corps célestes, l'air et l'éther, cette matière subtile qui remplit les vides entre les atomes et les étoiles, soient anéantis. L'espace restera ; et il n'est pas plus difficile d'en former l'idée en notre esprit, que l'idée d'une grande chambre dont on aura ôté tous les meubles.
L'espace est infini; car où sont les murs de la chambre? Où pourrait-on placer des limites? Dans l'espace même et l'espace se retrouverait derrière elles, encore infini.
De pareilles pensées, quand nous nous en sommes pénétrés, nous étonnent. Il ne s'agit plus d'un être de raison; mais d'un infini sensible, palpable et physiquement présent. Ce n'est pas un être connu de notre seule raison, et dont elle ne peut concevoir la non-existence. C'est un être prodigieux qui pourrait très bien ne pas exister, un
monstre colossal que nous rencontrons. Quand nous sortons de nos maisons, et perdons nos regards dans la voûte du ciel , à travers les millions d'étoiles de la nuit, il faul penser que nous levons nos têtes et étendons nos bras dans l'espace infini. Aucune parole ne sert, aucune distance ne compte ; celle des soleils dont le rayon n'achève sa course jusqu'à la terre qu'au bout de millions d'années, n'est rien.
L'élonnement naturel à l'homme , en présence de cet infini qui nous touche, se montre dans les charmantes lettres écrites par Euler à la princesse d'Anhalt-Dessau 1 . Il lui fait connaître avec des nombres effrayants les distances interstellaires et « ce n'est là, dit-il, que la distance des étoiles fixes les plus près de nous, et les plus éloignées que nous voyons le sont peut-être cent fois plus encore. On s'imagine pourtant que toutes ces étoiles, prises ensemble, ne constituent qu'une très petite partie de l'univers entier, à l'égard duquel ces distances prodigieuses ne sont que ce qu'est un grain de sable par rapport à la terre. Cette immensité est l'ouvrage du Tout-Puissant, qui gouverne les plus grands corps comme les plus petits. »
1. Euler. Lettres à une princesse d" Allemagne . Paris, 1789, t. T, P.*.
II est superflu, du reste, de pousser notre imagination si loin dans les profondeurs du ciel et de fatiguer notre mémoire par l'énoncé de nombres effrayants. L'espace n'est ni grand, ni petit : il est infini. Grand et petit sont des idées issues de comparaisons avec notre corps. Imaginer des univers enveloppant le nôtre, des sphères de rayon toujours plus long est un amusement puéril. De même, se représenter chaque atome de notre corps ou des autres corps de la nature comme un monde autour duquel gravitent d'autres mondes, séparés de celui-là par d'immenses dislances : immenses relativement au diamètre de ces autres mondes; c'est nous mettre volontairement en présence de spectacles qui éblouissent sans profit. Il s'agit, en réalité, d'idées simples, et nous devons nous contenter de concevoir les choses, sans aspirera nous les représenter.
C'est ce que Descartes a dit admirablement des figures de géométrie. Celles que nous pouvons imaginer sont en fort petit nombre : un triangle, par exemple; mais nous concevons aussi facilement qu'un triangle un chiliogone, et nous ne l'imaginons pas. Ou si nous voulons l'imaginer, la vague figure qui nous apparaîtra pourrait tout aussi bien être celle d'un myriagone.
Il faut donc nous contenter de concevoir les
choses sans aspirer toujours à les voir. Alfred de Musset, en présence de l'infini, a exprimé la douleur
De ne pas le comprendre, et pourtant de le voir.
Le vers est fort beau ; mais le contraire est vrai. Nous comprenons, et nous ne voyons pas. C'est un tourment pour notre esprit ; car l'abstraclion ne lui est pas naturelle ; et toutes les fois qu'il réfléchit, même à propos d'objets que la peinture ne saurait rendre, on le surprend, essayant de se tracer un tableau et d'inventer des formes matérielles. Mais il a dû reconnaître son impuissance pour ce genre de travail, même à propos de ce qui frappe nos sens, notre vue, notre toucher, même à propos de la matière ; car cette matière, au milieu de laquelle nous sommes, et dont notre corps est fait, est proprement inimaginable si nous voulons pénétrer son essence ; et de tous les spectacles, montagnes, fleuves, nuages, océans, il restera des entités concevables pour notre raison, mais sans formes et sans couleurs que notre imagination puisse faire revivre.
Nous devons donc nous contenter de concevoir et notre imagination n'a ici rien à faire. Or, pouvons-nous concevoir l'infini? Les mots dont nous nous servons expriment-ils une idée? Il le faut
bien ; car, non seulement, la grandeur de l'univers pris dans son ensemble est sans limites, mais si nous considérons une portion quelconque de l'espace, l'idée de l'infini sera forcément évoquée devant nous; et à proprement parler, il y a jamais qu'un nombre * qui serve à mesurer l'espace: c'est l'infini.
Les philosophes ont la prétention de connaître un infini autre que celui des mathématiciens. « Ce n'est pas, disent-ils 2 , ce qui est actuellement sans bornes déterminées, comme certaines quantités mathématiques, mais ce qui ne peut pas en recevoir, à quelque titre et sous quelque rapport que ce soit. »
Or tel est bien l'infini des mathématiciens.
Prenez, si vous voulez mesurer l'espace, deux points mathématiques, deux points sans étendue, ni longs, ni larges, ni profonds : une ligne relie ces points l'un à l'autre. Celte ligne peut être divisée en autant de petites lignes qu'on voudra ; plus l'unité sera petite et plus le nombre des petites lignes sera grand. Il est indéfini. Il est « actuellement sans bornes déterminées ». Mais
i. Nous n'oublions pas que les mathématiciens ordinairement ne considèrent pas l'infini comme un nombre, et que, pour eux, il de doit pas être Irailé* comme tel. Nous croyons cependant pouvoir leur soumettre les réflexions qui suivent.