I. Critique de la raison pure, trad. Barui, p
sonne. C'est pour l'esprit, si j'osais ainsi m'exprimer, un produit de fabrique. L'intuition, c'est la matière première, c'est la prise de possession d'un objet, et d'un seul objet passant de l'extérieur en notre esprit, au moyen de nos sens. L'étude de ce genre d'opérations intellectuelles est appelé par Kant : esthétique, du grec afr-ôwi;, sensation.
Maintenant comment l'idée de l'espace est-elle une intuition, une vue du dehors, puisqu'elle précède toute expérience extérieure ? C'est une intuition pure, de laquelle Kant nous a soigneusement fourni lui-même la définition. Il appelle connaissances à priori, par opposition aux connaissances à posteriori, ou empiriques, celles qui ne dépendent point de l'expérience extérieure. Et parmi les connaissances à priori, il appelle connaissances pures celles qui ne contiennent absolument rien qui vienne de l'expérience extérieure. Une connaissance peut être à priori sans être pure; par exemple, ce jugement : tout changement a une cause. Un jugement est un acte complexe, comprenant une affirmation ou des notions. Ici, l'affirmation est bien à priori; mais la notion de changement provient certainement de l'expérience ; car le changement n'est point nécessaire, et un ordre immuable et immobile n'est point contraire à notre raison.
Donc le jugement en question ne saurait être rangé parmi les connaissances pures ».
Il suit de là, au moins nous le pensons, qu'une intuition ne peut pas, comme un jugement, être à priori^ sans être pure. En effet, elle est un acte simple de notre esprit, et, ne réunissant pas plusieurs éléments, elle ne peut réunir plusieurs qualités opposées. Elle est pure ou elle est empirique. Comment est-elle pure? Comment une notion pure appartient-elle à l'esthétique, puisque l'esthétique étudie l'âme recevant la notion des objets extérieurs au moyen des sens? Kant n'hésite pas à joindre aux sens proprement dits, un sens intime par lequel nous percevons ce qui est en nous-mêmes. Par la sensibilité, nous acquérons des notions en considérant les objets extérieurs, et d'autres notions en considérant notre esprit et ce qui est déposé en lui ; nous avons des sens extérieurs et un sens intime. Détruisez, dans un objet, tout ce qui est venu par les sens extérieurs : effacez la couleur, rompez la solidité, annulez le poids; il vous restera l'idée de l'espace occupé par l'objet et l'idée de sa substance. Espace et substance sont des intuitions pures, perçues par le sens intime.