‹ Le monde extérieurChapitre 3 sur 54 · P. CLXI · texte numérisé non relu

P. CLXI

fascination et ce péril. S'il s'est appliqué un instant à l'idée de l'unité, par bonheur, il a su bientôt s'en détacher... »

Lequel, de ces deux auteurs, a dit vrai? D'après M. Barthélcmy-Saint-Hilaire, les Hindous seraient tout de suite parvenus à l'idée de l'unité. Et cette idée naîtrait la première dans l'esprit des hommes.

D'après M. Noire, les premiers philosophes ont toujours été livrés à un objectivisme naïf, et après de longs efforts seulement, arriveraient à la conception de l'unité : "E dvxi nàvztov.

Si Ton considère la marche des idées d'un homme et leur point de départ le plus naturel, il semblera que l'historien allemand a raison.

L'opinion naturelle, naïve, due à la première impression, non corrigée par le raisonnement, est en faveur de la pluralité des êtres.

Le premier coupd'œil jeté sur la nature, ne fera pas naître en l'esprit l'idée de l'unité.

En effet, chaque individu de l'espèce humaine se sent isolé, séparé de ses semblables, avec lesquels il ne converse que par les signes convenus et insuffisants du langage; séparé des animaux en lesquels, souvent, il a cru voir des dieux; seul au milieu des arbres et des montagnes, tremblant au bruit des rivières et des vents; êtres redoutables,

auxquels il a été conduit à prêter une volonté, ayant à lutter tous les jours contre leurs coups. Il était naturel qu'il crût en sa propre personnalité distincte, et en celle de chacun des animaux; il était naturel aussi, dans sa primitive ignorance, qu'il attribuât les mouvements de la matière, les tempêtes de l'air et de l'eau, aux passions d'êtres vivants séparés de lui. L'incertitude de son destin, la succession brusque et imprévue des misères aux joies, les contradictions entre ses propres penchants, devaient le porter à se croire le jouet de puissances diverses. Les changements du ciel et des saisons, la mort, la naissance de milliers d'êtres, les aspects toujours nouveaux du monde, le nombre infini des étoiles et leurs révolutions, Téclat du soleil opposé aux froides lueurs de la lune, la multitude et la diversité des plantes et des animaux, en un mot, l'infinie variété des objets visibles, devaient détourner son esprit de l'idée de l'unité.

Non, cette idée ne naît pas du premier coup d'œil jeté sur la nature. Elle est le fruit des recherches des physiciens, dont tout l'effort, loin de multiplier les causes elles êtres, a pour effet de relier nos conceptions et de les unir en des conceptions plus générales.

L'idée de l'unité naît aussi du raisonnement

métaphysique ; soit des raisonnements abstraits comme en faisaient les Eléates et Spinoza, ce véritable disciple de Parménide, né au xvn e siècle; soit des dernières conséquences du sensualisme. On Ta vue proclamée et par d'Holbach au profit de la matière, et par Berkeley au profit de l'esprit, et par Hume, qui ne croit ni à Tune ni à l'autre. Et aussi par Herbert Spencer, qui, suivant l'exemple de Thaïes et des antiques naturalistes de la Grèce, mais riche de toutes les ressources de nos sciences modernes, a inventé à son tour une cosmogonie ; par Herbert Spencer qui, aussi résolument que Hume, déclare la substance inconnaissable; et qui, néanmoins, la déclare unique et partout identique à elle-même ; et qui enfin affirme comme un dogme, l'unité de ce qu'il nous est interdit de connaître, suivant son propre aveu. L'idée de l'unité vient tard; elle est le produit d'une science physique ou métaphysique avancée. Elle s'impose alors aussi impérieusement que s'imposait l'idée de la pluralité des êtres, au premier coup d'oeil jeté sur la nature; et c'est l'homme cultivé qui doit se défendre contre ce que M. Barthélemy-Saint-Hilaine appelle très justement cette fascination.

Si les Hindous ont possédé l'idée de l'unité, ils l'ont due à leurs philosophes seulement, car ils n'ont jamais eu de physiciens. Mais Tont-ils

possédée depuis l'origine? 11 paraît bien que dans les plus antiques Ecoles de l'Inde, tous les principaux systèmes de l'Occident ont été professés. Or les plus anciennement connus n'étaient rien moins qu'unitaires.

Le Sankhya de Kapila, livre qui depuis vingt-cinq siècles, est le plus révéré des Brahmes, enseigne que notre connaissance vient de trois sources, la perception, l'induction, le témoignage, et qu'elle porte sur vingt-cinq objets : la nature, principe universel de la matière et de la vie, les cinq particules subtiles, lumière, son, saveur, od^eur, tangibilité ; les cinq éléments grossiers, eau, terre, feu, air, éther; les onze sens, dont cinq perçoivent, cinq agissent 1 , et dont le onzième, le manas, transmet à la conscience les informations des premiers, et transmet les ordres de la conscience aux seconds. Voici vingt-deux objets : restent l'intelligence, la conscience (le mot sanscrit est ahankara, ou ce qui produit le moi) et l'âme.

La nature englobe les vingt et un premiers éléments, et l'âme les trois derniers. Deux principes sont ainsi définis et partout on les trouve opposés. — L'âme est faite pour connaître et la nature est aveugle; l'âme a besoin de la nature

i. Les cinq sens ou organes d'aclion sont les mains, les pieds, la voix, les génitoires et les excrétoires.

pour s'élever au-dessus d'elle, en pénétrant ses lois, et devenir ainsi digne de son bonheur éternel. Les vingt-deux éléments secondaires, appartenant à la nature, sont créés et mortels; leur ensemble forme notre monde, lequel est contingent et périra pour renaître sous d'autres apparences. Mais la nature, substance permanente sous ces aspects variables, est éternelle; l'àme est éternelle aussi. Ces deux principes distincts, qui s'allient passagèrement au moyen d'intermédiaires périssables, sont coéternels.

Le dualisme, la séparation absolue entre la substance pensante et la substance matérielle, ne peut être plus complètement affirmé. Seulement Kapila accorde à l'une et à l'autre substance l'éternité, oubliant que l'une est périssable, parce qu'en elle tout est contingent. Et notre raison ne peut croire à l'éternel, que lorsqu'elle a reconnu le nécessaire.

A cette philosophie imparfaite, Patandjali ajoute une notion plus claire et plus présente de la Divinité. Car, chose très étrange, et très rare, en l'oeuvre spirilualiste de Kapila, le nom de Dieu n'est pas prononcé : il y est parlé partout de l'âme, jamais de Dieu.

Le livre de Kapila a été quelquefois appelé le Sankhya athée, injustement, car si le nom est

omis, Fidée de Dieu est présente : qu'est-ce quel'âme éternelle du monde, si ce n'est Dieu? Peutêtre Kapila a préféré ce dernier nom, l'âme, parce qu'il supposait une seconde substance éternelle, et que cette coéternité n'était point conciliable avec la vraie conception de Dieu. Patandjali n'est pas arrêté par cet argument : pour lui, l'âme universelle est Dieu et l'âme humaine voit les choses en Dieu.

Gautama est le logicien de l'École, le scolastique ; et Colebrooke prétend trouver dans ses écrits le syllogisme d'Aristote, ce qui est contesté par d'autres auteurs.

Kanada est, dans l'Inde, le fondateur de la doctrine des atomes. Regardez, dit-il, les atomes matériels qui dansent dans un rayon de soleil : ce n'est là qu'une comparaison, les vrais atomes sont beaucoup plus petits. Us sont éternels ; en se combinant, ils ont formé cinq substances : la terre, Teau, l'air, l'éther, la lumière. Mais il existe quatre autres substances, lesquelles ne doivent rien aux atomes : ce sont le temps, l'espace, l'âme et son manas, sens intime, intermédiaire entre elle et la matière. Voici donc, comme dans le Sankhya de Kapila, deux groupes de substances séparés : ceux de l'esprit, ceux de la matière, plus le temps et l'espace qui ne sont plus seulement

des formes de cet univers périssable, mais d'éternelles réalités.

Kanada a imaginé les atomes avant Leucippe.

ou au moins vers le même temps. Il a aussi, avant Aristote, eu l'idée dés catégories : il appelle Padarthas (objet de preuve) 1 , la substance, la qualité, Faction, le commun, la différence et la relation intime ou agrégation.

A côté de ces Écoles que Colebrooke appelle orthodoxes, il y eut, dit-il, des sectes hérétiques : Les Digambaras ou vêtus de l'air, ces sophistes qu'Alexandre trouva, vivant tout nus, dans les forêts de l'Inde ; les tcharvakas, les panteharatras, sectateurs deWichnou, les mahisvaras adorateurs de Siva.

Parmi eux, on trouve des matérialistes, professant que la substance tangible est la seule réelle, que l'âme et le corps ne font qu'un, que toutes nos connaissances viennent de la sensation. Mais on a vu que le dualisme était lefondement des doctrines enseignées par les grands fondateurs de la philosophie des Brahmanes.

Le bouddhisme vint-il ensuite enseigner une philosophie idéaliste et unitaire? C'est, je crois, une opinion généralement répandue. M. Che-

i. Dictionnaire des sciences philos., art. de M. B. St. H.

vrillon, l'a confirmée dans le charmant récit qu'il écrivait il y a peu d'années de sa visite à Ceylan.

Il était allé dans la montagne, à Kandy, la vieille capitale des rois et des prêtres, converser avec le sage supérieur d'un couvent de moines mendiants bouddhistes.

« Je crois comprendre, dit M. Chevrillon, cette morale et cette religion. »

Il les résume ainsi f : « Rien n'est, tout devient. L'univers n'est qu'un flux d'apparitions éphémères; rien de stable en lui, rien de permanent,

sinon le changement lui-môme Qu'est-ce

que l'homme ? Un être pensant , mais un être comme les autres, c'est-à-dire un ensemble de forces réunies pour quelque temps, mais condamnées à se dissoudre, un système de facultés et de tendances, une série d'images, d'idées, de velléités de volontés, de sentiments... L'illusion du moi substance est, disent les bouddhistes, la plus dangereuse de toutes, le principal piège que nous dresse Mara le tentateur; car elle est le bien qui nous attache aux choses, le grand mirage qui nous arrache à l'immobilité et à l'indifférence , pour nous jeter dans l'action et nous pousser en avant. Le bouddhisme l'appelle hérésie, hérésie de Tindi-

1. André Chevrillon. Revue des Deux-Mondes, 1 er janvier 1891, pp. 106 et 109.

vidualité (sakkaya ditthi) Celui, disent-ils, qui

dompte cette misérable soif d'être, la souffrance le quitte comme les gouttes d'eau glissent de la feuille du lotus. »

Ce serait un état d'esprit assez semblable à celui de Hume : une opinion tardive et découragée, dégoûtée en apparence des excès des autres, au fond s'inspirant de tous ces excès. Quand les uns ont proclamé le néant de l'esprit et les autres le néant de la matière, elle proclame le néant de ces deux substances et de la substance en général, et n'admet plus rien en l'univers, que des phénomènes. Nous ne savons rien, nous ne sommes rien. Seulement, pour Bouddha, le vide n'est point effrayant ni lugubre. 11 éprouve l'attrait, le vertige du vide ; il goûte un singulier plaisir à s'annihiler, et le nirwana, le néant est son paradis.

Est-ce bien là le bouddhisme? Une pareille opinion peut convenir à des esprits raffinés et subtils, rebutés par les objections que toutes les théories rencontrent. Mais, a-t-elle pu pénétrer parmi les esprits simples, conquérir les masses innombrables, et s'emparer enfin des trois cents millions de sectateurs de Bouddha ?

Ce n'est pas probable. Et en effet, les tendances les plus opposées se sont manifestées, à travers tant de siècles, et au milieu d'adeptes si nombreux.

Au nom du même Bouddha, tous les systèmes ont été enseignés. — Peut-être le phénoménalisme, la négation de la substance et de la personne a été la doctrine originelle : Colebrooke et l'orientaliste Pauthier, son traducteur, prétendent que Ton trouve dans les Sou Iras originales de Bouddha, cet axiome : tout est vide. Mais bientôt des disciples subtils arrivèrent à distinguer dix-huit sortes de vide. Bouddha lui-même, aurait, en mourant, parlé comme il suit: « Tout m'attriste, et je désire entrer dans le nirwana, c'est-à-dire dans l'existence dépouillée de tout attribut corporel, et considérée comme la suprême et éternelle béatitude. » Il alla ensuite sur le bord d'une rivière où, après s'être couché sur le côté droit, et avoir étendu les pieds entre deux arbres, il expira.

Ainsi compris, le nirwana n'est rien moins que le néant : c'est l'existence réservée à l'âme séparée du corps, et peut-être la connaissance des choses, dégagée de la sensation.

A côté des bouddhistes, qui prétendent que tout est vide, d'autres, dit M. Pauthier*, « exceptent du vide la sensation interne ou l'intelligence qui perçoit ».

Une troisième secte affirme l'existence réelle

i. Art. Bouddha. Dictionnaire philosophique de Franck.

•des objets extérieurs, non moins que celle des sensations internes.

D'autres soutiennent que nous avons la perception directe des objets extérieurs. Suivant d'autres •encore, nous avons la perception médiate de ces mêmes objets par le moyen d'images ou formes ressemblantes présentées à l'intelligence.

La deuxième secte est idéaliste et diffère autant de la première que Berkeley de Hume : elle est unitaire. La troisième est dualiste et spiritualiste: «celle-ci paraît être fort nombreuse, car dans la plupart des écoles bouddhistes, on enseigne la division des êtres en deux grandes classes : celle des -êtres externes, comprenant les éléments (bhaula) 1 et tout ce qui en provient (bhautika) ; celles des •êtres internes, comprenant l'intelligence (tchitta) •et tout ce qui en dépend (tchaïtta). Cet enseignement est si contraire à celui de l'École phénoménaliste qu'on se demande si celle-ci n'appartient en propre à quelques initiés, au rang élevé et à l'âme découragée.

Enfin, dans la quatrième secte, on dispute sur la nature des idées, à peu près comme on faisait dans l'Université de Paris, au moyen âge.

i. Les bouddhistes n'admettent que quatre éléments : eau, air, terre et feu. Chose remarquable, ils ne parlent jamais de Téther (Akasa) lequel figure dans les cosmogonies des Brahmanes.

Et il y a d'autres formes encore du bouddhisme. M. Hodgson, résident anglais au Népaul, a découvert des textes très anciens, et consulté les plus savants bouddhistes. D'après lui, il existerait aussi quatre grandes doctrines, mais différentes de celles que Colebrooke a exposées. L'une est matérialiste : la matière, unique substance, est suivant elle, soit en activité, soit en repos (nirwitth et le but de l'homme, dont les facultés peuvent se développer indéfiniment, serait, après les avoir portées au suprême degré d'activité, à l'unisson de la nature active, de les voir entrer enfin dans le repos de la nature inerte.

Une seconde doctrine est théiste, mais n'admet point la Providence ; une troisième est religieuse, et permet d'espérer l'intervention bienfaisante de Dieu dans les affaires humaines, en récompense des bonnes actions. Enfin, une doctrine mystique a conduit les fakirs à s'infliger les plus cruelles austérités.

Ainsi donc, quand on cherche les traces du monisme, du système de l'unité de substance, on ne les trouve pas dans la primitive Ecole des Brahmes. Bouddha paraît: il n'apporte point au monde une lumière, une espérance, un renouveau; ses idées sont celles d'un philosophe découragé, et ne gardant des longues controverses que le

souvenir des négations. Comme Hume devant l'âme et devant l'univers, il dit : « Il y a des phénomènes. » Ce n'est pas là proposer une solution des problèmes, mais renoncer à les aborder.

Sa tristesse et sa lassitude ne viennent pas de voir la vérité méconnue, mais de croire qu'elle est inaccessible. Quand Bouddha est mort, les commentateurs s'emparent de ses paroles, et les sectes se forment et se séparent. Nous voyons paraître des sensualistes, des matérialistes, des idéalistes, des mystiques. Il y a même des athées, car on trouve ces mots dans le Ramayana :

« Comme un voleur, ainsi est apparu Bouddha ; sache que c'est de lui que l'athéisme est venu 1 . » Cependant d'autres sectes s'imposent toutes les privations et les austérités pour complaire à la divinité.

Ces prétendus systèmes religieux de l'Inde embrassent donc tout le domaine de la philosophie d'une extrémité à l'autre et jusqu'aux plus lointaines limites.

Le couvent de Kandy, dont nous parlions, est situé à quelques heures de l'Oriental Hôtel de Colombo : un chemin de fer y conduit ; le supérieur reçoit la visite des voyageurs de marque pendant le temps d'escale des paquebots anglais; il cor-

i. Pauthier. Bouddhisme.

DKXY8 COCH1N. * 3

respond probablement avec M. Herbert Spencer; il est honoré de l'amitié du prince de Galles. On pourrait voir en tout ceci des raisons pour que cet homme éclairé se fût attaché de préférence à celle des doctrines bouddhistes qui s'accorde le mieux avec les idées de Hume. Cependant, le moine de Kandy est peut-être aussi le plus orthodoxe el le plus fidèle dépositaire des pensées dernières de Bouddha, lorsque celui-ci mourut au bord de la rivière, entre les deux arbres, dont les fleurs tombaient sur ses membres épuisés, la tête appuyée sur son manteau, l'esprit fatigué de ses inutiles efforts pour percer les apparences el chercher au delà la vérité ; résigné enfin, de guerre lasse, à déclarer l'univers vide et à retomber luimême dans le néant.

Les plus anciens auteurs grecs semblent moins encore que les Indiens, avoir éprouvé ce que M. Barthélémy Saint-Hilaire appelle l'impression accablante de l'unité. Les poèmes d'Homère sont tout inspirés de la croyance en la diversité des dieux; êtres distincts, présidant aux forces de la matière et personnifiant les passions des hommes. Des commentateurs venus de longs siècles plus tard, Métrodore de Lampsaque, disciple d'Anaxagore, Stesimbrote de Thasos, Théagène ont prétendu que les dieux d'Homère étaient des sym-

boles, non des personnes. Le combat des dieux au XX chant de l'Iliade, n'aurait plus été que la lutte des éléments ou bien celle des vertus ou des vices. Apollon et Neptune auraient représenté le feu et l'eau, Minerve et Mars, la sagesse et la folie guerrière. Junon était la terre opposée à Diane, la lune. D'après Métrodore, même les héros mortels, Achille et Hector, n'étaient que des images allégoriques des éléments; Agamemnon était le symbole de l'air.

Mais la lecture de Vlliadi montre, à n'en point douter, que les dieux avec leurs attributs et leurs royaumes respectifs, sont comme les héros, des personnes vivantes, des seigneurs puissants qui interviennent sans cesse dans les affaires du peuple humain, par l'entremise des forces de la nature, dont ils disposent. On les craint, on les révère ; on les maudit quelquefois ; on leur paye un tribut, s'ils se montrent bons princes. Neptune se rend un jour en Afrique, parce que Ton rôtissait pour lui, ce jour-là, les cuisses de cent taureaux. Nous ne savions, raconte Nestor à Télémaque, s'il nous fallait passer à droite ou à gauche de l'île de Scyros : nous demandâmes au dieu un signe: il nous le donna.

Dans V Enéide, bien plus que dans Ylliade et V Odyssée, les dieux sont soumis au destin. 11

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intervient bien plus souvent, et ses arrêts sont irrévocables.

Jupiter voudrait être favorable à Enëe, et docile aux prières de Vénus : il ne le peut que dans la mesure où le destin Ta permis. Junon, reine des dieux, sœur et femme de Jupiter, plie devant le Destin \ Les dieux d'Homère sont plus libres et le succès de leurs querelles dépend de leurs forces respectives, non du destin.

Est-ce parce que l'idée de l'unité dans l'univers est née entre les temps d'Homère et de Virgile? Et Virgile, qui, au VI e livre de YÉnéïde, se montre fidèle disciple de Pythagore, a-t-il subi l'influence de cette idée?

Empédocle nous paraît avoir été, plutôt qu'un philosophe, le dernier des poètes païens, qui précédèrent les grandes écoles de la philosophie grecque.

Il florissait vers l'an 444 avant notre ère : Xénophane, de Colophon, le fondateur de l'école d'Elée, était déjà mort, et Parménide avait déjà porté le nom des Eléates au plus haut degré de gloire. Mais Agrigente, où habitait le riche seigneur Méton, père d'Empédocle, était loin de la grande Grèce, à l'autre bout de la Sicile, et les-

i. Quippe velor fali*.

écrits des Eléates y étaient peut-être peu connus. Puis, quelle contrée pouvait mieux inspirer des poèmes et une philosophie tirées de l'amour de la nature? Aucune plus fidèlement que la Sicile n'a conservé jusqu'à nos jours les traces de l'antique mythologie. Il nous souviendra toujours, qu'un soir, étant assis avec un ami, dans le cirque de Syracuse, nous vîmes un berger, suivi de ses chèvres, descendre à grands pas, pour abréger le retour vers la ville, les hauts gradins du cirque taillés à même dans les rochers d'une colline. Le berger s'arrêta, engagea avec nous la conversation; du bout de son bâton, il nous montra, au delà de la baie, la plaine arrosée par le fleuve Anapus où Proserpine fut enlevée par Pluton, et nous conla l'aventure. Il nous dit aussi comment Denys le Tyran, devenu aveugle, avait reconquis l'amour du peuple en venant se défendre devant lui, dans ce même cirque, amené sur un char attelé de quatre chevaux blancs. Il nous décrivit, non sans orgueil, les victoires des Syracusains sur les Grecs : le tout avec une mémoire bien plus présente, que ne l'aurait eue un paysan de Brie de la dernière victoire de Napoléon à Mormant. A Girgenti le port Empédocle a gardé un nom encore cher aux habitants du pays.

Les chants d'Empédocle, ses travaux d'ingé-

hieur, ses guérisons merveilleuses avaient inspiré à ses concitoyens une crainte et une admiration superstitieuse.

De longs siècles plus tard, Lucrèce décrivait la Sicile en vers splendides, et il ajoutait : « Cette terre si opulente en biens de toute sorte, mère de tant de fils vigoureux, n'a jamais possédé en ellemême rien de plus illustre que cet homme, rien de plus saint ni de plus admirable, rien de plus cher. On redit encore les chants sortis de sa poitrine divine ; on célèbre encore ses découvertes : et c'est à peine s'il peut sembler issu de la race humaine. »

Puissance, richesse, amour de poète pour les campagnes siciliennes, avaient drt faire d'Empédocle un philosophe plus occupé de la terre que de l'esprit. On comprend que l'idéalisme naisse en le cerveau de quelque modeste savant, fils de pasteur protestanl, au fond de la pâle et triste Ecosse ; comment dans ces temps et dans ces contrées mythologiques, se serait-il emparé de l'esprit de ce prince païen? Le monde visible attira toutes ses pensées.

« C'est, disait-il, une sphère, faite de quatre éléments, l'air, la terre, l'eau et le feu. » Ces quatre éléments, il les croit vivants et d'essence divine. Jupiter est le feu ; Junon, qui donne la vie, est l'air; Nestis est la déesse des eaux, et Pluton le

dieu de la terre. — Ces quatre divinités sont soumises à deux forces : la haine (veïy.cç) ou l'amitié (oàicc) en lesquelles des commentateurs ont voulu reconnaître Mars et Vénus. Au commencement, l'amitié régnant, la sphère de l'univers formait un ensemble parfait et immobile. Mais les éléments se séparèrent sous l'influence de la haine. Le rôle de cette dernière est utile : elle provoque des changements ; sans elle les choses resteraient éternellement invariables.

Les éléments séparés se confondirent de nouveau, mais pêle-mêle ; ce fut le chaos, ou ce qu'Aristote appelle le mélange (f«yfA«) d'Empédocle. Après cette guerre des éléments, celte lutte de la terre et de l'air, de l'eau et du feu, l'amitié reprit le dessus ; car le règne de la haine ne devait avoir qu'un temps. Vénus s'assit au centre du tourbillon, et Mars s'envola vers la sphère extérieure, dont certaines parties lui sont encore soumises. Les atomes de même nature se rapprochèrent et formèrent des corps. L'univers se divisa en quatre grandes sphères concentriques; l'extérieure est celle du feu, celle de Mars, où sont les astres. Tous les astres ne sont pas de feu : la lune est un globe d'air congelé qui sert de miroir au soleil. La seconde sphère est celle des nuées ou des eaux : les feux du soleil la percent et vont à travers la

sphère de Tair, échauffer celle de la terre. La sphère ignée nous donne les chaleurs de l'été ; la sphère humide les frimas de l'hiver ; toutes les deux tournent autour de la terre, qui est immobile; et de la contrariété de leurs mouvements naissent les vents.

La terre, dès le début du règne de Vénus, s'est mise à vivre comme un grand animal ; les plantes et les arbres en sont les poils et les plumes : les eaux salées de l'Océan en sont les sueurs qui coulent sous les feux trop ardents du soleil. Elle a produit d'abord des êtres rudimenlaires aux membres informes, sans visages : Vénus a achevé ces ébauches sorties du sein de la terre, et en a fait les hommes et les animaux. Ces êtres formés par l'association passagère des éléments, retournent — isuite au trésor commun : à la vérité, ils ne naisnt ni ne meurent. « Il n'y a, disait Empédocle, le mélange ou séparation de parties (uife zs UIolZ'S ro pyevTwv), et voilà ce qu'on appelle iture. »

Telle est la cosmogonie imaginée par Empé- >cle. L'éternité de la matière et sa fécondité finie en sont les traits principaux. L'amour ou haine gouvernent les éléments ; et quand ils ont é brouillés par la haine et réconciliés, remis i harmonie par l'amour, ils forment les sphères

distinctes et concentriques des terres, des nuées et du feu. Ne croyons-nous pas apercevoir ces sphères, dans Tordre décrit par Empédocle, au moment d'un beau coucher de soleil ; la dernière enveloppe montrant ses flammes à travers les déchirures de la sphère des eaux?

L'amour, et la haine aussi, donnent naissance aux êtres vivants d'abord informes, puis perfectionnés au bout de longues séries de générations. — Uebervveg prétend que Schelling ne renierait pas les idées d'Empédocle sur la haine et l'amour; et que Lamarck et Darwin le reconnaîtraient pour leur ancêtre. — Lange, l'historien allemand, hésite un peu à lui donner une place dans son panthéon du matérialisme. Empédocle s'en remet de toutes choses au hasard et ne reconnaît aucune cause finale; mais, d'autre part, il a personnifié les éléments, il en a fait des divinités. Bien plus, le sage d'Agrigente a parlé d'une puissance supérieure gouvernant les combats de l'amour et de la haine et présidant aux destinées du monde : il l'a appelée le Verbe (/.cye$). Seulement, l'action de cette puissance était mal définie, et sa place mal déterminée dans le système d'Empédocle : Aristote le raille d'avoir inventé cette puissance mystérieuse et de ne lui avoir attribué aucun rôle. Empédocle est un païen ; mais les dieux païens

n'ont dû être à ses yeux que des sortes de magiciens sages et puissants. Il avait fini par se déifier lui-même. « Accourez, disait-il, en l'un de ses. poèmes, accourez, habitants d'Agrigcnle et des campagnes que baigne l'Acragas. Venez m'adorer: Je suis un dieu. »

Dans la Grèce antique, les premiers philosophes furent des naturalistes. Ils prennent place entre le règne du paganisme et celui de la psychologie (t de la métaphysique. Ce sont de demi-païens, adorateurs de la nature; mais cessant de personnifier les vents, le tonnerre et les eaux, et d'imaginer un monde vivant et plcïnMe démons ! .

Ils vinrent en leur temps. La psychologie est le fruit d'une culture plus avancée.

. En ces siècles primitifs, les hommes s'inquiétaient moins d'eux-mêmes, que du monde; ils ne considéraient pas, au moyen de la conscience, le dedans de leur âme, mais ouvraient les veux sur le dehors. Quel est ce monde? Quels en sont les éléments? Comment ces éléments se sont-ils combinés? Telles étaient les questions auxquelles les anciens sages essayaient de répondre. L'homme les intéressait moins que la terre, l'océan et le

i. xfojxov l^uyov xat Ôat[x6v<ov ^pyj. Mol attribué à Thaïes.

ciel; ils s'occupaient peu de cet être chétif, accident passager dans le cours de la grande nature.

Leur imagination créait des cosmogonies, et ils donnaient, quant à l'origine des choses, leur préférence tantôt à l'un, tantôt à l'autre des quatre éléments.

Thaïes de Milet, assis au bord d'une source, et méditant au bruit des eaux tombantes, voyait à l'entour la terre fécondée, l'herbe verte et drue, des platanes et des peupliers, des roseaux, des fleurs aquatiques, des insectes de mille couleurs. — plantes et bêtes paraissant toutes nées de Tonde. Et Thaïes de Milet pensait que l'eau était l'origine de toutes choses. Il en donnait trois preuves. La semence de tous les animaux est humide. Si les animaux naissent de l'humidité, pourquoi n'en serait-il pas ainsi de l'univers entier? Les plantes périssent quand elles se dessèchent ; elles poussent , elles se nourrissent, grâce à l'humidité, semblables en cela aux animaux. Enfin les grands foyers de la chaleur céleste, le soleil, les astres paraissent euxmêmes se nourrir de la vapeur des eaux : vous la voyez s'élever au-dessus de nous, et vos regards la suivent, montant vers les astres, en nuages épais que leurs feux embrasent et dévorent. Puis Thaïes voyait la mer s'étendre à l'infini autour des terres

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habitées. Comme il n'avait point l'idée de la rotondité de la terre, il devait la croire portée sur l'eau comme les plateaux de glace du pôle; l'Océan lui semblait n'avoir point de rivages ni de fonds. Et les terres habitées que connaissait Thaïes, promontoires de la Grèce, de l'Asief Mineure ou de la Sicile, Cyclades de la mer Egée, îles de la Crète et de Rhodes, émergeaient de la mer infinie, chargées d'arbres et de moissons, d'animaux et d'hommes, comme de grandes plantes marines, ou d'immenses fruits des eaux.

Anaximène et son disciple, Diogène d'Apollonie, tenaient pour l'air. Ce Diogène naquit presque deux cents ans après Thaïes, et resta un naturaliste, un de ces grands rêveurs matérialistes, sur l'âme desquels la splendeur de la nature, au sein de laquelle ils vivaient, semble avoir exercé un suprême empire.

Cependant il était contemporain du psychologue Anaxagore, le premier qui sut en Grèce séparer nettement le concept de la matière de celui de l'esprit. La matière même, suivant Anaxagore, ne procédait pas tout entière du même principe; la substance, la couleur, la forme étaient des principes différents, qu'il appelait homéoméries, et qui se combinaient dans les objets matériels. Mais Anaxagore, ami et conseiller intime

de Périclès, familier des rhéteurs, des légistes et des hommes politiques d'Athènes, devenu citoyen de la ville la plus civilisée de son siècle, avait eu l'âme probablement moins absorbée par la nature extérieure et plus adonnée aux choses de l'esprit. Imaginons l'existence que pouvait mener en l'île de Crète, Diogène d'Apollonie. Qu'était-ce qu'Apollonie? Une bourgade, au penchant d'une colline, près d'un bois d'oliviers, sous l'éclatant ciel de la Crète. On ne saurait mieux se représenter ces petites villes antiques qu'en lisant le traité d'Hippocrate, Des airs, des eaux et des lieux, où le grand médecin de l'île de Cos décrit une cité salubre, abritée des vents, protégée contre l'ardeur du soleil, pourvue d'eaux abondantes; on aperçoit un calme paysage de Poussin, avec ces constructions d'un style classique que les anciens historiens de l'art appelaient des fabriques.

A Apollonie, nous ne pensons point qu'il y eût de place publique où résonnât l'éloquence des orateurs populaires, ni de jardins d'Académus où les philosophes eussent coutume de promener leurs discussions. Le Sage y passait ses jours en compagnie de quelques paysans qui le prenaient pour un demi-dieu, et en présence de la seule nature : ciel, terre féconde, mer entourant son île natale et s'étendant à l'infini; air pur, délicieux, confondu

à l'horizon avec les eaux, doucement remué à travers l'espace et ranimant d'un souffle les corps fatigués par la chaleur : tels étaient ses maîtres. A cette nature aimée et envahissante, il ne pensa jamais que quelque chose, l'âme, l'esprit, pût être supérieur ou même étranger. Aussi sa philosophie n'est point l'examen des faits de conscience; mais la contemplation de l'univers.

Il rejeta bien loin le dualisme d'Anaxagore et ses homéomérics :

« L'univers, disait-il, ne peut ressortir que d'un seul principe, car entre principes divers, toute influence réciproque, toute relation véritable seraient impossibles.

« Puisque l'univers est un être vivant et organisé, il s'ensuit qu'il ne peut être né de principes divers. »

Ainsi trouvera-t-on toujours des esprits qui s'enferment en eux-mêmes et s'observent; et d'autres qui se lancent à travers le monde, jouissant de ses merveilles ou pénétrant ses lois, les uns psychologues, les autres physiciens ou inventeurs de systèmes; disciples il y a deux mille ans, soit d'Anaxagore, soit d'Epicure; et suivant aujourd'hui soit un Maine de Biran, soit un Auguste Comte.

Anaximène, le maître de Diogène d'Apollonie,

pensait aussi que l'air était le principe de toutes choses. Cicéron 1 dit que ce dernier philosophe en avait fait un dieu, le dieu unique et universel: « Anaximenes aéra deum xtatuit* ». Olympiodore d'Alexandrie prétend qu'il fut porté à considérer cet élément comme l'origine de toutes choses « parce qu'il est voisin de l'incorporel ». Il croyait l'air infini comme l'espace, et sans cesse en mouvement. Cicéron dit encore : « Slatuit aéra esse immenswn el infinitum, et sempor in motu. »

L'air était l'origine des quatre éléments, ou plutôt les quatre éléments n'étaient que quatre formes <le cet élément primordial. Raréfié, il devenait le feu; condensé, il se changeait en nuages, en eau; plus condensé encore, en terre et en pierres.

Ainsi l'air épaissi et solide porterait nos pas. Nous nous remuons, nous vivons dans de la terre volatilisée ! Nous la respirons ; elle rempli t l'espace.

La matière qui échappe à nos sens, la matière -qui ne se voit, ne se sent, ni ne se touche, est, suivant Anaximène et Diogène, la matière véritable, origine de toutes les autres.

Pour Diogène d'Apollonie, l'air devint en même temps l'intelligence : une sorte de dieu ami qui remplit l'espace et murmure à notre oreille :

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