Comptes rendus de V Académie des sciences, juin
des propositions, figure l'affirmation d'un fait sensible?
Or, même après toutes ces concessions faites, nous croyons qu'on peut ajouter foi aux raisonnements fondés sur l'expérience externe. Il ne faut pas accepter tous les renseignements fournis par les sens ; mais il en est qu'il faut accepter.
L'effet produit peut être changé, et un être sensible autre que nous peut voir autrement. Cela est vrai. Mais peu importe l'effet. Cet autre être sensible saura que la cause extérieure est ou n'est pas en action; et il en sera averti en même temps que nous.
Supposons ceci : l'univers demeure et l'homme, spectateur de l'univers, est remplacé par un autre être sensible.
Supposons d'abord la vie éteinte sur la surface de cette terre. Il suffirait pour cela que la température du globe montât ou baissât de quelques degrés ; car les conditions de la vie sont impérieuses et ses limites sont étroites. Les mondes continuent aveuglément leurs évolutions dans l'espace.
Certainement il n'y aura plus en l'univers de chaleur, de lumière, de sons ; mais il y aura toujours des résistances et des mouvements.
Si alors Dieu crée un nouvel être vivant et
conscient, et s'il plaît à Dieu de le douer de sens nouveaux, notre vieux monde pourra avoir changé tout à fait pour lui d'aspect et de parure. Cependant, on ne conçoit pas, l'univers étant resté ce qu'il est, que l'ordre des phénomènes puisse être renversé pour le nouveau vivant.
Par exemple ce nouveau vivant pourra être impressionné autrement que nous par la lumière. Encore faudra-t-il que la lumière soit. Il ne verra pas le jour à travers un corps opaque; il n'en sera pas privé derrière un corps transparent. Il y a passage ou arrêt de la lumière ; il y a ou il n'y a pas de rayon : on peut le voir différemment quand il est là ; mais non pas voir ce qui n'est pas. Un corps qui arrête pour nous la propagation des ondes de l'élher, l'arrêtera aussi pour lui. Une surface réfléchissante réfléchira pour lui aussi les rayons ; les phénomènes de la réfraction, de la polarisation existeront pour lui comme pour nous. Quelle que soit sa sensation, elle naîtra en même temps que la nôtre, et dans les mêmes conditions. Cependant nous ne voyons pas le rayon ultra-violet : admettez que cet être le voie. Il ne sera pas mieux renseigné que nous sur le monde extérieur; car, par d'autres moyens, nous savons aussi bien que lui que le rayon en question existe réellement.
En somme, bien qu'il ne voie pas ce que nous voyons, bien que le champ des rayons visibles puisse être autrement placé pour ses yeux, bien que chez cet être doué d'autres sens, les vibrations de l'éther puissent produire des impressions inconnues de nous; toutes les lois de notre optique resteront vraies.
L'aspect changera, non la loi. Le clair et l'obscur, quelles que soient les impressions produites, resteront opposés. Ce que nous venons de dire de la lumière, nous pourrons le dire aussi de la chaleur et de l'électricité. Dès lors, il devient très vraisemblable que cet être nouveau enseignera une physique toute pareille à la nôtre. Abstraction faite des apparences sensibles, le raisonnement le conduira au point où nous sommes. Car il peut y avoir plusieurs manières de sentir; mais il n'y a qu'une manière de raisonner.
Il ne faut pas confondre la contemplation et l'expérience. La contemplation peut varier à Tinfini. L'expérience est toujours la même.
Quand vous admirez un coucher du soleil, des montagnes, ou la mer, vous savez que le monde existe hors de l'homme, mais que le spectacle du monde est tout humain et serait différent pour un être doué d'autres sens.
Mais, au lieu de ce grand spectacle, regardez,
avec Ingenhouz, des petits bâtons faits de métaux divers, enduits de cire, et dont une extrémité plonge dans un auget plein d'eau bouillante. La cire fondra plus ou moins haut suivant que les métaux auront été plus ou moins bons conducteurs de la chaleur. Ici, l'impression, le spectacle sont réduits au minimum : le fait, l'effet produit par un même corps chaud sur divers corps, la loi naturelle enfin se découvre. Et si je continue à dire qu'un esprit doué d'autres sens pourra avoir devant les petits bâtons d'Ingenhouz un autre spectacle, les voir plus grands ou autrement colorés, ou de toute autre apparence ; si la chaleur produit en lui l'effet que produit en moi le froid; si même il la perçoit autrement, que sais-je? par la vue ou l'odorat, au lieu du toucher, je n'en resterai pas moins persuadé que l'ordre des phénomènes reste le même; et que, par conséquent, la loi sera pour lui ce qu'elle est pour moi que, d'une manière ou d'une autre, il arrivera à la même formule mathématique.
L'effet produit sur des êtres sensibles par une même cause, la chaleur, peut être variable. Mais la cause sera ou ne sera pas présente. Et d'autres sens que les miens seront affectés autrement par la même cause; mais ne seront pas affectés du tout, sans cause. Et cela suffit ; le spectacle peut