DENTS COCHIN
changer, mais non l'ordre des faits. Le spectacle des phénomènes est subjectif, Tordre des phénomènes est objectif.
On peut aller plus loin et se demander s'il est vrai que les impressions d'un être autrement constitué puissent être toujours absolument différentes des nôtres. Nous pensons qu'il y a une distinction à faire; à notre avis, il est des impressions différentes de la réalité; mais il est aussi des impressions adéquates à la réalité. Nous nous sommes expliqué ailleurs au sujet delà distinction entre les qualités primaires et secondaires. Il y faut revenir ; mais non pour en faire le même usage que Thomas Reid.
S'il est vrai que tous les phénomènes de son, de lumière, de goût, d'odeur aient pour cause des vibrations et ne soient, en somme, point autre chose que la matière en mouvement, cette identité des divers phénomènes est vraie dans l'objet, hors de nous. En nous, rien n'est plus faux : les sensations de son, lumière, goût, odeur n'ont aucune ressemblance ni entre elles, ni avec la cause extérieure qui les produit.
Mais il est d'autres sensations, précisément celles par lesquelles nous percevons le mouvement et la résistance, qui sont semblables à la réalité. 11 faut dire, au sujet du mouvement, ce
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que nous (lisions au sujet de l'espace : ici l'idée est adéquate à la réalité extérieure. Et il faut admettre ici, quand un mouvement est perçu par nous, la formule : agent agît ,simi/e sibi.
L'espace est semblable à la vue que nous en avons; le mouvement d'un objet en tant qu'occupation successive de diverses portions de l'espace est également semblable à la vue que nous en avons. Il en est de même de la résistance opposée par un objet solide à un autre. Espace, mouvement, résistance, ne peuvent être représentés dans un autre esprit par une autre idée.
Nous ne voulons pas établir avec Reid une distinction entre les sensations; mais nous admettons cette distinction entre les qualités des objets. Les qualités secondaires, couleur, odeur, etc., sont proprement des qualités de nos sens, faussement regardées par nous comme qualités des objets. Les qualités primaires, étendue, impénétrabilité, mouvement, appartiennent en propre à la matière et sont semblables à l'idée que nous en avons. Nous ne connaissons les premières qu'après les avoir éprouvées. La connaissance des secondes est une connaissance à pîiori, antérieure à l'expérience, identique à la réalité, et simplement confirmée par la perception du monde extérieur.
Il devient dès lors évident que la matière pure n'est rien sinon étendue, impénétrabilité, mouvement. Tel est le monde physique. La critique scientifique le débarrasse de sa parure, qui n'a d'existence qu'en l'âme humaine; et l'austère et sombre édifice qu'elle élève, reste debout, même si nos yeux s'éteignent et nos oreilles se ferment; même si l'humanité périt; même si des âmes nouvelles, renaissant en présence de la même réalité, sont affectées par elle de nouvelles impressions et, par conséquent, la revêtent de nouvelles apparences.
Voici donc, en résumé, les motifs que nous avons de nous fier à l'expérience :
Premièrement, si les impressions produites en nous, peuvent être différentes en d'autres êtres vivants, l'ordre des faits extérieurs qui provoquent ces impressions est le même pour eux et nous.
Secondement, les impressions produites par les qualités primaires des objets sont adéquates à la réalité.
Rappelons enfin, que la critique n'aura de valeur qu'à la condition de recourir à la méthode des observations multiples. Il ne faut pas se fier à une seule sensation; au moyen de plusieurs observations successives, nous pouvons juger d'un effet de la matière sur la matière, et constater des chan-
gements produits hors de nous et auxquels nous sommes étrangers.
Nous pouvons maintenant répondre à la question que nous nous étions posée d'abord : que valent les théories scientifiques? Sont-ce de pures formes de langage ou l'expression de la réalité? Elles sont l'expression de la réalité. Ou bien la philosophie n'est qu'un vain amusement, et l'auteur de toutes choses nous a rendus les jouets d'une illusion, quand il nous a laissés croire que notre raison était faite pour connaître la vérité; ou bien un peu de vérité nous apparaît ici. Laissez de côté ceux qui prétendent que l'univers n'est rien, un rêve, une hallucination persistante. Admettez qu'une réalité extérieure provoque en nous les phénomènes de la sensation, et vous vous convaincrez que si l'univers est quelque chose, il est, non pas tel que les yeux le voient, mais tel que la raison le conçoit.
Quand la raison aperçoit, à travers les apparences sensibles, des faits concordants; quand elle s'empare de ces faits, oublie les apparences, recourt enfin aux idées générales d'espace et de mouvement, et emploie l'aide certaine du calcul mathématique, elle doit approcher de la connaissance réelle du monde extérieur. Je dis approcher, parce que tantôt de nouveaux faits, tantôt de nouveaux
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raisonnements viennent renverser d'anciennes théories. Stahl croyait encore à la matière du feu, et on sait pendant combien de siècles cette idée, ce mot, le Feu, ont embarrassé et retardé la science. Newton croyait à l'émission de corpuscules lumineux. Comte niait que l'homme pût jamais arriver à une connaissance scientifique de la matière contenue en les astres. Avant Pasteur, la contagion des maladies, bien plus, les phénomènes familiers des fermentations de la bière et du vin étaient inexpliqués.
Les théories vont se perfectionnant; et, pour donner de l'assurance dans leurs recherches, les hommes peuvent affirmer deux vérités :
D'abord, au point de départ de la philosophie, s'il est vrai que les efforts de la raison, encore trop peu renseignée par l'expérience, n'aient téussi qu'à ouvrir la roule; si la cosmologie d'Empédocle, si celle des Hindous, si la physique d'Aristote sont encore bien loin de la réalité ; cependant, en le plus rudimentaire de ces systèmes, en les plus étranges inventions de ces philosophes primitifs, il y a une part de vérité plus grande que dans les idées de tel positiviste du dixneuvième siècle finissant, homme de bon sens, homme de progrès, qui voyage par le chemin de fer, correspond par le téléphone, et n'a jamais
douté que ses sensations ne fussent les images exactes de la réalité. Il les confond même absolument avec la réalité et il qualifie une sensation de fait matériel, fait tangible. Oui. les imaginations des anciens, le cercle de l'eau, inventé par Empédocle, et le cercle de feu offraient quelque ressemblance avec la réalité des choses ; tandis que la conception de beaucoup d'hommes civilisés qui se croient de sens commun, n'en offre aucune.
En second lieu, si nous ne considérons plus les premiers essais, mais le résultat des longs efforts des hommes, nous voyons qu'ils réussissent à construire des systèmes qu'on peut appeler parfaits. Un système est parfait, une science est parfaite lorsqu'elle est devenue mathématique, c'està-dire lorsque, par les conséquences mathématiques d'un principe admis, tous les phénomènes sont expliqués ou même prévus.
On peut citer plusieurs de ces systèmes. Pour ce qui est, par exemple, des lois de la combinaison, de la compression, du mélange des gaz, on a dit : Si les atomes existent et sont doués de telle et telle propriété, tout sera expliqué mathématiquement. La conclusion : « Donc les atomes existent », nous semble être absolument légitime. Il en sera de même de la théorie des ondulations et de l'existence de l'éther : les phénomènes calorifiques
et lumineux sont expliqués mathématiquement, si l'éther existe. Donc l'éther existe.
L'atome, l'éther, c'est la matière pure. Nos sensations et les renseignements que nous tenons d'elles nous ont mis sur la voie ; mais le phénomène une fois constaté, la raison met en œuvre les matériaux qui lui sont fournis.
Le nom de métaphysique avons-nous dit, ne devrait pas être refusé à ce travail de la raison, si par monde physique on entend le monde qui frappe nos sens. Ici en effet, comme quand elle étudie l'homme et Dieu, la raison juge les faits à la lumière des idées nécessaires et éternelles qu'elle possède. Elle construit un édifice qui n'a que le pied sur la terre: les étages s'élèvent dans le monde des idées.
De quelque côté que nous nous tournions, et quelles que soient les connaissances humaines que nous considérions, nous apercevons le faîte d'un de ces palais construits par la raison à son usage. L'homme est obligé de les bâtir à l'image et à la forme, si je puis dire, de son âme, comme certains animaux bâtissent des nids et des tanières à la forme de leurs corps. Il ne peut pas se contenter de voir ; car, d'une part, il sait qu'il ne voit que des apparences et, d'autre part, les faits n'ont pas d'intérêt pour lui s'il ne peut arriver à les expliquer,
à connaître leur raison d'être et leur place dans la nature. Il faut qu'il comprenne, et comprendre, pour lui, c'est construire un système rationnel, embrassant les phénomènes et en rendant compte.
Un homme est témoin d'un phénomène, la réflexion, par exemple, d'un rayon de lumière. Il ferme les yeux, il oublie ses sensations. Est-ce de son , est-ce de lumière qu'il s'agit? Peu importe ; il ne considère que la marche du phénomène, et il arrive à cette conception abstraite: un mouvement vibratoire propagé dans un milieu élastique.
Ainsi naît une théorie; et si elle nous explique les phénomènes, il faut bien que, tout en étant conçue par la raison, elle soit aussi conforme à la réalité extérieure. Car si cet homme ajoute alors : « Je dis mouvement vibratoire, milieu élastique, par manière de parler; ce sont là des fictions démon esprit » ; c'est qu'il nie, au point de départ, l'impression venue de l'extérieur. A condition de réduire tous les phénomènes sensibles à n'être que des modifications de notre esprit, sans cause extérieure à nous, nous pouvons soutenir que l'atome, que l'éther, ne sont que des fictions de notre esprit. Mais c'est à cette condition seulement. Autrement, il faut bien admettre qu'on nous parle de choses réelles.
La croyance en l'existence du monde extérieur est déjà une croyance rationnelle, non une opinion provenant de la vue directe ; ne l'oublions pas. Viennent maintenant des systèmes sur la nature et la constitution de la matière, et nous nous demandons si ces systèmes sont conformes à la réalité. Si Ton prétend que ce ne sont que des formes de langage, cette simple déclaration, quand on lire les conséquences, conduit au plus extrême idéalisme.
Si vous voulez aller jusqu'à accepter les idées de Berkeley, jusqu'à nier le monde extérieur, dites que la science n'est qu'une langue bien faite. Si le monde extérieur est pour vous une réalité, ne dites pas que les systèmes scientifiques sont des formes de langage. Car où serait alors la réalité? Est-elle dans ces images que les sens offrent à l'esprit, dans les couleurs et les sons? Non, puisque les couleurs, les sons et tout le reste n'existent que dans notre âme émue; et que, l'homme étant supprimé, il n'y aurait plus ni rouge, ni violet, ni sons aigus, ni sons graves, ni chaud, ni froid. A travers le monde humain, formé de l'ensemble de ces impressions ; à travers le voile tendu entre le monde et nous, nous apercevons la réalité extérieure et notre raison la rebâtit comme à tâtons, d'après les renseignements qui nous arrivent, et abstraction faite des sensations.
La réalité extérieure ne consiste donc pas dans les fantômes que les sensations nous montrent. Elle est dans ces êtres que la raison a reconstitués pour rendre un compte mathématique des phénomènes. La réalité, c'est l'atome, c'est l'éther, puisque, premièrement, il y a un monde extérieur et que, secondement, les choses se passent comme si l'atome et l'éther étaient des réalités.
Montesquieu définit ainsi les lois : « Les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses »> .
La définition est bonne et peut s'appliquer aux lois physiques. La nature des choses ne nous est connue que par l'expérience ; les rapports nécessaires qui en dérivent sont déduits par la raison. Ils sont mathématiques.
La nature des choses est-elle arbitrairement fixée et pourrait-elle être différente de ce que nous voyons? Oui; car d'abord, ces choses pourraient ne pas être du tout; notre esprit peut se les représenter comme n'étant pas. Ceci est une réponse générale qui nous paraît parfaitement légitime. Il n'était pas nécessaire que l'univers existât, et existât tel qu'il est.
Dans un des chapitres précédents, nous avons examiné la possibilité d'un univers sans espace,
un monde d'êtres pensants et sentants. Tous les hommes en ont la conception : et les philosophes idéalistes qui nient la matière, et les critiques qui prétendent que l'espace est la forme générale de nos sensations, et tous ceux que la Foi religieuse, ou même, à défaut de la Foi, un invincible instinct inhérent à notre nature ont portés à affirmer l'immortalité des âmes. La nonexistence de l'espace et de la matière est donc concevable et par conséquent possible; et de même, la non-existence des lois régissant des phénomènes dont l'espace est le théâtre et dont la matière est l'agent.
Cependant la réponse n'est peut-être pas très complète. Car on peut dire: étant donnée l'existence de l'espace et de la matière, les choses pouvaient-elles se comporter autrement?
A cette nouvelle question, posée d'une manièi trop générale, nous avons répondu déjà en ( qui concerne les impressions purement humaine: Oui, les effets produits sur nos sens pourraient êti tout différents. Mais nous savons maintenant dii tinguer la machine universelle des sensations prc duites en nous. Nous apercevons une cause mat< rielle, un être extérieur à nous, existant et opérai dans l'espace, suivant une règle invariable : le effets tels que l'éblouissement de nos yeux, la bn
lure de nos mains devant la lumière ou la chaleur, effets qui pourraient être ou ne pas être, sont comparables au vent produit par un grand volant qui tourne. Cela ne fait pas partie du phénomène. Cela peut raccompagner, s'il y a de l'air autour de la roue, s'il y a des yeux ouverts et des mains tendues devant la flamme.
Serrons donc la question de plus près, et demandons-nous, toute impression de nos sens mise de côté, s'il est concevable que la matière obéisse à d'autres lois que celles que nous connaissons.
En vain, on viendrait ici parler de la liberté, de la toute-puissance de Dieu. Oui, Dieu aurait pu ne pas créer le monde : ni l'existence de la matière, ni celle de nos esprits n'étaient nécessaires ; nous l'accorderons volontiers.
La véracité divine, invoquée par Descartes ne peut nous garantir que la réalité actuelle de l'espace : il existe pour la matière et pour nous ; il n'a pas, plus que la matière et que nous, une existence éternelle et nécessaire.
Mais étant donnés ces actes de Dieu, et, je le répète, ces actes arbitraires de sa volonté par lesquels l'espace et la matière ont été créés, la matière aurait-elle pu obéir à d'autres lois? Je rappelle la définition donnée au début. Il faut dis-
tinguer ici la nature des choses et les rapports. La nature est peut-être contingente ; mais les rapports sont nécessaires.
Point de doute possible pour tout ce qui concerne les conséquences mathématiques de certains faits primordiaux. Elles sont nécessaires. Si la vitesse d'une pierre tombant de 20 mètres est connue, la vitesse d'une pierre tombant de 50 mètres est calculée avec une absolue certitude. Le créateur a pu poser arbitrairement les prémisses; nous tirons pour lui la conclusion, et elle est obligée.
Si la toute-puissance divine pouvait, dans un autre monde, changer les lois mathématiques, certes cette fois, la véracité divine serait en défaut. Nous serions des fous, mais des fous à la folie desquels tout cet univers donnerait raison : la marche des étoiles, les mouvements des airs et des eaux auraient été combinés tout exprès pour nous entretenir dans notre folie : bien plus, la certitude absolue, saisie par notre raison, lorsque débarrassée de toute considération extérieure, elle s'empare d'une vérité mathématique, cette certitude serait un leurre; et Dieu nous tromperait, non plus dans les apparences qu'il offre à nos sens (il nous a fait savoir qu'elles étaient contingentes et passagères), mais dans le secret de notre pensée ,• au moment même où il
nous fait croire invinciblement qu'il nous dit vrai.
Pourquoi d'ailleurs vouloir prouver l'évidence? Les lois mathématiques sont ét&nelles, et leurs applications sont indiscutables, si les faits auxquels on les applique se renouvellent sans changements; ce qui est le cas.
Cette régularité étant absolue, les calculs mathématiques tireront d'un fait, une fois constaté, des conséquences parfois fort éloignées et qui n'auront plus besoin d'être soumises à l'observation.
Ainsi, du coin de l'univers qu'ils habitent, les hommes ont mesuré les vitesses, les volumes, les densités des corps célestes.
Ainsi Leverrier a pu décrire en tous ses caractères astronomiques, une planète qu'aucun œil humain n'avait aperçue. Ainsi on a pu calculer l'aplatissement de la sphère terrestre d'après quelques variations des battements du pendule.
Ainsi, un jour peut-être, on calculera la vitesse et la grandeur des atomes, et on connaîtra la constitution intime de la matière. Pour notre raison, tout phénomène observé devient une loi parce que nous savons que ce phénomène se répétera dans les mêmes circonstances. Et si le phénomène ne se répète pas, nous pouvons remonter à la circonstance, insensible pour nous, qui est cause du changement ; nous pouvons la calculer, la désigner, la
décrire ; dire par exemple, quand les battements du pendule transporté d'un point à un autre du globe, cessent de s'effectuer en le même temps : « c'est que le monde qui nous porte n'est pas sphérique et qu'il est aplati en ses pôles ».
Voilà une qualité qui appartient à un objet matériel, qu'aucun de nos sens ne perçoit, et que l'induction nous conduit à affirmer; pourquoi? Parce que dans les mêmes conditions, les mêmes faits doivent se répéter. Si les faits ne se répètent point, c'est que les conditions ont été changées et c'est à nous de chercher en quoi elles ont été changées.
La répétition du même phénomène dans les mêmes conditions est ce que nous appelons la loi.
Considérez la matière en action : .une pierre qui tombe, un miroir qui réfléchit un rayon de lumière ; et vous verrez les mêmes faits se reproduire dans les mêmes circonstances. Après avoir éprouvé la première sensation, je sais quelle sera la seconde, je puis calculer où et quand elle se manifestera. La pierre mettra tant de temps à tomber; le rayon sera réfléchi en tel endroit. Telle est la loi. Cette répétition identique des mêmes faits dans les mêmes circonstances est-elle nécessaire? Nous sentonsnous forcés d'y croire?
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Oui, sans doute. Une chose ne peut pas être et ne pas être; la pesanteur, par exemple, ne peut pas être et ne pas être.
On dira : « elle peut être aujourd'hui et ne pas être demain : qui empêche que la loi d'attraction cesse tout à coup d'être vraie? Prétendrez- vous que l'hypothèse est impossible, vous pour qui cette loi est un mystère et qui êtes incapable d'en soupçonner jamais la cause? »
Notre ignorance importe peu ici. Supposer des lois intermittentes, c'est faire intervenir le temps, réalité contingente. Et c'est sortir du domaine des réalités nécessaires, où nous essayons de pénétrer; de ce domaine que, parlant la langue des auteurs religieux, on peut appeler le royaume de Dieu. Pour Dieu, une chose ne peut pas être et ne pas être ; et c'est prononcer une phrase dénuée de sens, que de dire : une chose, une loi peut, de par la volonté de Dieu, être aujourd'hui et n'être pas demain. Il n'y a point d'aujourd'hui, point de demain, point de succession dans l'Éternel.
Maintenant, prenez plaisir, si vous le voulez, à supposer que la loi d'attraction est abolie; à imaginer les mondes cessant leurs révolutions pour s'en aller tout droit dans l'espace infini, comme la pierre échappée de la fronde; à vous représenter
les atomes séparés, sans cohésion, et la matière délayée dans l'espace, comme elle le fut, suivant Épicure, aux premiers temps du monde. J'aime autant — et j'en ai le droit — supposer que le monde, la matière, l'espace ne seront plus, que de supposer qu'une loi de la matière peut changer.
La loi est invariable, et ses conséquences sont nécessaires.
Nous voici donc rassurés sur ce que Montesquieu appelle les rapports nécessaires. Mais revenons à la nature des chose*.
Si nous n'avions pas besoin d'expériences pour connaître la nature des objets extérieurs, si, venant au monde, nous apportions avec nous la notion de leurs propriétés générales, ce serait un grand argument contre l'existence de la matière ; nous pourrions croire que nous tirons tout de notre fonds et que nos connaissances accrues ne sont que des facultés développées.
Mais tel n'est pas notre sort. La relation entre la cause matérielle et l'effet matériel ne s'apprend que par expérience. Car la cause ressemble très peu à l'effet, lequel est imprévu et ne peut être découvert en elle. Nous ne passons pas de l'un à l'autre par pure opération de raisonnement. Quand un premier phénomène a été suivi d'un second, nous savons que, les mêmes conditions étant rem-
plies, le second phénomène se reproduira. Mais, à notre premier essai, nous ne pouvions prévoir ce qui devait arriver. Le premier phénomène ne pouvait nous inspirer aucun soupçon du second.
La science est faite d'une part d'observation et d'une autre part de raisonnement. Tout ce qui dépend du raisonnement est vrai, éternellement vrai; tout ce qui appartient à l'observation est contingent, subjectif, incertain. Il faut appliquer la critique à nos connaissances physiques et naturelles, et séparer ce qui nous est connu a piiori de ce qui nous est fourni par l'expérience.
L'expérience nous apporte des sensations qui tiennent à la fois de la nature des choses perçues et de notre propre nature; elles proviennent des objets extérieurs; mais elles revêtent des apparences particulières en passant par nos organes ; et il n'est pas besoin de répéter que nos yeux font les couleurs et que nos oreilles font les sons. Nos sensations fussent-elles conformes à la réalité, notre raison nous dit que cette réalité pourrait être différente; et cela va de soi, car si la réalité était nécessaire, la raison l'atteindrait directement et il n'y aurait pas besoin de l'expérience.
Tout ce qui provient de l'expérience est donc doublement contingent; à cause de nos sens qui traduisent les phénomènes à leur manière; et de
ces phénomènes eux-mêmes qui auraient pu être réglés autrement.
Il n'en est pas ainsi de toute la partie de la science qui procède de notre raison. Etant donné que les faits sont ce que nous voyons, nos raisonnements sont justes : ils seraient justes et seraient déduits de même, s'ils étaient appliqués à d'autres faits. Les mathématiques sont vraies partout et s'appliquent à tout. Supposez que nos yeux, comme ceux de la Daphnia, perçoivent les rayons ultra-violets ; nos raisonnements à propos de la lumière seront identiques; et, en somme, l'optique ne changera pas. Allez plus loin : supposez que dans un autre univers, l'espace ne soit plus cet espace à trois dimensions qui est la forme générale de notre univers. L'espace à quatre dimensions peut-il être conçu? M. Tait prétend que oui. En ce cas, les problèmes relatifs aux masses et aux vitesses seront plus compliqués, mais ne changeront pas de nature; la mécanique sera la même.
Ainsi les conséquences sont inévitables, constantes, nécessaires. Nous les découvrons par pur raisonnement, le point de départ étant connu. Mais ce point de départ est désigné par l'expérience et la raison ne peut prévoir où il sera. Les applications se déduisent nécessairement. La loi
première est contingente ; elle pourrait être différemment réglée.
Tout ceci est conforme à la définition de Montesquieu.
' On y distingue deux idées : la nature des choses, les rapports nécessaires. Quand la nature des choses est connue, les rapports sont nécessaires.
Mais la nature des choses est contingente et n'est connue que par l'expérience.
Et cependant peut-on dire qu'elle soit tout à fait imprévue? Toute recherche est entreprise avec une idée préconçue et toute découverte produit, non la surprise, mais plutôt la satisfaction de l'esprit.
Mariotte, par exemple, a-t-il dû être étonné, en constatant que les gaz se réduisaient, sous une pression doublée, à la moitié de leur volume? Cela n'était pas nécessaire. Et cependant il semble que cela était attendu, que cela devait être.
« J'ai remarqué, a dit Descartes 1 , certaines lois que Dieu a tellement établies en la nature et dont il a imprimé de telles notions en nos âmes, qu'après y avoir fait assez réflexion, nous ne saurions douter qu'elles ne soient exactement observées en tout ce qui est ou qui se fait dans le monde. »