Descaries Disc, de la Méthode, 6 e partie au début
Ces pensées se présentent souvent à l'esprit, lorsqu'il étudie la nature. Ses lois sont contingentes, ou du moins nous semblent telles, et nous le sembleront toujours. Car, en supposant qu'elles possèdent le caractère de la nécessité, il faudrait, pour l'apercevoir, connaître d'abord tout l'enchaînement de ces lois, c'est-à-dire tout savoir. Peutêtre alors apparaîtrait une loi unique, et telle que notre raison ne pût en concevoir le contraire, une loi nécessaire. Peut-être..., mais rien n'est moins certain, et en attendant que nous sachions tout, ce que nous apprenons demeure pour nous dans le domaine du contingent.
Les lois sont contingentes; et cependant elles sont si vraisemblables, si raisonnables, qu'au moment où on les apprend, on croit s'en être avisé d'avance ; il semble que les choses ne pouvaient être autrement qu'elles sont. On répond que naturellement, elles devaient être ainsi; et entre les deux expressions philosophiques de contingent et de nécessaire, l'usage a créé cette troisième expression : naturel, la nature occupant une place à part, entre l'arbitraire et la fatalité.
Dans l'univers matériel il v a trois éléments, l'air, l'eau et la terre.
Nous prions qu'on veuille bien ne nous point accuser d'ignorer la découverte des soixante et quelques corps simples, et d'en revenir aux éléments, oubliant même le quatrième, le feu.
Ici, les mots, seulement, ont changé. Il faut dire, aujourd'hui, que suivant la température, et la pression supportée, tous les corps passent par trois états, l'état solide, létat liquide et l'état gazeux.
On peut ajouter, qu'étant données la température et la pression moyenne de notre monde, l'oxygène et l'azote y sont gazeux, l'eau y est liquide. Les métaux, la chaux et la silice, le charbon et beaucoup de substances organiques y sont solides.
Voilà pourquoi l'air, l'eau et la terre représentent pour nous les trois règnes de la matière.
Les mots même n'avaient pas besoin d'être changés... Car en dehors des laboratoires et des usines, il n'y a guère d'autre gaz en ce monde que l'air, ni d'autre liquide que l'eau.
Le mélange d'azote et d'oxygène dans lequel nous vivons, représente la somme presque totale de matière existant à l'état gazeux en notre planète. Joignez-y quelque faible partie d'acide carbonique sortie de nos poumons, un peu d'acide sulfureux autour des solfatares, quelques bulles d'éthylène, au-dessus des marais; l'hydrogène sulfuré, l'acide carbonique sortant du cratère des volcans. Mais dans l'ensemble de la nature, ces gaz comptent peu, et leur quantité est négligeable.
De même, il n'y a guère, en ce monde, d'autre liquide que l'eau. Nous connaissons bien d'autres substances liquides, mais elles sont artificiellement produites comme l'alcool, ou l'éther. L'eau ne remplit pas seulement le lit des fleuves et des étangs, et le vaste bassin des mers; mais elle est le sang des animaux, la sève des plantes, le jus des fruits.
Des globules d'albumine sont en suspension dans le sang, des acides organiques et des sucres sont en dissolution dans la sève des plantes ou
dans le jus des fruits; mais la majeure partie, c'est l'eau.
L'air, l'eau, représentent donc, à peu près complètement dans notre planète l'état gazeux et l'état liquide.
Il est moins simple de parler* de la terre : ce n'est pas là un composé défini comme l'eau, ou un mélange de deux corps simples, en proportions, à peu près constantes, comme l'air.
C'est l'ensemble des corps qui, à la température où nous sommes, restent à l'état solide, et ces corps sont nombreux.
Dans un autre monde doué d'une autre température, et supportant une autre pression, il en serait autrement. Lavoisier a développé cette pensée dans une page restée célèbre. Déjà, en allant vers les pôles, on trouve l'eau devenue solide dans de plus froides régions. Si, au contraire, notre monde était plus chaud, nos eaux passeraient à l'état de vapeurs, et le lit des rivières se remplirait de liquides nouveaux. L'atmosphère deviendrait plus épaisse, et les solides diminuant, la terre, la carcasse du globe resterait amincie et disloquée.
Mais il y aurait encore des solides, des liquides et des gaz; en d'autres termes, de la terre, de l'eau et de Tair.
Pouvons-nous concevoir d'autres formes de la matière? Il semble que non. Ces trois formes sont bien distinctes, et nous n'imaginons pas, entre elles, d'intermédiaires.
Ou les parties de la matière sont liées entre elles et l'ensemble se tient comme dans le bois ou la pierre; ou bien elles glissent, elles coulent les unes sur les autres, suivant la pente où les entraîne leur pesanteur individuelle, sans se fuir mais sans s'attacher aucunement les unes aux autres. Ou bien, elles se fuient, elles s'écartent, elles se répandent à travers l'espace.
De même que l'espace a trois dimensions, la matière a trois états. On peut trouver, peut-être d'un certain point de vue, quelque rapport entre ces trois dimensions et ces trois états.
Le solide, seul, présente des lignes, c'est-à-dire des intersections de plans. Le liquide se répand suivant un plan parfait. Et le gaz ne présente ni plans, ni lignes; on n'en peut mesurer que le volume.
On parlera de la longueur d'un objet solide, de la surface d'un liquide, et du volume d'un gaz. Ce dernier n'a ni longueur, ni surface.
La ligne suppose les molécules liées, la surface les suppose épandues, et une sphère de rayon de plus en plus grand, les suppose s'écartant unifor-
300 LE MONDE EXTÉKIEUll
mémenl du centre autour duquel elles étaient resserrées, et se gonflant dans l'espace.
Inutilement, on essaiera de concevoir une quatrième forme, quand on considérera la matière, à l'état moléculaire. Étant donnés l'espace et le mouvement, comment les particules de la matière peuvent-elles se comporter par rapport à l'espace et au mouvement? De ces trois manières, ni moins, ni plus, chacune des trois manières pouvant être définie par l'un des trois mots : cohésion, liberté, éloignement.
Ces trois états de la matière, n'existent pas ensemble dans tous les mondes.
Parmi les astres, les uns sont des boulets de pierre et de métal ; d'autres sont des tourbillons d'eau pure, des gouttes de cinquante mille lieues de tour, océans sans rives et sans fonds; d'autres enfin, comme le Soleil, sont des globes de lumineuses et brûlantes vapeurs.
En se plaçant à d'autres points de vue, hors des considérations physiques, on trouvera chacun des trois règnes de la matière, jouant dans la nature, un rôle distinct.
Quel est le propre de l'état gazeux? C'est de rendre manifestes les lois générales qui gouvernent la matière.
Les corps liquides et solides se compriment
inégalement. Sur une quantité de chaleur qu'ils absorbent, et qui se transforme en travail, une certaine partie ne paraît pas dans le travail extérieur de la dilatation, mais est dépensée dans le mystérieux travail intérieur de la désagrégation des molécules. Les corps solides ou liquides auront donc une compression ou une dilatation inégale.
Composés ou simples, lourds ou légers, tous les gaz se réduiront, sous une pression deux fois plus grande à la moitié de leur volume initial.
C'est la loi de Mariotte.
Tous, pour une même augmentation de température auront sensiblement ' la même augmentation de volume. Un deux cent soixante-treizième par degré.
Enfin, pour tous, à la même température, et sous la même pression, la densité et le poids moléculaire seront exprimés par le même nombre, ce qui a permis k Avogadro d'affirmer que le même volume de tous les gaz contenait le même nombre de molécules.
!. — donnerait pour coefficient de dilatation 0,003663. Re-
gnault a trouvé pour l'air 0,00367 ; pour l'acide sulfureux 0,003903 ; pour le cyanogène 0,003877. La loi de Gay-Lussac n'est pas absolue. La loi de Mariotte ne Test pas non plus. C'est une loi limite applicable aux gaz parfaits.
Quand les molécules sont libres, quand elles flottent isolément, alors apparaissent les caractères généraux de la matière, et non plus les traits distinclifs de telle ou telle agglomération.
La mécanique céleste, la gravitation n'a été connue que par l'étude de corps célestes très éloignés les uns des autres.
Il y a ici une analogie; et une vessie gonflée de gaz est un ciel où se meuvent des corps extrêmement distants les uns des autres.
L'état gazeux est la condition du plein exercice des lois physico-chimiques. Nous ne voulons pas dire que ces lois cessent jamais de s'exercer; et qu'elles ne soient plus vraies lorsque, par exemple, au point critique, le gaz se comprime plus que de raison, et que le ressort étant rompu, les molécules se resserrent et passent à l'état liquide.
Elles restent vraies, mais les faits se compliquent, et les lois ne se manifestent plus à nous dans leur simplicité.
Les phénomènes sont de plus en plus simples, les caractères de plus en plus généraux, les lois de plus en plus approchées, à mesure que les molécules gazeuses s'éloignent. Mais les lois ne sont que des lois limites, et il n'y a pas de gaz parfait.
L'état gazeux est donc le règne de la loi phy-
sico-chimique. Lavoisier a eu un trait de génie (on en jugera plus loin) en donnant à son fameux traité le nom de Chimie pneumatique. Aujourd'hui toute la chimie est pneumatique. Elle ne trouve de lois générales qu'en considérant les corps h Pétat gazeux.
Pour l'état gazeux, il y a une limite inférieure. le point de volatilisation. Tous les gaz, même ceux qui étaient naguère réputés permanents, passent à l'état liquide, à une certaine température, et sous une certaine pression. On le sait depuis la publication des beaux travaux de M. Cailletet. Mais de l'autre côté, ce règne de la matière est indéfini. Une bulle d'air peut emplir tout l'espace, sans cesser d'être gaz.
Pour l'état solide, il y a une limite supérieure, le point de fusion. A une certaine température et sous une certaine pression le corps devient liquide. Mais il n'y a pas de limite inférieure. Au-dessous du point de fusion, la température peut baisser indéfiniment, la pression augmenter indéfiniment, sans que la matière cesse d'être solide.
Supposez donc que la température baisse toujours, la matière solidifiée se contractera de plus en plus ; le glaçon ne fera que durcir.
Élevez, au contraire, constamment, la température, la matière disjointe se dilatera toujours,
el le gaz s'envolera plus subtil el plus léger, à travers le ciel.
A ces deux états, le solide, le gazeux, il n'est donc de limites que d'un côté. Au contraire la durée de l'état liquide est comprise entre deux limites précises, le point de fusion, le point de volatilisation.
L'état liquide est un état intermédiaire entre deux infinis.
Or, telle est la vie.
Toutes les forces, toutes les durées, tous les espaces, n'ont qu'une valeur relative, et à propos de toutes les sortes de grandeurs, notre esprit va se perdre dans l'infini. Il nous est loisible d'imaginer un système planétaire tout entier, occupant dans l'espace le volume d'un grain de sable. Il nous est aussi facile d'imaginer un monde gigantesque, où chaque grain de sable, serait aussi gros que tout notre système planétaire.
Mais la vie est étroitement limitée. Elle l'est dans la durée : elle commence et finit. Elle est limitée dans le nombre: il n'existe, à la fois, qu'un nombre déterminé de vivants. Elle est limitée dans l'espace : chacun des vivants occupe un volume défini; nous connaissons les plus grands, et aussi les plus petits. Il n'y a pas de cyclopes qui marchent dans la mer profonde, et il n'y a pas de
population de nains plus petits encore que ceux que nous apercevons au moyen de nos microscopes. Car nous pouvons filtrer exactement l'eau où pullulent ces microbes, et nous servir de la terre poreuse comme d'un crible, à travers lequel passe le liquide, mais dont les mailles sont trop étroites pour donner passage aux plus petits corps vivants.
La vie n'anime que des formes qui ne descendent pas à l'indéfinie petitesse et n'atteignent pas à l'indéfinie grandeur. Ce sont même ces formes vivantes qui nous servent de mesure et d'unité quand nous parlons d'objets grands ou petits ; nous les comparons à la moyenne des vivants.
La vie est limitée encore dans ses conditions : que la température de ce monde augmente ou diminue, pendant quelques heures, de quelques degrés, et ce monde sera désert, stérilisé comme un ballon de culture du laboratoire de M. Pasteur.
Cette manière d'être, cette existence resserrée de l'un et de l'autre côté entre d'étroites limites, sont aussi celles de l'état liquide. Le liquide d'ailleurs est nécessaire aux échanges vitaux, et la température et la pression qui conviennent à la vie, sont aussi celles qui maintiennent l'eau à l'état liquide. En ce monde, où l'eau est l'élément liquide, les conditions de température et de pression qui la maintiennent en cet état sont les con-
DBKTB OOOBIK. 20
;J06 # LE MOiNDE EXTERIEUR
ditions mêmes de la vie. On peut donc voir, en l'état liquide, la condition et, au besoin, le symbole de la vie.
L'état solide est la condition de la forme. Xi le liquide, ni le gaz ne possèdent la forme. Sans le solide, il n'y aurait pas d'objets, à proprement parler. Un fleuve et un lac n'ont de forme et d'individualité que par leurs rives. Les nuages mêmes, prennent, pour nos yeux, l'apparence d'objets solides. Ingres disait : « La fumée même doit s'exprimer par le trait 1 . »
Voilà pourquoi ces trois règnes de la matière évoquent pour nous trois idées :
* La loi, la vie, la beauté.
Hors du premier, la loi physique qui régit les molécules, se dissimule à nos recherches : il faut que les molécules soient libres et distantes, pour que la loi se montre. Le second est la condition de la vie. Sans le troisième, il n'y aurait ni individus, ni objets ayant une forme dessinée par des lignes, et par conséquent, la beauté n'existerait pas, telle, du moins, que nous la voyons, et qu'elle a été répandue pour la joie de nos yeux dans la nature.
Air, terre et eau ; de ces trois éléments, Dieu a
i . Ingres. Xotes et pensées.
construit notre palais terrestre. Ce sont les trois sortes de matériaux du divin ouvrier.
« L'air, dit M. Félix Leblanc, dans le Dictionnaire de Wurtz, est invisible, sans saveur, sans odeur, parfaitement élastique, compressible, pesant. » Si la quatrième qualité, l'élasticité parfaite, appartenait réellement à l'air, et si la dernière ne lui appartenait pas, cette matière devrait échapper absolument à nos sens.
La vue n'en existe point; l'ouïe, l'odorat, ne nous révèlent aucun caractère. Qu'est-ce que l'élasticité parfaite? C'est la propriété qu'ont les molécules déplacées, de reprendre aussitôt leurs places, sans résistance, comme sans retard : et voici le toucher en défaut.
Reste la pesanteur de l'air : mais c'est là une réalité dont notre raison, seule, est arrivée à nous convaincre. Nos muscles et nos nerfs ne nous en avaient pas avertis; plongés dans l'air, pénétrés par lui, nous n'en sentons pas le poids.
L'air est donc de la matière invisible, impalpable, insaisissable. J'entends l'air tranquille et pur.
Voyez la terre toute striée de rides, et hérissée de hautes aspérités. Les eaux descendent en ruisseaux le long des montagnes ; elles sont retenues dans le creux des lacs ; elles coulent majestueusement dans le lit des fleuves et se réunissent
toutes dans l'Océan, que Thaïes croyait insondable, et d'où émergent les continents et les fies. L'une et l'autre matière, solide et liquide, sont enveloppées d'une substance plus transparente, plus légère et plus mobile. L'air est invisible pour nous, mais, à son souffle, nous voyons remuer les feuilles, onduler les herbes, et se soulever les vagues des eaux.
Quand l'air est en repos, c'est le néant, et c'est le vide, en apparence. Mais il est des jours, où il semble que le néant se transforme en un être horrible et puissant. L'air devenu palpable déploie une brutale et colossale force. Lorsque l'orage secoue une futaie, les maîtresses branches des arbres sont ployées, retournées, poussées toutes dans le sens du vent, comme le serait une légère chevelure. Le tronc des arbres est penché, et quelquefois brisé avec fracas. Des bruits, des cris retentissent; vous résistez vous-même, non sans peine, à une poussée violente, qui vous barre le passage, ou précipite votre marche. Il arrache le toit des maisons; il couche les navires sur le flanc.
Des torrents de matière fluide se précipitant de l'est à l'ouest, ou de l'équateur vers les pôles, rasant la croûte durcie de la terre, soulevant les lourdes eaux de la mer.
Puis, tout se tait, et les coups de la force invisible s'arrêtent.
Un soir d'été, l'air laisse pénétrer jusqu'à nous, sans la plus légère tache en sa transparence, toute la lumière des étoiles; il porte aux plus lointains échos, sans rien étouffer ni retenir, un cri d'enfant, un aboiement de chien, un murmure de ruisseau. Quand aucun souffle ne passe sur notre front et que les feuilles des arbres, même celles du peuplier et du tremble, s'arrondissent en masses blanches sous la lueur de la lune; alors, lui-même, . l'air léger est livré au repos.
L'eau est la forme intermédiaire de la matière entre le solide et l'aérien.
L'eau reflète la couleur du ciel , claire ou sombre, avec mille nuances. Comme l'air, elle est rarement en repos; contrairement à ceux de l'air, ses mouvements sont perceptibles à nos yeux. Cependant elle est presqu'aussi transparente. A certaines heures les îles qui sortent de son sein paraissent des montagnes suspendues. Le fluide qui baigne leurs pieds donne presqu'aussi libre passage à la lumière, que celui qui enveloppe leurs sommets. El les côtes des continents avec leurs golfes et leurs promontoires semblent des chaînes de montagnes abattues sur le flanc. Les cimes et les cols auraient perdu la station verticale, et
se seraient couchés dans l'azur d'un autre firmament, suivant le plan de l'horizon.
L'eau n'a pas de consistance. Elle prend la forme des vases solides où elle est contenue. Elle suit les contours les plus délicats d'une vasque de marbre, et les sinuosités mille fois plus compliquées d'un ruisseau. Débordant de la vasque, elle tombe en nappes transparentes qui, si la chute est profonde, s'effrangent et se déchirent. Sortant du lit d'un fleuve, elle s'étend, cache les aspérités de la plaine, et fournit l'image parfaite d'un miroir plan et horizontal.
Ce n'est que dans l'immensité des mers qu'elle peut présenter à nos sens, la vue d'une surface courbe : la courbe même du globe terrestre suivant laquelle on voit descendre et disparaître les navires qui s'éloignent.
Un lac dormant au milieu des montagnes présente un singulier contraste. Dans les durs rochers de la rive les molécules de la matière sont rivées les unes aux autres par une ferme cohésion. Elles échappent, grâce à cette cohésion, aux lois de la pesanteur, en vertu desquelles les rochers se rompraient et s'ébouleraient, les molécules s'égrèneraient, jusqu'à ce que le bloc escarpé fût répandu en couche de poussière. La matière solide élève ainsi de bizarres échafau-
dages, monte vers le ciel, forme au-dessus des eaux, des grottes, des masses surplombantes.
Les eaux, au contraire, s'étalent, suivant le plan de l'horizon. Toutes les eaux surajoutées, celles qu'un orage jettera du haut du ciel, ou bien celles qui tombent en cascades au fond du lac, vont se répandre sur toute la surface, et la faire monter insensiblement : sous une cascade du sable le plus fin, un amas se formerait ; ici, rien de semblable : les grains sont mille fois plus ténus, et roulent mille fois mieux les uns sur les autres.
Le contraste est complet entre la matière liquide et la matière solide, quand un lac est couché entre des édifices de rochers. Le contraste est moins frappant quand une lagune gît au milieu des sables. Les bords s'effacent, les surfaces sont presqu'aussi planes, et au même niveau ; seulement, le sable est un tapis, et l'eau est un miroir.
En Tair s'élèvent les vapeurs de l'eau, en lui se suspendent les nuages, décor toujours changeant, masses croulantes et reconstruites avec de nouvelles formes; ce soir, rouges comme le cuivre, demain matin, blanches comme la neige, violettes ou noires avant l'orage.
Ce n'est plus l'air seulement, c'est le ciel. Un paysage se compose toujours de ces deux parties,
le ciel et la terre. L'un et l'autre entrent pour une part inégale dans le tableau.
On pourrait dire, qu'entre l'un et l'autre, se joue constamment une scène à deux personnages, lesquels ne se ressemblent pas.
Dans l'un, tout est changement et fantaisie, des décors féeriques s'effondrent et se rebâtissent, des rideaux d'un bleu sombre, ou d'un noir de deuil, s'étendent ; tout à coup un rayon perce les rideaux, et le rouge et l'or débordent en traînées éclatantes. La terre répond, solide et invariable, éclairée seulement, ou obscurcie; et elle reflète, en les atténuant, les changements de visage de son partenaire. Elle est moins sombre dans la tristesse, et moins brillante dans la joie. Elle s'illumine, mais avec moins d'éclat. Quelquefois cependant, elle paraît plus claire que le ciel; c'est quand l'orage gronde dans les nuées.
Il n'est pas de pays plat, point de champ de la Beauce, ni de prairie de la Hollande, où le ciel et la terre ne nous offrent de merveilleux tableaux.
Quand la terre s'étend sans collines et sans arbres, et paraît s'effacer sous le ciel, ce pauvre paysage s'enrichit de toutes les nuances délicates de la lumière. Le ciel remplit presque tout le tableau.
Les pays de montagnes ont moins souvent
inspiré les peintres, soit que l'œuvre divine y défie leurs efforts, soit plutôt que les effets de la lumière y offrent moins de charmes.
La montagne, c'est le retour offensif de la matière opaque, se soulevant à la place des fluides, emplissant l'espace, et délogeant des hauteurs l'air et les nuées.
C'est la révolte de la terre élevant sa masse solide jusqu'aux inaccessibles régions où la vie ne peut ni apparaître ni durer, et où l'air même devient rare. C'est l'échafaudage sur lequel les géants voulaient escalader le ciel.
Aperçue de loin, la montagne présente un contraste singulier. Les premiers plans sont très riants; et ce que les gens de théâtre appelleraient la toile du fond, est lugubre. Des prairies, des "ruisseaux bruyants, des haies, des peupliers, des champs de maïs ou d'avoines tardives, ornent, par exemple, la vallée d'Argelès. Des collines en pente assez douce, cultivées jusqu'à mi-côte, portent çà et là, des ruines d'abbaye ou des débris de tours seigneuriales.
Dans le lointain, serrées comme les rangs d'une troupe en armes, hautes et sinistres comme des fantômes, les montagnes, les vraies montagnes, lèvent leurs pointes neigeuses.
Pénétrez dans les étroits défilés qui les séparent,
élevez-vous par de lentes et pénibles marches le long de leurs flancs, et jusqu'à leurs épaules, vous rencontrerez encore de lugubres beautés.
Des murailles vous enserrent, murailles découpées en formes fantastiques, escaladées de tous côtés par des armées de pins qui montent à Tassaut, surmontées par des pyramides de rocs arides; on voit le ciel, mais seulement un coin du ciel, comme du fond d'un puits. S'il est pur, c'est un lambeau d'azur, accroché à la pointe des rochers ; s'il est brumeux, c'est un plafond qui écrase les contreforts de l'étroit défilé, en ferme la seule issue, et le change en prison. Souvent, dans les très hautes régions, comme de grandes corbeilles suspendues à deux mille mètres audessus de la mer, de larges vallées s'ouvrent entre les sommets, et leur neige éternelle semble une neige de printemps. Arrivé là, on oublie les longues montées et le chemin rocailleux. On foule une herbe aiguë et dure où paissent des troupeaux. Les ruisseaux ne grondent pas encore, n'ayant pas pris dans la pente leur cours précipité. C'est un second étage de la terre. Mais ne visitez ces lieux que pendant quelques jours d'été. Descendu des hauteurs, et jouissant du soleil d'automne, encore clair et chaud, et de l'été de la Saint- Martin, oubliez ce vallon plein de
fleurs il y a trois semaines : il est encombré déjà de brumes et hérissé de glaçons.
La beauté n'apparaît pas seulement dans les trois règnes de la matière inerte, la terre, les airs et les eaux, mais aussi dans les formes que revêt la vie. Ces formes, d'une variété infinie, ne nous intéressent plus seulement par la noblesse des lignes et l'harmonie des couleurs, elles s'offrent à nous, comme un système de signes, traduisant les sentiments et les pensées.
Ainsi l'univers, fait des trois éléments, animé par la lumière, peuplé, égayé par les mille et mille formes de la vie, offre à nos yeux un spectacle qui remplit notre âme de joie. Ce que peut être cette satisfaction, nous aurions voulu savoir l'exprimer : comment n'en parlerait-on pas, en traitant du monde extérieur? Mais si nous ne savons la décrire dignement, nous nous consolons en pensant que chacun la connaît. Tout homme que les soucis de l'ambition ou de l'intérêt commercial n'ont pas dégradé est un poète : il y a beaucoup de poètes muets, à la vérité. Tout homme qui a le loisir de regarder autour de lui, et le goût de penser à autre chose qu'aux fictions de nos sociétés civilisées, est facilement ébloui et pénétré d'admiration par ce qui l'entoure. Ce sentiment embellit sa vie.
Qu'est-ce que l'admiration? Ce n'est pas simple-
ment, comme on l'a quelquefois [ prétendu, une sensation agréable.
D'après le sensualisme, l'âme, cette table rase, recevant des impressions du dehors, et ne possédant rien en elle-même, sauf la possibilité de recevoir ces impressions, les trouverait agréables ou désagréables. L'habitude de rechercher les plus agréables la rendrait, peu à peu, plus délicate. Il est bien aisé de montrer qu'il s'agit d'un ordre de choses tout différent.
«Tandis que tous nos sens, dit très bien Cousin', nous donnent des sensations agréables, deux seulement ont le privilège d'éveiller en nous l'idée de la beauté. A-l-on jamais dit : voilà une belle saveur! voilà une belle odeur! cependant, on devrait le dire, si le beau est l'agréable. »
« Tous nos sens, a dit plus anciennement le Père André*, n'ont pas le privilège de connaître le beau.
« 11 y en a trois que la nature a exclus de celte noble fonction. Le goût, l'odorat, et le toucher. Sens stupides et grossiers, qui ne cherchent, comme les animaux que ce qui leur est bon, sans se mettre en peine du beau. La vue, l'ouïe, sont les seules de nos facultés corporelles qui aient le don