Le Père André. Essai sur le beau, i ep discours, p
de le discerner. Qu'on ne m'en demande point la raison; je n'en connais point d'autre que la volonté du Créateur qui fait, comme il lui plaît, le partage des talents. »
Or ces deux sens privilégiés, l'ouïe et la vue, la vue surtout, diffèrent des autres, en ce que les plaisirs qu'ils nous donnent, ne deviennent plaisirs que lorsque la raison en a jugé. Ce n'est pas le simple fait de la perception qui les chatouille agréablement, ou péniblement.
Le laid ne fait pas de mal à mes yeux, pas plus que le beau ne leur cause de jouissance; c'est ma raison qui sera satisfaite ou blessée devant le spectacle qu'ils lui apportent. Au contraire, c'est ma langue même qui souffre, ou quujouit au contact d'une drogue amère, ou d'un vin excellent ; et ma raison n'y a rien à voir.
Les trois sens inférieurs sont donc par eux-mêmes des sources de jouissance ou de peine. Au contraire, la vue, sens privilégié, est aussi indifférente à ce qu'elle perçoit, que le cristal qu'un rayon violet ou rouge traverse; elle est le canal qui fournit à la raison une occasion de plaisir ou de dégoût.
Comment la raison juge-t-elle de cette vision?
Comment reconnaît-elle le caractère de la beauté? A quels signes l'âme se sent-elle attirée ou repoussée?
Seul, parmi les vivants, l'homme découvre la beauté des choses, de même que seul, il découvre l'explication des phénomènes. Son âme, en effet, n'est pas une table rase, et elle apporte, en naissant, des idées. Quand elle veut chercher à découvrir des lois physiques, mise par les sens en présence d'idées adventices, telles que les formes et les couleurs, elle se réfère aux idées éternelles de substance, de cause, d'identité qui sont en elle. A cette lumière elle entreprend la critique des phénomènes sensibles, et à travers l'écran de la sensation elle pénètre jusqu'à la réalité.
En présence du même monde, mais considéré au point de vue du beau, elle se réfère de la même manière à un certain type idéal que seule elle possède. L'opération intellectuelle est la même. Un savant, quand il découvre la cause d'une série de phénomènes, et montre dans une loi nouvelle l'application d'une loi plus générale, reconnaît une concordance entre le monde extérieur et les idées innées en son esprit. 11 en est de même, quand le beau se montre à nous. Un accord s'établit, entre ce qui était en nous, et ce que nous apercevons hors de nous.
Cet accord ne se rencontre pas, et ne s'établit pas sans travail, soit que nous nous contentions de contempler les œuvres de la nature ou de l'art.
soit que nous ayons l'ambition de faire, nousmêmes, œuvre d'art. Comme la recherche de la vérité scientifique, la recherche de la beauté exige de l'homme autant de peines qu'elle lui donne de joies.
« Le beau, dit Eugène Delacroix, ne se transmet, ni se concède comme l'héritage d'une ferme. Il est le fruit d'une inspiration persévérante qui n'est qu'une suite de labeurs opiniâtres.... Il sort des entrailles avec des douleurs et des déchirements, comme tout ce qui est destiné à vivre; il fait le charme et la consolation des hommes, et ne peut être le fruit d'une application passagère ou d'une banale tradition. »
Cela est vrai; mais le plaisir n'est pas seulement celui de la difficulté vaincue. La simple perception du monde extérieur est le fait de la vie ; elle est commune à tous les vivants ; mais la connaissance du vrai et du beau, dans le monde, est le privilège de l'homme. Privilège que beaucoup laissent perdre. Celui auquel un travail acharné a permis de le reconquérir est semblable à un souverain déchu qui, par sa vaillance, aurail reconquis sa couronne. C'est le retour du soleil après la nuit. Quelquefois, sur les hautes montagnes, les voyageurs sont enveloppés subitement, à l'improviste, d'un nuage épais. Ils s'arrêtent,
craignant de perdre le sentier, aveuglés par la brume, entendant bien loin au-dessous d'eux, d'invisibles cascades; tout à coup, le brouillard fuit, les rochers et les arbustes humides brillent au soleil, et tout le paysage semble un joyau neuf, tiré d'une enveloppe d'ouate. Ainsi, quand nos regards ont percé tous les voiles, la notion du beau nous apparaît, et nous pensons la retrouver comme si nous l'eussions possédée, jadis, et qu'on nous l'eût enlevée. C'est comme un souvenir qui tout à coup réapparaît.
Pouvons-nous analyser ce vague et lointain souvenir? C'est fort difficile. Quand nous regardons un objet qui se distingue par une qualité particulière, l'idée du beau est l'idée de cette qualité portée à sa perfection.
Un paysage nous cause, entre beaucoup d'impressions diverses, une impression qui prime les autres. Fraîcheur, charme intime, ou bien majesté, grandeur, terreur même, sont des mots par lesquels nous cherchons à désigner ce qui nous a semblé être le caractère dominant. Un peintre a compris ce caractère, et Ta fait ressortir, en laissant au besoin dans l'ombre d'autres caractères secondaires; en quoi il a accompli une œuvre vraie, même si elle n'est pas exacte. Car la vérité est l'expression du caractère dominant, et non la
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scrupuleuse reproduction de tous les détails. Il a fait œuvre d'art en dégageant et en rendant visible pour d'autres ce caractère ; et comment l'a-t-il pu faire? En trouvant dans son âme d'artiste l'idée et, en réalité, le souvenir de ce que peut être, dans sa perfection, cette qualité principale qui se manifeste dans l'objet actuellement contemplé. De même, s'il peint des êtres vivants, il devra dégager, abstraire pour ainsi dire le caractère particulier de l'individu ou de l'espèce.
L'homme en présence de chaque chose, a l'idée de ce qu'elle devrait être ; peut-être même un souvenir de ce qu'elle a été. Quand une chose nous paraît approcher de la perfection nous croyons la reconnaître. Nous ne sommes pas surpris, et nous éprouvons de l'admiration, non de l'étonnement. Nous pensons seulement rencontrer ce que nous cherchions et désirions depuis longtemps. L'œil découvre ; le sens du beau retrouve et compare.
Quel est le terme de comparaison? Si nous comparions les objets présents à des objets déjà vus, nous pourrions les déclarer différents; mais nous faisons plus : nous les déclarons inégalement beaux. Pourquoi?
Il faut que le terme suprême de nos comparaisons précède en nous toute perception exté-
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rieure. Oui, de toute nécessité, en une partie mystérieuse de notre âme, peut-être en notre mémoire, réside un certain type auquel nous rapportons les objets présents.
Platon qui prêtait à l'homme plusieurs vies successives, supposait son esprit rempli du vague souvenir des beautés aperçues pendant les vies passées, et comme éclairé de leur reflet.
Nous n'avons pas besoin de cette poétique supposition. Il nous suffit de penser que l'homme est sorti des mains de Dieu, avec la faculté de connaître le beau, comme le bien, et le vrai. L'idée du beau, comme celles du bien et du vrai précèdent l'expérience; celle-ci peut les développer, non les faire naître.
S'il est vrai dédire que l'idée de l'espace précède la perception, si l'enfant encore muet qui tend la main vers un objet, possède déjà cette notion; les notions qui nous permettent de reconnaître la vérité dans une théorie physique, ou la beauté dans un objet matériel, précèdent aussi la perception des phénomènes extérieurs.
Est-ce à dire que le beau n'a qu'une seule forme et ne se peut concevoir que d'une seule manière? Certes non, et à ce sujet un exemple tiré des lois physiques peut nous éclairer.
L'existence de ce monde ne peut pas être consi-
dérée comme une nécessité éternelle. Depuis qu'il existe, il a subi des révolutions. Les astres qui sont aujourd'hui solides et froids, ont été des globes de vapeurs incandescentes. Mais sous toutes ses formes, et avec ses apparences diverses, la matière a toujours obéi aux lois de la physique mathématique. Que ce monde périsse, et qu'un autre renaisse différent, les phénomènes du monde nouveau pourront être soumis encore à la critique, et aucun ne viendra donner un démenti aux lois dans lesquelles notre esprit reconnaît les caractères d'éternité et de nécessité. Elles peuvent admettre des applications différentes; elles ne peuvent pas être contredites.
Or, il en est ici encore du beau comme du vrai. Les formes du beau se sont modifiées; les goûts des hommes, leur manière de voir et d'interpréter la nature a subi de profonds changements. Mais les règles sont éternelles, si les applications varient à l'infini.
Les historiens ont décrit ces changements, et comme il arrive souvent, ils ont raconté les faits sans en expliquer les causes. Le livre de M. Doudan mérite cependant le titre que l'auteur avait choisi : Des Révolutions du goût.
Les lieux où nous vivons, dit-il, exercent d'abord sur nos âmes une influence certaine. « Les mOn-
tagnes d'Ecosse, écrit Doudan ! , éclairées d'une lumière sobre et triste, disposent les esprits des poètes des lacs à des pensées graves...
« On y rêve à une sagesse bienveillante, profonde comme les eaux de ces lacs, qui inspire le goût du silence des passions, les vertus de famille, dans ce cadre charmant d'un horizon limité. Le Tasse, au contraire, errant sur les rochers de Sorrente, à la vue d'une lumière éblouissante, d'une mer éclatante où nagent les îles du golfe, rêve les nobles passions de la guerre. »
Les hommes subissent aussi l'influence des institutions politiques. « Il serait singulier que sous le regard vigilant de Tibère, les hommes se sentissent la même allégresse d'esprit qu'aux jeux Olympiques, pendant le temps de Sophocle et de Platon. »
Et enfin celle des religions.
« Vous voyez, dans la littérature, pâlir ou se colorer le monde extérieur, suivant que les dogmes s'imposent plus ou moins sévèrement aux hommes. On dirait que la nature se cache à l'aspect des dieux qu'elle ne connaît point. Elle s'épanouit et rayonne dans les chants de Lucrèce qui a secoué le joug de la théologie romaine. Elle n'est qu'une