Doudan. Pensées et Fragments, p
ombre sans couleur pour les solitaires de Port- Royal, élevés pourtant dans l'étude de la riante antiquité de la Grèce. Les bois sont muets autour d'eux, comme quand le tonnerre lointain fait taire les oiseaux sous la feuillée.... Le temps est proche où le dogme s'affaiblissant laissera l'homme attentif aux merveilles parmi lesquelles il vit : dans un siècle incrédule, Rousseau voit enfin la beauté de ces monts, de ces eaux que saint Bernard regardait d'un œil méprisant. »
Il y aurait beaucoup à répondre. Les théologies romaines et grecques, pour employer le mot de M. Doudan, ne [consistaient au fond qu'en l'adoration du soleil, des montagnes, des forêts et des eaux.
Et, quant aux chrétiens, leurs dogmes permettent de louer Dieu dans ses œuvres. Je ne sais si saint Bernard méprisait les monts et les eaux que Rousseau sut remettre en faveur. Saint Bruno et les fondateurs d'abbayes ne paraissent pas ordinairement avoir dédaigné de chercher en de beaux lieux la retraite de leurs pieux disciples. Et saint François d'Assise a écrit l'immortel Cantique des Créatures.
Mais la thèse de M. Doudan serait justifiée s'il avait, au lieu du dogme et de la religion chrétienne, rendues responsables les doctrines des
philosophes pour lesquels l'âme est un exclusif sujet d'études et le monde n'est rien.
A propos de la perception extérieure, nous avons montré un va-et-vient, une sorte de reflux dans les opinions philosophiques des hommes, tantôt confinés en eux-mêmes, et doutant de ce qui est extérieur, tantôt, au contraire, renonçant à leur personnalité pour se fondre en quelque sorte dans l'ensemble des forces de la nature.
Le même phénomène se produit à propos de la recherche du beau. La beauté morale et l'expression des sentiments occupent seule l'attention des uns. Les autres se plaisent à regarder autour d'eux, et les merveilles du monde matériel les charment plus que le spectacle de nos passions. C'est ainsi, comme le dit si bien M. Doudan, qu'on voit pâlir et se colorer le monde extérieur.
Les siècles ont passé, les royaumes ont disparu, le sable montant a enterré des capitales, et la civilisation a été refleurir dans des pays autrefois couverts de forêts. Chaque peuple a poursuivi son idéal. L'éducation, la foi religieuse, la philosophie régnante, la politique même ont pu imprimer leur caractère à l'œuvre de ce peuple. On pourrait dire qu'au moral comme au physique, chacun s'est servi des matériaux qui étaient à sa
disposition. Mais tous les hommes se sont livrés à la même recherche, et ont été guidés par la même idée. Si nous regardons derrière nous la longue série de leurs œuvres, nous y reconnaissons les manifestations diverses de cette idée éternelle du beau, qui est demeurée la même, en notre humanité vieillie, et vivra tant que vivront des âmes humaines. Les Égyptiens ont dressé des aiguilles de granit rose, ils ont entassé les gradins des pyramides pour voir l'ombre de ces montagnes artificielles s'étendre le soir sur les plaines. Ils ont bâti, dans des temps fabuleux, ce sphinx gigantesque, sur lequel la poussière des siècles a monté, plusieurs fois déjà, comme une lente marée, et qu'on a récemment dégagé des sables d'où le roi Chëphren l'avait dégagé déjà, il y a quatre mille ans. Les sculpteurs de Babylone ont exprimé la vigueur ou la grâce des animaux : bœufs, chevaux ou gazelles, La vie apparaît, du moins chez les bêtes : les bœufs tirent sur le joug, les chevaux s'élancent attelés à des chars légers, les gazelles bondissent ; les hommes énormes et lourds, la barbe longue et frisée, gardent la froideur impassible et souriante des statues d'Egypte, soit qu'ils tirent de l'arc, ou qu'ils maintiennent leurs petits chevaux empanachés, ou même qu'ils étouffent un lionceau entre leurs bras.
Le peuple grec, pendant un petit nombre d'années, semble avoir atteint la perfection de l'art : de quel éclat a brillé dans l'univers ce point de l'espace qu'on appelle Athènes, et cet instant de la durée infinie qui fut le siècle de Périclès !
Les Romains conquérants et disciples des Grecs, ont été moins inspirés par la poésie et la philosophie. Ils ont consacré leur œuvre à la politique, et à l'histoire.
Au lieu de figures de déesses et de muses, ils ont laissé des collections d'empereurs, de proconsuls, de moralistes; portraits dignes quelquefois de servir d'illustrations aux Annales de Tacite. Leurs architectes bâtissaient de pompeux monuments à la gloire des empereurs divinisés. On n'y voit plus, comme au Parthénon, courir le long des frises de jeunes cavaliers caracolant sur de petits chevaux sans harnais et sans bride. Mais on y aperçoit les emblèmes et les solennelles inscriptions du culte officiel. De leurs temples, de leurs aqueducs, de leurs remparts, de leurs théâtres, demeurent encore debout des colonnes, des pans de murs, et des arcades, solides débris, plus imposants encore quand nous les rencontrons, soudain, au coin d'une rue de province, au milieu de pittoresques baraques du xv e siècle.
Quand les barbares eurent jeté bas l'édifice
romain, et que de nouvelles sociétés sortirent de ses ruines, de nouvelles formes apparurent.
La peinture, d'abord simple historienne des faits de chaque jour, représenta en traits grossiers, sans couleur et sans perspective, des chasses, des combats ; ou bien le travail des champs, des laboureurs et leurs charrues, des vignerons et leurs pressoirs. Mais elle voulut bientôt retracer la vie du Christ, de la Vierge et des saints ; alors la foi vive et sincère, l'ardente recherche de l'idéal, la portèrent tout d'un coup à un très haut degré de perfection.
Les architectes du moyen âge firent plus encore pour la gloire de leur temps. Quelle œuvre humaine a jamais exprimé à la fois, et réuni dans une synthèse admirable, les idées de tout un siècle ? C'est le mont Saint-Michel. Le'monastère est bâti, loin des hommes, sur un rocher que l'océan entoure à marée haute. Au pied du rocher règne une ceinture de murailles, avec tout l'imposant appareil des défenses militaires d'il y a six cents ans. C'est un château fort, dont les tours sont battues par les vagues. Mais montez plus haut, montez le long des vieilles maisons, par la rue escarpée du bourg; puis, franchissez les vestibules, les escaliers, les cloîtres, les salles basses, les esplanades, les trois églises superposées. Montez
toujours : à trois cents pieds en l'air, au milieu de l'océan, sur l'extrême sommet d'un récif, se pose la Merveille. Dentelles de pierre, rinceaux fins et souples comme des branches de frêne, ogives légères, éclatantes rosaces, chapitaux ornés de feuillages ou d'étranges figures, gargouilles hardies, accrochées au mur par leurs griffes, et tendant le cou au-dessus de l'abfme ; toutes les étrangetés, toutes les délicatesses, tous les rêves de l'art gothique, sont réunis dans ce sanctuaire aérien, digne demeure du mystérieux archange.
Et tout le moyen âge est là représenté. Un chevalier partait pour la Terre sainte, vêtu de grosses mailles de fer, ses grands éperons aux talons, son # lourd bouclier attaché à la taille. De cette armure pesante et grossière, sortait une belle et naïve tête levée vers le ciel, éclairée par la foi, animée d'ardeurs guerrières.
Tel un matin, du haut des falaises d'Avranches, apparaît ce géant, le mont Saint-Michel, avec sa lourde armure de tours, et sa radieuse couronne.
A Chambord, à Blois,à Paris, a brillé chez nous la Renaissance. Les compagnons de Henry II portaient encore des cuirasses, mais elles étaient ciselées et damasquinées. Le château de Chambord, exactement construit sur le plan d'une citadelle du moyen âge, possède son donjon à
quatre tours; mais quelles charmantes tours et quel élégant donjon ! Le mont Saint-Mchel était un # guerrier des croisades; Chambord est un chevalier de cour.
Plus tard les Mansard, les Lebrun, les Lenôtre, ornaient les palais de Louis XIV, et pliaient la nature aux goûts sévères et majestueux du grand roi.
Plus tard encore, voyez fa société spirituelle et polie du xvm e siècle peinte par Nattieret Watteau, logée par Gabriel, meublée par Boule et Gouthière et par les grands décorateurs des manufactures royales d'Aubusson et de Beauvais ; décrite par Diderot, M me d'Epinay et Marivaux.
La Révolution déclame, sur un mode soi-disant romain, aussi bien dans l'art qu'à la tribune des assemblées. Le page de Watteau, celui qu'on appelle {'Indifférent, retrouverait son joli geste de dédain, devant un Léonidas de David; et Marivaux se boucherait les oreilles au bruit d'une lourde harangue de Danton.
Les formes que prend l'idée du beau peuvent changer indéfiniment. L'idée reste la même, et nous la reconnaissons sous ses divers vêtements.
« La beauté, a dit Cousin, comme la vérité, n'appartient à aucun de nous, personne n'a le droit d'en disposer arbitrairement; et quand nous
disons : Cela est vrai, cela est beau, ce n'est plus l'impression particulière et variable de notre sensibilité que nous exprimons : c'est le jugement absolu que la raison dicte à tous les hommes. »
C'est la même pensée qui a été exprimée par Eugène Delacroix lorsqu'il a dit :
« En présence d'un objet vraiment beau, un instinct nous avertit de sa valeur, et nous force à l'admirer. »
Cette admiration ne provient pas d'une sensation agréable ou désagréable ; un jugement est porté par notre raison, prononçant l'accord entre notre perception présente et notre idée du beau.
De la même manière, devant le même univers fait des trois mêmes éléments, air, eau et terre, notre raison, éclairée par l'idée du vrai, découvre la loi des phénomènes physiques.
Il y a cependant une distinction à faire entre ces deux travaux de l'esprit. Dans la recherche des lois physiques, la science dépouille le monde extérieur de toutes les apparences produites par nos sensations, et dont l'ensemble constitue ce que nous avons appelé le monde humain. Elle supprime tout ce qui n'a d'existence qu'en l'homme, et pénètre les secrets de la matière pure.
Dans la recherche du beau, au contraire, l'artiste vit exclusivement au milieu de ce monde hu-
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main. Peu lui importe, la réalité objective, et ce qui resterait du monde, si nos yeux étaient fermés et nos oreilles bouchées.
Le monde n'existe pour lui que par les effets produits en nos sens. Il ne s'inquiète pas des vibrations de l'éther, ou de l'air ; mais contemple les visions dont nous sommes éblouis, et écoute les harmonies qui résonnent en nous.
Ainsi l'idée du beau l'éloigné déjà de la réalité matérielle et du monde extérieur.
Avec l'idée du bien, l'âme s'élève à un troisième degré, où la réalité matérielle ne l'intéresse plus aucunement. Elle n'est plus occupée que des autres Ames, ses semblables, et de Dieu.
Les savants nous assurent que la matière et le mouvement sont inséparables. Ils nous enseignent que « la réalité, c'est la matière animée de mouvement 1 ».
La réalité est telle : crovons-le si on nous le
démontre. Mais ce n'est pas là, avons-nous dit, la réalité sensible. C'est la réalité reconstituée par le raisonnement critique et abstraction faite de ce que nos sens avaient perçu.
Nous pouvons bien, en effet, répéter ici ce que nous disions à propos du plein et du vide. Pour nos yeux et nos mains, il y a dans l'univers des pleins et des vides, et beaucoup plus de vides que de pleins, et nous ne percevons les objets que par opposition au vide qui les environne. Pour nos yeux et nos mains, il y a dans l'univers des objets