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Abrégé de chimie générale, p

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pouvait s'unir à 1, 2, 3, 4 équivalents d'un autre corps. Si l'équivalent est 8, ce sera une, deux, trois, quatre fois 8; mais non une quantité intermédiaire. Le célèbre maître de Manchester, célèbre alors par son caractère original autant que par son génie, membre de la Société des amis, toujours vêtu de noir, affectant de n'avoir jamais recours à aucun écrit et de ne lire que dans le livre de la nature, était cependant versé dans la philosophie antique. Il prétendit ressusciter le système d'Épicure et de Leucippe. Il imagina, comme eux, la matière formée d'atomes et ces atomes doués de poids différents. Qu'est-ce en effet que les équivalents? 1 gramme ou 1 cent-millionième de gramme d'hydrogène se lie à 8 grammes ou à 8 cent-millionièmes de gramme d'oxygène : c'est dire qu'un atome se lie à un autre atome, et que le premier pesant 1, le second pèse 8. Et on voit en certains cas 1 atome d'un corps se lier à 2, 3 ou 4 atomes d'un autre corps.

Une grande découverte vint confirmer et compléter la théorie nouvelle. Joseph-Louis Gay-Lussac, sortant de l'École polytechnique, âgé de vingt et un ans, présentait, en 1804, à la Société d'Arcueil, un mémoire où il démontrait que les corps ne s'unissent pas seulement suivant des rapports de poids, mais aussi suivant des rapports de vo-

lume, qui toujours sont simples. C'est ici, comme aous le disions plus haut, que la chimie devient pneumatique, suivant l'expression de Lavoisier : car cette loi fondamentale ne s'applique qu'aux corps pris à l'état gazeux, gaz proprement dits ou vapeurs, examinés à la même température et sous la même pression. Pour étudier le rapport des poids, on prenait les corps à l'état solide ou liquide : peu importait. Mais ce sont les volumes gazeux qu'il faut maintenant considérer; et dès lors toute la chimie n'est plus que l'étude des gaz et des vapeurs.

A la même température, et sous la même pression, 1 litre d'hydrogène se combine à 1 litre de chlore; et ils forment 2 litres de gaz acide chlorhydrique. Comme le rapport de poids donné plus haut n'en reste pas moins exact, il résulte que si le premier litre de gaz pèse 1 , le second pèse 35,5. Mais alors nous n'avons plus besoin, pour fixer le poids atomique, de nous occuper de la combinaison de deux corps; nous pouvons le connaître pour un corps pris à lui seul. Ce poids atomique, c'est le poids d'un litre de ce corps comparé au poids d'un litre d'hydrogène à la même température et sous la même pression. Or qu'est-ce que la densité? C'est le poids d'un certain volume d'un corps rapporté au poids du même

volume d'eau. Le poids atomique d'un corps, c'est donc la densité de ce corps rapportée à celle de l'hydrogène prise comme unité.

Et voici le premier chapitre de la chimie-physique. L'idée chimique d'équivalent se confond avec l'idée physique de densité. 1 litre d'un gaz se combine à 1 litre d'un autre. Le second pèse trentecinq fois plus que le premier; ce rapport des poids se maintiendra bien entendu si petits que soient les volumes considérés; même si ce sont des millionièmes de litre, même si ce sont des atomes. Et la conclusion apparaît : dans le même volume de deux gaz il y a le même nombre d'atomes, différents en poids.

La chimie a conduit Ampère et Avogadro à cette supposition : la loi physique de Mariotte va la confirmer.

Prenez en effet deux vases de 1 litre contenant deux gaz différents sous la même pression; et imaginez que ces deux vases contiennent des atomes de gaz en même nombre, doués de la même masse, parfaitement élastiques, et heurtant les parois du vase le même nombre de fois en le même temps, de sorte que la pression que nous percevons soit le résultat total de cette grêle ou de ce bombardement d'atomes. Si les choses se passent ainsi, si les deux vases de même volume contiennent le

même nombre d'atomes différents, il sera nécessaire, quand le volume sera réduit de moitié, que la pression exercée devienne double dans l'un et l'autre vase. De cette hypothèse, la loi de Mariotte découle nécessairement: l'algèbre le démontre. Et, aussi bien par la physique que par la chimie, on arrive à cette conclusion : le même volume des différents gaz à la même température et sous la même pression contient le même nombre d'atomes.

Cependant telle n'est pas la formule aujourd'hui adoptée. On ne dit pas atomes, on dit molécules. Et par molécule on entend ordinairement le dernier élément d'un corps composé, élément contenant lui-même les divers atomes composants.

Pourquoi employer ici le mot de molécules?

Pour donner un résumé complet de la théorie, une remarque reste à faire. Remarque physique: la loi de Mariotte s'applique aux gaz composés, acide carbonique, acide chlorhydrique aussi bien qu'aux gaz simples, chlore, hydrogène, oxygène. Il faudrait donc, pour que l'hypothèse fût justifiée dans les deux cas, supposer que 1 litre d'un gaz composé contenant un certain nombre de molécules complexes, 1 litre d'un gaz simple contient le même nombre d'atomes simples, les premières se comportant, d'ailleurs, comme les seconds,

lorsque la pression augmente et que le volume diminue proportionnellement.

Mais à cette supposition, la chimie ne trouve plus son compte. Admettons que 1 litre de chlore et 1 litre d'hydrogène contiennent chacun mille atomes : dans l'état actuel de nos connaissances, nous pouvons dire mille aussi bien que cent mil* lions. Par la combinaison, nous obtiendrons mille molécules de gaz acide chlorhydrique et comme elles occuperont 2 litres, il n'y aura que cinq cents molécules en chaque litre, et voici en défaut l'hypothèse qui rendait compte de la loi de Mariotte*

Or, l'hypothèse sera toujours en défaut: car toujours, quand on prend un volume de chaque gaz composant, le composé occupe deux volumes.

Trois volumes, dont deux d'hydrogène et un d'oxygène, se contractent en deux volumes de vapeur d'eau. Quatre volumes, dont un d'azote et trois d'hydrogène se contractent pour former deux volumes d'ammoniaque. Et si vous supposez mille atomes en un volume des composants, il y aura toujours cinq cents molécules seulement en un volume du composé. Ce qui ne concorde plus ni avec la loi de Mariotte, ni avec toutes les lois physiques concernant les gaz, lois générales et s'appliquantaux gaz composés comme aux gaz simples.

Avogadro et André-Marie Ampère ont tranché

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la difficulté. Il ne faut plus dire que mêmes volumes de différents gaz contiennent même nombre d'atomes ; mais bien que mêmes volumes de différents gaz contiennent même nombre de molécules.

Nous ne connaissons la matière qu'à l'état moléculaire: dans le gaz simple lui-même, des atomes de même espèce s'associent pour former des molécules. Pourquoi en effet seraient-elles toujours formées d'atomes dissemblables?

Tout s'explique ainsi. Un volume d'hydrogène contient mille molécules faites chacune de. deux atomes et ayant pour formule HH ; un volume d'oxygène contient mille molécules 00; pour produire la vapeur d'eau, on prendra deux volumes, soit deux mille molécules ou quatre mille atomes d'hydrogène; un volume, soit mille molécules ou deux mille atomes d'oxygène ; et on obtiendra deux volumes de vapeur d'eau, contenant chacun mille molécules de formule H 8 0. Le compte y est, et l'hypothèse, tout en expliquant les phénomènes chimiques, satisfait à toutes les lois physiques des gaz. Le compte est aussi facile h établir pour la formation de l'ammoniaque, si l'on admet qu'il y a dans l'azote, au lieu d'atomes simples, des molécules AzÀz,

La chimie, disions-nous, est devenue, suivant le mot de Lavoisier, pneumatique. Elle est la

science des propriétés des gaz; ce qu'elle appelle le poids de la molécule, c'est le poids d'un certain volume de gaz par rapport au poids du même volume d'hydrogène. Si, connaissant le poids de la molécule de l'hydrogène à une certaine température et sous une certaine pression, on pouvait prendre, à l'état gazeux, à la même température et sous la même pression, le poids de tous les corps composés, ce serait le moyen de déterminer le poids moléculaire de toutes ces substances.

Seulement nous ne connaissons pas toutes les substances à l'état gazeux. Une suffisante élévation de température conduit à cet état les corps simples. Nous ne croyons plus à quatre éléments : terre, eau, air et feu, mais nous voyons trois états de la matière, solide, liquide et gaz. Et dans les astres qui gravitent autour de nous, il en est où l'eau est solide comme les rochers, d'autres où les rochers fondus coulent en rivières, d'autres qui sont, comme le soleil, de vastes amas de gaz, mais où figurent les gaz de l'or et du platine. Les corps composés subiraient les mêmes changements, si, à une température plus ou moins haute, ils ne devaient se rompre en leurs éléments dissociés : l'énergie communiquée aux atomes les délie, et rompt la molécule ; dans le soleil, il n'y a que des corps simples.

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Comment donc fera le chimiste lorsqu'il voudra établir le poids moléculaire d'un corps que la chaleur détruit, bien avant d'arriver à la température qui serait nécessaire pour l'évaporer ou même pour le fondre, le sucre, par exemple? On ne connaîtra jamais le gaz sucre, et la chimie pneumatique est ici en défaut. Comment imaginer à quelle loi obéiraient les molécules du sucre si elles pouvaient se disjoindre et flotter isolément dans l'espace comme celles d'un gaz?

Si le gaz sucre est un mythe, l'eau sucrée est un produit chimique qu'il est plus aisé de se procurer. Or, dans une solution, les molécules sont séparées, libres, éloignées les unes des autres, suspendues dans le liquide. Leur situation est tout à fait semblable, lorsque le corps a été porté à l'élat gazeux : alors aussi elles sont séparées et libres, suspendues dans l'éther. Faute d'un gaz, on eut l'idée de recourir à une solution.

Au lieu du corps de pompe fermé par un piston exerçant une pression connue sur le gaz, M. Van't Hoff prend un vase semi-perméable, muni d'un manomètre. Ce vase semi-perméable est fait de terre poreuse. Il faut le plonger dans le sulfate de cuivre, et quand la terre en est saturée, le rincer à l'eau pure, puis le plonger encore dans le ferrocyanure de potassium. Ainsi se déposera sur

la paroi de terre, en dedans et en dehors, une couche de ferrocyanure de cuivre, et le vase aura acquis cette propriété singulière d'être à demi perméable, c'est-à-dire de laisser passer l'eau et de retenir les corps dissous. C'est le phénomène connu sous le nom d'osmose.

On le remplit d'eau sucrée et on le plonge dans un baquet d'eau pure. Bientôt le manomètre accuse à l'intérieur du vase une augmentation de prèssion. Cette pression, la pression osmotique, deviendra plus grande à mesure que la température sera plus élevée; le progrès de la pression proportionnellement à la température sera le même, quel que soit le corps dissous. Et aussitôt nous retrouvons une loi générale des gaz : tous éprouvent la même dilatation pour la même élévation de température.

Doublez maintenant la quantité de sucre dissous, prenez une solution deux fois plus concentrée, et la pression osmotique sera d'une intensité double. De même, lorsque nous doublions la concentration du gaz en diminuant son volume de moitié, la pression exercée sur les parois devenait deux fois plus forte. Et on voit qu'ici le sucre dissous, le gaz sucre, obéit à la loi de Mariotte.

Enfin, d'après la loi d'Avogadro et d'Ampère,, deux gaz, sous le même volume et la même pres-

«ion, contiennent le même nombre de molécules; ou, ce qui est identique, deux gaz contenant, sous le même volume, le même nombre de molécules, exercent la même pression. Pareillement, quand la pression osmotique sera la même, la solution contiendra le même nombre de molécules dissoutes. Par exemple, le poids moléculaire de l'alcool étant 46, faites l'expérience avec 46 grammes d'alcool dissous dans l'eau, et notez la pression; vous trouverez la même pression pour 342 grammes de sucre dissous, c'est-à-dire pour le même nombre de molécules de sucre; car le poids moléculaire du sucre est 342.

Ainsi, toutes lois qui régissent les corps gazeux, dont les molécules sont dispersées dans l'éther, s'appliquent aux corps dissous dont les molécules sont dispersées dans l'eau. Un corps dissous est un gaz, et les molécules séparées, libérées de la cohésion, obéissent à toutes les lois générales qui régissent les gaz, aux lois que suivent toutes les molécules libres et isolées, quel que soit leur nom. Et toutes ces lois dérivent de la loi de Mariotte.

L'eau en laquelle sont suspendues les molécules dissoutes change de caractère. Et ici, nous quittons les découvertes de M . Van't Hoff pour passer à celles de notre compatriote, M. Raoult* Dans les solutions le point d'ébullition devient plus

élevé, le point de congélation plus bas que dans l'eau pure : le corps dissous maintient l'eau h l'état liquide, dont il a besoin pour rester dissous, en reculant, d'une part, le moment où la glace se forme, et, d'autre part, celui où la vapeur s'envole. M. Raoult a fixé les abaissements du point de congélation. Si vous employez 46 grammes d'alcool dissous dans une quantité donnée d'eau, vous aurez un abaissement d'un certain nombre de degrés au-dessous de zéro. Si vous employez, avec la même quantité d'eau, 342 grammes de sucre (poids moléculaire du sucre comme 46 est celui de l'alcool) , vous constaterez un abaissement du même nombre de degrés au-dessous de zéro. En 46 grammes d'alcool, et en 342 grammes de sucre, il y a un nombre de molécules inconnu, mais certainement égal : et la présence du même nombre de molécules, quels qu'en soient la nature et le poids, dans la même quantité d'eau, abaisse du même nombre de degrés le point de congélation.

L'abaissement du point de congélation est le même pour les solutions contenant le même nombre de molécules. Telle est la loi de Raoult.

Elle nous conduit à une notion nouvelle. Faites fondre en un litre d'eau le poids moléculaire en grammes du sucre ; faites de même pour un autre corps non conducteur de l'électricité : le point de

congélation pour les deux sera — 1,89°. Prenez dans les mêmes conditions l'électrolyte chlorure de potassium : le point de congélation sera — 3,5°. Il sera à peu près deux fois plus bas. Ceci suppose un nombre de molécules double. Qu'est-ce à dire? La molécule s'est rompue en deux ions, chlore et potassium.

L'étude de la pression osmotique par la méthode de Van't Hoff conduit identiquement au même résultat. Mais qu'entend-on par ions?

Un courant électrique a besoin d'un conducteur. Tantôt le conducteur, métal pur, alliage, charbon, n'est point altéré : il s'échauffe seulement en raison de la quantité d'électricité qui passe, et suivant les proportions indiquées dans la loi de Joule.

Tantôt le conducteur est un électrolyte : le passage de l'électricité en rompt les molécules, et les éléments déliés suivent le courant en allant du pôle négatif au pôle positif, ou bien refluent vers le pôle positif. Ainsi se comportent certains sels minéraux dissous dans l'eau. Le courant arrive suivant le fil conducteur qui plonge dans la solution : aussitôt un élément de la molécule rompue se charge d'électricité négative et, à travers l'eau qui sépare les deux pôles, court se fixer au pôle positif; inversement un autre élément va au pôle négatif. Il y a transport de l'électricité, embarquée

pour ainsi dire sur ces éléments de la molécule, et convoyée par eux à travers le liquide.

Que sont ces éléments? Ce. ne sont pas, comme d'anciennes idées l'auraient fait croire, des molécules d'acide et de bases séparées. Faraday a ruiné la théorie dualistique en montrant que la séparation ne s'opérait pas ainsi. { Le métal isolé s'en va du pôle positif au pôle négatif, où il se dépose; l'hydrogène de l'acide suit la même direction ; le radical acide, l'hvdroxile de la base vont en sens inverse au pôle positif. De même les corps simples dits halogènes, chlore, brome, iode, séparés de leurs chlorures, bromures, iodures, vont au pôle positif.

Or, ces fragments de molécule, qui ont la propriété de se charger d'électricité, et de courir avec leur charge vers l'un ou l'autre pôle ont été appelés ions.

Faraday a trouvé que d'égales quantités d'électricité décomposent pour leur transport d'équivalentes quantités de sels. Si nous prenons l'exemple simple des chlorures, bromures, iodures, la même quantité d'électricité négative aura été convoyée au pôle par 35,5 grammes de chlore, ou 72 grammes de brome, ou 121 grammes d'iode. Ceci nous permet de dire que chaque ion est apte h porter la même charge.

Il est naturel de rappeler à ce sujet le fait découvert par Dulong et Petit : les atomes de tous les corps ont la même capacité calorifique.

Seulement les ions ne sont pas les atomes. Un atome de chlore ou de brome est un ion. Un radical monovalent, et le groupe hydroxile sont aussi des ions, Les ions sont toujours chimiquement monovalents. Un atome chimiquement bivalent vaut deux ions : il transportera deux fois plus d'électricité qu'un atome de chlore ou d'iode.

Et les chimistes nous affirment un fait plus étonnant encore. Certains métaux, le mercure et le cuivre sont tantôt univalents, tantôt bivalents; l'étain bivalent ou quadrivalent : le fer bivalent ou trivalent. Si un sel d'un le ces métaux est employé comme électrolyte, le nombre des ions sera celui des valences mises en acte dans la formation de la molécule de ce sel. Ainsi le mercure et le cuivre donneront un ou deux ions, l'étain deux ou quatre, le fer deux ou trois, suivant le nombre des valences mises en jeu dans les combinaisons salines, où ces métaux étaient engagés.

Quel est donc l'état des corps en solution? Quel est l'état des corps dont les dernières particules flottent suspendues uniformément dans un liquide? Nous avons comparé cet état à celui des gaz, et

Tidentité de certaines lois de la matière dissoute et de la matière gazeuse nous a permis de regarder les gaz comme des corps dissous dans le liquide éther.

Mais voici une notion nouvelle, celle des ions. Les gaz existent à l'état moléculaire ; la molécule de tous les gaz occupe un volume constant, et ces molécules sont impropres au transport de l'électricité. Or, un disciple de Van't HolT, Arrhénius, soutient que dans une solution électrolytique, une solution de sulfate de potassium par exemple, ce ne sont pas des molécules qui flottent dans l'eau, mais des ions.

Oui, dans l'eau, la molécule complète du sel minéral se serait désagrégée, par le seul fait de la solution; là existeraient séparés le radical acide, le groupe hydroxile; êtres de raison, qui semblaient cependant ne pouvoir durer, comme les demi-arceaux d'une voûte, qu'à la condition d'être appuyés contre l'autre demi-arceau qui les soutient. Enfin dans la solution de sulfate de potassium, il y aurait du potassium libre.

Ainsi ce n'est pas l'arrivée du courant qui décompose la molécule : Clausius avait déjà remarqué qu'il y faudrait une certaine dépense de travail, laquelle n'apparaft pas. La molécule a été rompue en même temps que dissoute si l'on se

souvient de ce que nous avons dit de la loi de Raoult, on verra qu'elle confirme cette hypothèse.

Mais comment, ont dit les adversaires d'Arrhénius, l'énergique affinité du chlore pour le potassium se relâcherait-elle si aisément? Il répond qu'il s'agit de corps très actifs plutôt que de corps très stables. Les combinaisons très stables, comme l'ammoniaque, comme les carbures, sont précisément fournies par des corps manifestant peu d'activité, peu de tendance à changer d'état.

Comment, a-t-on dit encore, admettre dans l'eau la présence du potassium libre? Ne sait-on pas que ce corps décompose l'eau, met en liberté l'hydrogène? Cela est vrai du métal que nous pouvons voir et toucher; métal fait de molécules probablement composées elles-mêmes de nombreux atomes et non chargées d'électricité. Les ions du potassium sont des atomes isolés, portant d'énormes charges électriques, entraînés par le courant vers le pôle positif où ils perdent leur électricité, se déposent et s'agrègent, prenant l'état moléculaire dans lequel le métal devient perceptible pour nous. Le même corps pris en deux états si différents, l'état moléculaire et l'état d'ion, ne peut pas jouir de propriétés semblables et le mot de potassium libre ne doit pas nous faire illusion.

A dire vrai, cette question est restée en suspens. De puissantes raisons ont été formulées pour et contre l'hypothèse des ions. Mais, en revanche, dans la connaissance de la matière à l'état moléculaire, de grands progrès se sont accomplis. Une progression régulière dans les poids atomiques, des relations entre ces poids et les propriétés des corps ont apparu à Mendelejeff. Il a classé les corps simples en séries, dans lesquelles restaient quelques places vides. Et le classement était si juste que des corps simples ultérieurement découverts, le Gallium de M. Lecocq de Boisbaudran, par exemple, sont venus occuper les places vides. Mendelejeff avait annoncé qu'il manquait à Tune des séries un corps de tel poids atomique, doué de telles propriétés : et ce corps s'est trouvé.

MM. Lebel et Van't Hoff ne se contentent plus de savoir quels atomes composent la molécule. Ils nous apprennent dans quel ordre les atomes sont rangés; ils ont inauguré la stéréochimie ou chimie dans l'espace. On savait que le même volume gazeux contenait le même nombre de molécules. On savait quel était le rapport des poids des molécules diverses. On savait analyser les molécules et dire de quels atomes chacune d'elles était faite. MM. Lebel et Van't Hoff décrivent la forme, l'architecture de ces infiniment

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petits; ils en dessinent le schéma géométrique, une pyramide à quatre sommets, et ils marquent la place des atomes différents aux différents sommets.

Sur quelles considérations cette théorie est-elle fondée? Nous n'essayerons pas de le dire ici, ni d'expliquer ce que Ton entend par carbone asymétrique : il nous suffira de rappeler que l'idée première est tirée du célèbre travail de Pasteur sur la dissymétrie moléculaire — et que la théorie rend compte de certains cas d'allotropie. Des corps composés des mêmes atomes sont différents, parce que, dans la molécule, les atomes occupent des places différentes.

Voilà de grands progrès dans la connaissance intime de la matière! Infiniment petit est un mot impropre: la molécule n'est pas infiniment petite, mais très petite par rapport à nous, car toute grandeur est relative. C'est, dans une combinaison, la partie insaisissable pour nous, qui contient tous les éléments composants, mais ne peut plus être divisée, sinon en atomes simples. Quelle est cette particule, que pèse-t-elle, combien y en a-t-il de millions en 1 gramme de matière ? Nous ne le savons pas encore. Ce sont là des grandeurs inappréciables pour nos sens, mais qui ne seront peut-être pas toujours inaccessibles à nos calculs.

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Déjà nous comparons ces grandeurs entre elles, nous calculons combien Tune pèse par rapporta l'autre, nous comptons et nous pesons les pierres de ce petil monument, la molécule. Bien plus, nous savons dans quel ordre les pierres sont placées.

Il y a plusieurs sortes d'amis des sciences. Certains esprits se complaisent dans les conceptions générales, et quand ils préparent la plus modeste expérience de laboratoire, leur imagination poursuit une théorie générale de la matière, un système du monde, chimère que souvent un fait brutal renverse, mais qui renaît sans cesse et entraîne le savant k sa suite, comme la colonne de fumée guidait les Hébreux dans le désert. D'autres, au contraire, méprisent ce genre de conceptions et se contentent d'observer soigneusement les faits. Mais qui donc alors les excite dans leur poursuite et qui les dirige? Qui nous engage à porter de tel ou tel côté nos recherches, si ce n'est la théorie née dans notre esprit? Et d'où nous vient la satisfaction intime de notre raison à la nouvelle d'une découverte, sinon d'une concor-

dance entre le phénomène et la théorie, entre la réalité et le système préconçu?

M. Janet écrivait, il y a près de vingt ans, les lignes suivantes :

« Contentons-nous de signaler le trait dominant et éclatant qui caractérise tous les travaux philosophiques de cette nouvelle période, et qui convient à la fois à toutes les écoles, que toutes admettent sans exception, soit comme un progrès, ■«oit comme une nécessité : ce trait, c'est le rapprochement et l'union des sciences et de la philosophie.

« Ce n'est pas là, à proprement parler, un phénomène nouveau : il n'en est point, au contraire, de plus conforme à la tradition ; à toutes les grandes époques philosophiques, la science et la philosophie ont été toujours étroitement et inséparablement unies. Mais à partir du commencement de ce siècle, et déjà même au siècle dernier, la séparation s'était faite, et ces deux grandes branches de la pensée humaine étaient devenues étrangères l'une à l'autre. La nouveauté n'est donc en réalité qu'un retour à l'état antérieur et à la loi traditionnelle de la philosophie. Ce n'en est pas moins là un phénomène qui mérite d'être expliqué ; mai&, pour le comprendre, il faut s'interroger d'abord sur les raisons de l'état anté-

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rieur. Nous ne saurons bien pourquoi les sciences et la philosophie se sont rapprochées Tune de l'autre qu'en recherchant d'abord pourquoi elles étaient séparées. »

Ni l'école éclectique, suivant M. Janet, ni l'école théologique, celle de l'abbé de Lamennais, de Bonald, de Maistre, n'avaient fait aucune part aux sciences dans leur philosophie. Le chef de l'école socialiste, Pierre Leroux, n'a pas été un savant. La philosophie de notre siècle est née de la politique, née de la révolution sociale de 1789. « Elle a été une des conséquences, un des incidents de cette révolution; soit comme réaction, soit comme apologie mitigée, soit comme conséquence hardie et avancée de la révolution, elle a été, chez les théologiens, chez les éclectiques, chez les socialistes, non pas une science, mais une cause, un drapeau, une doctrine militante et armée... »

Ensuite, sous la Restauration, sont venues les luttes entre classiques et romantiques, la passion de la littérature, le dédain de ce qu'on appelait les arides travaux de la science. « La littérature de ce temps, dit M. Janet, associait la science non seulement au matérialisme du xviu' siècle, mais au despotisme impérial. » Et il cite un curieux passage de Lamartine, tiré de son discours sur les destinées de la poésie et commençant ainsi : « Le chiffre

était alors seul permis, honoré, protégé, payé. Comme le chiffre ne raisonne pas, comme c'est un merveilleux instrument passif de tyrannie qui ne demande jamais à quoi on l'emploie, le chef militaire de cette époque ne voulait pas d'autre missionnaire, d'autre séide, et ce séide le servait bien. Depuis ce temps j'abhorre le chiffre... »

« ... Et, continue M. Janet, tandis que les philosophes s'éloignaient des sciences, les savants, de leur côté, acceptaient sans trop de déplaisir et encourageaient eux-mêmes cette séparation. Ils avaient leurs raisons, comme les philosophes les leurs. C'était le souvenir de Descartes qui les tenait en garde. Quelque grandes que nous paraissent aujourd'hui les vues de Descartes en physique, elles parurent, surtout au xvm e siècle, romanesques et* chimériques... L'intérêt de la rigueur scientifique conduisait aux mêmes conséquences que, dans d'autres camps, l'intérêt de la dignité humaine ou de la destinée sociale. Retranchées ainsi d'un commun accord, chacune, en deçà de ses frontières, la philosophie et la science vécurent en bonne intelligence à la condition de ne plus s'occuper l'une de l'autre. »

Aujourd'hui, un rapprochement s'est opéré et « ce retour vers la science avait sa raison d'être dans la nature même des choses.* Il est impos-

sible, en effet, de creuser une question philosophique sans venir se heurter contre une difficulté scientifique ; et il est difficile aussi de pousser bien loin certaines questions scientifiques sans toucher aux problèmes de la philosophie 1 ».

Les sciences, comme la philosophie, tireront profit de cette réconciliation. Les grands hommes d'autrefois, qui unissaient les deux genres de recherche, s'en sont bien trouvés. Il ne semble pas que les expériences poursuivies depuis deux cents ans nous aient conduits bien loin des vues de Descartes sur la matière et le monde qui, de son temps, paraissaient romanesques et chimériques. Et d'autre part, en notre siècle, l'esprit positiviste a-t-il aidé au progrès scientifique? L'étude serait curieuse et je crois que le résultat serait fâcheux pour le positivisme.

L'École positiviste a donné l'exemple de contradictions singulières. Elle a été tantôt bornée dans ses vues, tantôt chimérique dans ses ambitions. Souvent on l'a vue répudier toute idée générale et se moquer des théories, affirmant que, seuls, les faits comptent et méritent notre attention. D'autres fois, elle a entrepris de construire, elle aussi, de grands systèmes du monde.

J.Janet, la Philosophie française contemporaine. Calmann -tévy; 1879.

science m

Elle proscrit l'idée générale ; elle accepte le rêve universel. Elle fera mauvais accueil à la théorie atomique d'Avogadro, d'Ampère et de Wûrtz ; elle s'appliquera à relever des erreurs dans la classification de Mendelejeff. Mais vienne un système d'évolution universelle, un système sans preuves ni eontrôle sérieux, permettant d'espérer que les phénomènes psychologiques et sociaux seront rangés dans la même série que les phénomènes matériels et soumis aux mêmes lois : les positivistes l'acclameront. Un d'entre eux m'a un jour parlé de la statique et de la dynamique sociales, et de la nécessité de les distinguer.

« Le progrès des idées, dit Wûrtz, suit de près la marche des découvertes. » Les unes et les autres vont de pair, et le plus souvent ce sont les idées qui marchent les premières. Une science ne se compose pas seulement d'observations, mais d'idées générales. Le moment vient où, grâce aux travaux des Wûrtz, des Berthelot, des Van't Hoff, la chimie deviendra un chapitre de la physique : l'enseignement de la chimie-physique a été, en 1894, inauguré à la Sorbonne par M. Georges Salet, trop tôt enlevé à la science.

En montrant comment Van't Hoff avait expliqué par la même loi tant de phénomènes qui semblaient d'ordre différent, nous avons essayé de

faire connaître la méthode que les savants de nos jours ont remise en honneur, abandonnant les pratiques empiriques et le positivisme étroit : c'est la méthode philosophique des Descartes et des Pascal ; c'est l'expérience, toujours scrupuleuse et précise, mais mise au service de l'idée. Le retour signalé par M. Janet s'est effectué et la science en a déjà tiré profit.

Le positivisme avait rabaissé la condition de l'homme. « Dans le temps comme dans l'espace, dit M. Richet, l'homme n'est rien Cette petitesse de l'homme, celte intimité ridicule, ce presque néant, qui l'a établi, sinon la science? On aurait mauvaise grâce à lui reprocher des visées trop hautes, puisqu'elle a précisément montré que l'homme est un imperceptible fragment de l'univers 1 . »

La science autrement comprise aboutit à un résultat opposé. Pascal, en des termes ^différents , avait déjà fait remarquer que l'homme est un imperceptible fragment de l'univers. Mais dès qu'il a concédé que l'homme est un être pensant, il n'importe plus que l'homme soit un roseau, le plus faible de la nature. On se demande même si Pascal n'a pas sacrifié à la recherche un peu trop

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