Cité par Tannery, p
60 LE MONDE EXTEHIEUIl
La géométrie ne connaît point les corps ; elle opère sur des lignes sans largeur, des surfaces sans épaisseur, sur des êtres de raison. Avec des points et des vides, et avec l'aide des nombres, elle va reconstruire l'univers.
La musique s'empare de l'esprit des disciples de Pylhagore; parce que dans la musique, les nombres semblent enfanter directement des réalités sensibles. Les accords sont des rapports de nombres : ce sont des points séparés par des intervalles, et reliés suivant les lois numériques.
Si les disciples de Pylhagore avaient connu la géométrie analytique, et su mettre les courbes en équation, n'auraient-ils pas cherché là une application de leur système, et prétendu trouver le nombre dans la forme, comme ils l'avaient trouvé dans l'harmonie? Et s'ils avaient connu enlin les équivalences de poids et de volumes, d'après lesquelles la chimie de notre temps a créé un nouvel atomisme, ils auraient pu dire aussi que tous les phénomènes observés dans la matière pondérable, ne consistaient qu'en des rapports de nombres.
Ils avaient eu, à propos de la musique, cette belle pensée que Cicéron développe dans le songe de Scipion : les astres, en courant à travers le
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ciel, produisent des sons ; les notes sont différentes suivant les distances et les vitesses ; et elles sont en parfaite harmonie. Si nous n'entendons rien de ce concert céleste, c'est que nous vivons comme les ouvriers d'une forge, devenus sourds aux bruits auxquels ils sont accoutumés.
Or, toute cette doctrine de Pylhagore est bien celle que les vers immortels de la fin du discours d'Anchise, aux Champs-Elysées, nous ont exposée. Le ciel, la terre, les plaines liquides, la lune et le soleil, astres de Titan, sont pénétrés par un esprit. C'est bien ainsi que l'univers de Pythagore absorbe dans ses parties vides, l'Esprit le IIvEûpa qui, autour et au delà de l'univers, remplit l'espace infini.
L'expression « magno se corpore miscet » est particulièrement remarquable. Si Virgile avait écrit cum ou in, avec ou dans, on pourrait croire à l'alliance de l'esprit avec un grand corps existant déjà de son côté. Mais non. L'esprit s'est modifié, lui-même est devenu corps, en remplissant le vide des figures idéales. Tel est le sens, et les mots n'ont pas été ainsi choisis seulement pour les besoins du vers. Virgile a traduit exactement le Tlveiffix de Pythagore par spirilus. Est-ce un éther, un air léger, ou bien une âme? Le vers suivant ne laisse point de doute; le mol mens ne
répond qu'à un sens. Une âme, une intelligence, agite la matière, pénètre ce grand corps. Il y a ici une confusion entre les forces de la matière et cet esprit divin. Une confusion plus naturelle règne aussi entre l'esprit et la force vitale.
Car, Anchise continue : « De là vient la race des hommes et des bêtes ; de là, la vie des oiseaux et de tous ces monstres qu'on aperçoit sous la voûte de verre de l'océan. Tous ces germes possèdent une vigueur de feu, el révèlent leur céleste origine; autant du moins que le permettent les corps maudits qui les étouflent, les organes d'argile qui les embarrassent, et les membres voués à la mort. Crainte et désir, joie et douleur leur appartiennent. Mais, enfermés dans les ténèbres et l'obscure prison du corps, ils ont perdu de vue le ciel d'où ils viennent. »
Troisième confusion, comme on le voit, entre la force vitale et l'âme. Suivant Pythagore, l'être qui remplit l'espace infini, et qui comble les vides de l'univers matériel, est à la fois la force physique, la force vitale, et Târne capable de penser et de sentir. C'est Dieu, mais c'est le dieu de Spinoza, et Pythagore est un panthéiste. En effet, que nous a-t-il montré? L'espace infini rempli de cet Être, et notre petit univers tout pénétré par lui. Encore, que reste-t-il de notre univers? Cet Être vit dans
les animaux ; il craint ou il espère, il jouit ou il souffre dans l'humanité. Et quant à la matière, il en comble tous les vicies : mais que sont donc les pleins? Des points sans dimension, ou plutôt un seul point mathématique, le néant.
L'esprit comble les vides de la matière, et devient étendue. La matière s'est dissipée. L'espace a cessé d'être une réalité objective. Il ne reste plus, de l'univers que l'esprit infini, et le nombre abstrait.
Est-on sûr que de nos systèmes modernes, il demeure autre chose, quand nous essayons d'évoquer et de construire une image conforme à ces systèmes ; quand par exemple nous disons que les phénomènes matériels sont liés entre eux par des rapports numériques ; que la physique se réduit à des formules géométriques ; que la chimie réglant, comme une gamme musicale, l'ordre des relations des corps, a fixé les conditions, soit des accords parfaits, soit des harmonies qui doivent se résoudre en d'autres? On répondra qu'en tout ceci, nous donnons des valeurs numériques à des forces, à des vibrations, ou bien à des atomes; que nous comptons des vitesses, des volumes et des poids ; mais que ce qui existe réellement, ce ne sont pas les nombres, êtres abstraits, mais bien les choses pesées, me-
surées, comptées. C'est entre ces choses qu'il y a rapport numérique. Sans doute : mais que sont donc ces choses? Ce que je vois de plus clair en chimie, ce sont des rapports de nombres. Quand je veux imaginer les choses, dessiner sur le papier le schéma d'une molécule (et Ton sait qu'aujourd'hui ce schéma peut être rendu par une figure de la géométrie dans l'espace 1 ), je ne trouve que des points pour représenter des atomes et des lignes pour représenter des forces. Mon schéma rappelle tout à fait les conceptions de Pythagore; et son univers, grande figure de géométrie, ressemblait en effet au schéma d'une molécule.
Dans l'école d'Elée, paraissent enfin les métaphysiciens. Le fondateur de Técole fut Xénophane: le grand maître en fut Parménide, et Zenon le soldat d'avant-garde qui livra les combats les plus hardis. On ne connaît pas très bien la vie de Xénophane, de Colophon. Et on ne connaît de ses œuvres que les citations faites par d'autres philosophes et historiens. On sait seulement qu'il était poète, né dans l'Ionie, près de Milet, peu après Thaïes et vers le même temps qu'Anaximandre ; et que, déjà vieux, il fut chassé