CHAPITRE Xni
L'homme -aux yeux veris.
on loin du hangar et presque en mfime temps que la folle pen^trait dans I'enclos, les haies d'aub^pines s'icartferent doucement et livrerent passage h cet autre assassin dont il a 6t6 parl6 d^ji, et dont Ic nom scul n'a pas encore 6t6 prononc^.
II itait d'un aspect sinistre, cet homme : mortellement pile, on eiit dit un cadavre ichappfe du cercueil. Le feu de ses deux petits yeux verts, 6tincclant dans I'ombre comme des yeux de chat-tigre, r6v(Jlait seul une &me humainc sous cettc enveloppe de d6terr6.
De mSme que Marsiane avait vu Bois-Dauphin entrer dans la chambre du moulin, il avait vu, lui, — I'homme aux yeux verts, — il avait vu le roi Henri IV s'itendre joyeusement sur la paille du hangar.
Comme Marsiane, il avait attendu longtemps avant de reparaitre, afin de retrouver le roi complitement aneanti par le sommeil. II ignorait done, comme sa lugubre compUce, que Bois-Dauphin avait pris la place du roi et Ic roi la place de Bois-Dauphin.
Aussi, tout entier i son crime>. tout entier a sa haine, I'homme aux yeux verts ne remarqua pas dans Tenclos Marsiane, dont il ne savait pas la presence en ce lieu, et ne voyant, ne regardant que le hangar oii il pcnsait trouver Henri IV endormi, il se tralna sans bruit de ce cdt6 en murmurant :
— Biamais maudit, ^ nous deux 1
Qjielques secondes aprfes, les deux assassins se dressaient mcna^ants et terribles. Tun sous le hangar, auprfes de Henri de Bois-Dauphin, I'autre dans le moulin, auprfes de Henri de Navarre.
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376 LA FONTAINE AUX F^ES
Les deux Henri, comme bien on pense;.donnaientTdu.plus prdfeiid sommeil, et la fie des songes doris les caressait tous deux du bout de ses ailes diaphanes. - .-.•!".'',
U ne se doutait pas, ce brave et beau capitaine, il ne songeait gu&e, ce grand roi, que si prfes d'eux veillait cette terrible guerrifere qui brave les plus braves, cette reine du monde qui rfegne sur les rois, cette vieille d^cham^e aux ailes noires, qui s'appelle : Sa Majesti la Mort.
Marsiane, droitc devant le lit de Henfi IV, resta quelques instants immobile avant de frapper.
Le roi s'^tait endormi la face appuy^e sur son bras droit, et, malgri les j rayons de la lune qui donnait en plein sur le lit;- la vieille folle ne pouvait se douter que celui qa^lle allait frapper n'6tait. pas'celui qu'elle.cherchait.
— Cestlui! c'estlui! ruoit-elle en elle-meme. II est li,'enfin! en mon
pouvoir... Et cette fois'... cette fois... je triompherai de cette destinie qui m'a vaincue jusqu'i ce jour!... Ombre de mon pfere ! poursuivit la sorciire avec un rire de bravade et de d^fi, ombre menteuse! ma prediction devait s'accomplir jusqu'au bout, as-tu osc me dire. Tu t'es jou6 de moi, spectre de I'enfer, car jesuisplus forte que la destinie, et, continua-t-elle avec unsourire de.profond m6pris, ce livre... ce livre immuable des ^ternels decretSj^ mon arme vengeresse en va lacirer les pages.
A ces mots, prof^ris h voix si basse que nul autre que celle qui les pronon- ^ait ne les pouvait entendre, la foile«>baissa lentemeht son.coutelas sur le roi... ' .
Mais au moment d'accomplir son oeiivre fatale, sa main frissonriiirite devint * soudainement immobile. .!*:::>•. '*•? r/' *" ' t
— Malediction ! dit-t?lle sourdement>n.mprdant jusqu'au sang ses 16vres bicmcs. Quoi! toujours.:, tou jours ma main tremblera-t-eUe.au,moQjent dc frapper cet homme!... Qui done peut me r^teni^.? qiii done peiit .mV^T^ter ainsi? — -.Ah ! reprit-elle presque aussitot avec une joie sinistrq..':J'ai-lJide^quoi raft'ermir ma haine et mesprojets de vengeance!* . '-*:•*
Pla^antson coutelas. sur le lit, d'un geste fiiyreux^gUe. arracha brusquement les haillons qui lui couvraijent la-poitrine. Sur^son sein dess^ch^ se trouvait cette sainte relique dont il^a ^t^ rnaiiltes fois parie dans le.cours^de cette histoire, cette petite vierge d'iyofre que Lupus ayaif^robee, Ji.Bois^Dauphin au camp de Saint-Cloud, et que Marsiane avait conserv6e depuis cet instant.
Cette relique, cause de la mort du, gnome, cause de reffrojable folie et de la nouvelle haine de Marsiane, jamais la"malheureuse, pendant»5a longue captivity, n' avait voulu s'en dessaisir. • .
EUe I'avait trouv^e sur la poitrine de Lupus mort, et dans ce miserable, tu6 en duel par Henri de Bois-Dauphin, elle avait cru alors retrouver son enfant bien-aimi, ce fils qui lui avait hit enlevi peu de temps aprfcs sa naissance, et qu'elle pleurait de toutes les larmes de ses yeux, qu'elle regrettait de tous les regrets de son coeur.
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378 LA FONTAINE AUX FEES
— Tiens ! dit h sorci^re cn approchant U sainte relique du visage de Henri IV, tiens, l&cbe meurtrler, vois cc Mlisman b6nit ! C'est celui que sur le coeur de mon p^myre entant tnk par tol, j'ai pUc6, confiante et cridule ! Si la vierge d'ivoire n'a pas m pfot^ger mon fils, die m'a du moins ordonn6 de punir son assassin I. ,» 0(ii! oui ! ajouta la foUe, oui> depuis le jour oil devant moi on a jet6 auj^ vew de la terre le corps inanim^ de celui que tu as ravi i mon amour, depgU c^t ipouvantable moment, cette petite madone existe et me parle. EUe me dU d^ tuer qui a tut ! et dans cet instant, dans cet instant mftme, je la vois qui s'anime et me montre du doigtia place de ton coeur !
La foUe, tenant toujours d'une main la petite relique, avait de Tautre main ressaisi son coutelas,
Le brandissant au"dessus de la poitrine de Henri IV, elle abaissa lentement fon bras convulsivement agiti...
Mais en cet Instantt le roi, sans se rivelUer toutefois, fit un brusque mouvement sur lulnnftme, et spn visage complitement tclairi par la Ume 8*offrit aux regards de Marslane stup^fiie.
La vielUe femme resta quelques instants muette, immobile; la vierge d'ivoire s'^chappa de sa main et vlnt rouler i ses pleds sans qu'clle y fit seulement attention.
BlentAt son ImmobJlW cessa : cachant vlvement sous ses haillons le coutelas pr^t h 8*ichapper aussl de sa main, elle fixa sur le roi un regard h6bit6, et,
d*une voix aWrie par la surprise, elle balbutla :
— Henri de Navarre I Henri de Navarre I, , , C*est lui que j'allais immoler ! • . . Lui, le 8auveur.de cefils que je voulais venger!*.. Saints du ciell Q^el dimon ra'a condulte ici?,,,
Et sans bruit, h recwlons, elle se dlrigea vers la porte de la chambre.
Pendant que se passalt U sc^ne que nous venons de d6crlre> le second assassin avait, de son c6tA, gagni sans bruit le hangar, et, le polgnard it la main, avait ramp6 juaqu'auprte de Bois*Dauphin endormi, qu'il prenalt pour le rot,
— Le volU done ! murmura Tinconnu avec une sinistre joie, le volUi done
cet homme que ]e hals 1 . ^ ce roi renAgat dont ]*al lur6 la perte L . . Cathollque auJQurd'huij n'4talt-il pas hier Time damnie des calvinistes?,., Le« ctlvinistes I m • rip^ta Tassassin avec rage, ce sont eux qui m'ont fait pavivre et mendlant,
Apris qnelques instants, un sombre silence,
— SI je ne puis aniantir la religion riformie, poursulvit-il peu aprfcs avec une rage croissante, je saurai du moins frapper son chef bien-aim6... son chef, dont Tabjuration factice n'est qu'une insulte de plus jetie k la face des catholiques ! Henri de Navarre, continua-t-il en efBeurant de son haleine le front de Bois-Dauphin, la sibylle bl6soise a pr6dit .j«dis que tu pirirais par le poignard ! De par la sainte ligue, cette nuit, la prediction s'accomplira.
Et, dans le moment mfeme oil nous avons vu Marsiane abaisser son coute-
LE MONDB FANTASTiaUE ILLUSTr6. 379
ld3 sur h poitrinedu tol de France, rhomme aux yeux verts abaissa son poignard sur la poitride de Bois«- Dauphin.
Comme dans la petite chambre du moulin^ la lune ne ripandait pas dans le hdligar sa ckrt£ bleuitre ; et^ dans Tobscuriti^ il itait impossible i I'assassin de distinguef les traits de sa victims.
Le poignard entamait d^j^ le pourpoint du jeune officier.
Encor<g une seconde^ une seule, et e'en itait fjtit.«.
En cet instant, Bois-Dauphin, qu'un songe pinible agitait depuis quelques tniaute95 poussa tout d'uti coup un cri itoufl% et cependant plein de force et d'inergie. A ce cri, I'assassin fit un brusque mouvement en arrifere, et^ se collant pour ^itifSi dire cotltre la muraille, se tint dans une immobilite complete, utie immobility de status.
— Malediction ! dit-il, j'aurais dd le frapper d6ji ! s'il allait se rivciller ! -^ Siir^j murmurait Bois-Dauphin, cdtte femme est ma fiancee !
— Grand Dicu ! s'<^cria I'assassin. Ce n'est pas le roi !
Et dej2l il itait prit k franchir le seuil^lorsque U voix d^ Bois^Dauphin — toujours endonni -^ lefit demeuret k si place.
-^ Sire, disait le jeune homme, reposez cotifiant..* tirauquille... dans la chambre du moulin... Je veillerai sur Votre Majesti 1
Le visage de I'assassin s'illumina subitement :
— Dans la chambre du moulin 1 r6p6ta-t-il avec joie, jc me trompais. Le ciel veut la mort de I'hiritique*
A ces mots, il s'6loigna d^finitivement du hangar et marcha vivemcilt dans la direction du moulin.
— Henri de Navarre I dit-il avec un accent terrible en mettant le pied sur la premiere maf che de I'escalier, Henri de Navarre, me voici 1
Puis il brandit son poignard et gravit I'escalier.
L'assassin avdn;a la main vers la porte.«.
Mais soudainement, de lui-mfeme, I'huis roula sur ses gonds et, debout sur le seuil, p^e comme la mort, les yeux hagards et les cheveux d6fiiits, Marsiane la sorci^re apparut effrayante, fantastiquement dfapiEie dans ses haillons sordides, et tenant tou]ours I'inorme coutelas etitre ses longs doigts osseux.
Les deux Assassins se trouvferetit face i face.
Les rayons de la lune donnaient en plein sur le visage itfange de la folle et le faisaient plus itrange encore.
On eAt dit quelque spectre vomi par le tombeau^ quelque ginie infernal 6chapp& du sombre ablme.
L'inconnu, devant cette apparition, 6tait resti muet de surprise et de terreur.
— Qui es-tu? demanda la sorcifere d'une voix caverneuse. L' assassin fit un pas en arrifcre et ne r^pondit pas.
— Pourquoi cette arrae brille-t-elle dans ta main ? poutsuivit , la vieille femme.
LA FONTArt^E AUX F^ES.
Le sentiment de reconnaissance vou6e par la malheureuse au sauveur dc son fils venait de faire jaillir une lueur de raison dans la nuit de sa pens6e.
— Pourquoi cette arme dans ta main? r6p6ta-t-elle.
Et, mena^ante, elle s'avan9a sur I'assassin, qui, machinalement, et comme doming par le regard magndtique de la folle, se prit k reculer au fur et a mesure qu'elle se rapprochait de lui.
— Nul ne peut tromper Marsiane la sorcifere ! poursuivit la vieille femme avec un accent inspire. Arri^re, assassin!...
Et, plus mena^ante encore, la folle continua k s'avancer sur le jeune homme.
Et devant ce grand fantdme que les rayons de la lune faisaient plus pile qu'il n'^tait en r^alit^, Thomme au poignard descendit ireculonslesquelques marches du moulin.
Fuyant toujours devant I'implacable vieille, il traversa Tenclos et gagna le pom de branchages. . .
Bientot il eut franchi la large plaine qui siparait la for&t de la petite rivifere. II se jeta dans les grands bois pleins d'ombre et de silence.
En ce moment, il se retourna, espirant que le spectre avait enfin cess6 de s'acharner i sa poursuite.
Mais son espoir fut de courte durie.
Le spectre 6tait li, toujours i deux pas de lui.
Alors, une crainte insensie s'empara de tout son 6tre... *
II marchait ! . . .
II marchait ! . . .
On eftt dit le premier meurtrier fuyant devant la divine justice.
Le lugubre inconnu avait poursuivi sa route sans regarder en arriere.
En peu d'instants il eut atteint les portcs de la ville.
L'ofEcicr de garde I'arreta au passage, la mine de Tinconnu lui semblait suspecte :
— Eh ! I'ami, lui cria-t-il, oil vas-tu }
— Dans ma ville natale, k Angoulfime.
— Ah I tu es d'Angoulfeme, dit I'officier dont le front se dirida. Un compatriote, pensa-t-il. Comme on se rencontre ! et, poursuivit-il k haute voix, quel est ton. nom?
— Mon nom : Francjois Ravaillac !
— Laissez passer ! cria Tofficier i ses hommes !
LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTRIa.