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CHAPITRE XII

Dnns lequel on revoit les deux r6deurs de nuit.

endant que lentement et silencieusement, les deux ^inistres personnages se trainent sur le sol du cdt6 de leurs victimes, faisons quelques pas en arrifere et reprenons notre ricit au moment oil le roi Henri et

Bois-Dauphin eurent quitti Psychfe, la fille de Tun, la fiancee de Tautre, i la

pone de I'habitation du pfere BrideloA.

Le roi et son futur gendre, deux heures auparavant ennemis acharnts, se

trouvaient fetre maintenant les plus grands amis du monde. Tous deux, d'un pas

LA FONTAINE AUX FEES

allfegre, gagnferent le petit pont de branchages qui s6parait de Tenclos le corps de logis ou demeuraient le meunier et sa famille. Sur le pont, le roi s'arreta.

— Eh bien ! Henriot ! dit-il en se croisant les bras devant Bois-Dauplun.

— Eh bien! Sife? fit ce dernier.

— Qu'en dis-tu ?

— Je dis. Sire, que tout ce qui s'est pass6 depuis deux heures me fait reffet d'un5onge. II y a dans tout cela dela sorcellerie sans doute... et quelque bon g^nie, quelque fie bienfaisaute de ce pays a bien voulu nous venir en aide.

— Un bon genie !... r6p6ta Henri IV rfeveur. Une ite bienfaisaute! oui ! oui ! Henriot, tu dis vrai, et comme toi je le pense. Cest Tonibre de Fleurette qui cette nuit est venue planer sur nous, et nous a sauvfc tous les trois !... Et liens ! Henriot, continua le roi en prenant la main du jeune homme, regarde Ih-bas ces vapeurs 16gires qui voltigent au-dessus des eauxde la Baise. Regarde! ne dirait-on pas quelqu'une de ces blanches apparitions dont parlent les ligendes ? '

Pendant quelques secondes, les deux Henri restferent les yeux fix6s vers le point indiqui.

— Sur mon honneur, reprit bientot le roi dont le regard devint d'une fixite singuli^re, sur ma parole' royale, c'est I'image de Fleurette que je vois. Ce sont les traits de cette pauvre aimie de mon coeur... Oui... oui, continua le monarque avec une Amotion des plus violentes. Cest elle! c'est bien elle!... Elle itend la main vers moi. Elle semble entr'ouvrir ses livres pales pour me parler! — ficoute, 6coute, Henriot, elle me park... elle me'parlel...

Et, se penchant vers la riviire, s'agenouillant presque sur le pont, le roi Henri preta Toreille : soudain son front palit. •

— Henriot! Henriot! murmura-t-il en pressant convulsivement la niaindu jeune officier. Ou je suis fou, ou Tombre de Fleurette vicnt de me dire : « Roi Henri, garde-toi ! »

— Sire ! reprit vivement Bois-Dauphin en essayant d'entrainer le roi, ce sont les Amotions de cette nuit Strange qui troublent votre esprit !

— Aussi vrai que je t'entends, ripondit le roi avec un accent de conviction profonde, j'ai entendu le fant6me me dire : « Garde-toi ! »

Et, de nouveau, le roi porta son regard inquiet vers la rivifere; mais les vapeurs qui, un instant avant, s'61evaient Ji la surface de I'eau s'itaient 6vanouies.'

De nouveau, il pr&ta I'oreille ; mais la brise ne soufBait plus, et nul bruit, nul murmure ne parvint jusqu'i lui.

— Plus rien ! dit-il. Plus rien ! « Garde-toi ! » r6p6ta-t-il h voix basse en se mettant en marche vers Tenclos du moulin. — Me garder ! reprit-il. Et de qui done ?

Peu apris, les deux Henri se trouvaient dans Tenclos du moulin.

LE MONDE FANTASTIdUE ILLUSTr6.

Le roi sc dirigea vers le hangar.

Au moment ou il se disposait i s'6tcndre sur sa couche peu royale, Bois- Dauphin le retint doucement par le bras.

— Sire, dit-il, devant ces paysans j'ai pu soufFrir que mon roi me cidlt le meilleur gke, mais, k cette heure, je jure Dieu qu'il n'en sera rien.

— Allons, folle tfete, riposta le monarque ; et pourquoi, jo te prie?

— Parce qu'il serait malsiant, riponditle jeune officier, que jc me carrasse doucettement dans un r6duit bien clos lorsque le roi de France passerait la nuit ^ la belle itoile.

— Eh ! ventre-saint-gris ! mon cher, interrdmpit gaiement le monarque, cela me rappellera mes nuits de bivouac; et ce ne sont pas Ih, souvenirs que je miprise ! Je dormirai sur ce frais lit de paille, te dis-je, et j'ai la certitude d'y dormir tout mon sofil et cent fois mieux que sous les lambris fleurdelis^s de mon vieux Louvre.

— QueVotre Majest^daigne m'excuser, Sire, si j'ose insister encore, reprit Bois-Dauphin ; mais, en viriti, je ne puis accepter semblable decision.

— Allons, soit ! riposta Henri IV. Pour te faire plaisir, j*ob6is 1 Ce disant, le roi s'achemina vers la petite chambre du moulin.

— Bonne nuit, mon cher Henriot, continua le monarque quand il eut gravi les quelques marches qui conduisaient au gite qu'il s'6tait dicidi k accepter. Bonne nuit et grand mcrci !

— Bonne nuit. Sire, ripondit Bois-Dauphin, et sommeillez confiam et tranquille ; votre fidfele Bois-Dauphin veillera sur Votre Majesie !

— Oh ! tu veilleras, tu veilleras... r^pliqua le roi en souriant d'un air de doute. Cela n'est pas certain, mon fils, car, tout en me parlant, tes ycux se fernaent malgri toi. Au surplus, je t'cxempte de cette garde inutile. Dans cette chambre, je serai comme en une forteresse, et si, par aventure, quelque coquin malintentionni tentait d'cn faire I'assaut, je crierais <\ I'aide de cette voix forte que tu me connais, et je saurais tot t'arracher au sommeil. Dors done toi-m6me, ami, confiant et tranquille. Ton roi t'en prie et ton beaupire te I'ordonne.

A ces mots, le roi poussa la petite porte que Bois-Dauphin, en s'^lan^ant au secours de sa bien-aimfee Psychi, avait laiss6e entr'ouvertc.

Au moment de disparaitre tout k fait, Henri IV montra une fois encore sa f;ice souriante.

— C'est 6gal, ami Bois-Dauphin, dit-il joyeusement, avoue que si tu m' avals tantdt coupt la gorge comme tu en avals eu la fdcheuse id^e, tu ferais k cette heure une bien piteuse mine.

— Oh! Sire, balbutia le jeune homme en baissant le front.

— Eh I mordiou, continua le roi sur le mSme ton, ne rougis pas, mon fils ! Gr^ce h ta furibonde sortie, nous allons passer la nuit la plus paisible du monde, et demain^ et tons les jours, les plus doux instants qui se puissent disirer.

LA FONTAINE AUX FEES

A ces mots, le roi poussa la porte et pin6tra dans la petite chambre du moulin.

Peu apr^s, c^dant enfin i la fatigue qui Taccablait, il ferma les yeux et s'endormit.

Pendant ce temps, Henri de Bois-Dauphin, qu'une crainte vague, qu'une sorte de pressentiment tenait 6veill6, se promenait de long en large dans Tenclos du moulin.

Comme il I'avait dit au roi, il faisait sentinelle.

Pendant quelques minutes, il sut dompter le sommeil et raonta sa garde le plus gaillardement du monde, se donnant du courage en regardant tour i tour la chambre oi reposait son royal maitre et la fen^tre tou jours iclairie de sa bien-aimee.

Mais, peu a peu, sa promenade se ralentit.

Machinalement il se dirigea du cdt6 du hangar.

Aprfes une dernifere hesitation, il se laissa lentement tomber sur la paille qui avait, trois heures auparavant, servi de lit au roi France.

Certes, cette miserable couche, toutc dure qu'cUe fut, parut au brave officier la plus moelleuse et la plus douillette du monde. II 6tait litt^ralement accabli par la fatigue, si bien qu*i peu prfes au mfeme instant oil le roi fermait les yeux, Bois-Dauphin s'endormait profondiment.

C'est i ce moment que Psyche, entr'ouvrant doucement la petite fenetre de sa chambre, avait regard^ au loin dans la direction de la montagne, et s'itait sign6e pieusement en voyant la cabane du vieux sorcier toujours iclairie.

Avant de fermer sa fenfetre, la jeune femme, on s'en souvient, avait jeti un regard du cdt^ de I'enclos oii s'itaient dirigis les -deux Henri aprfes I'avoir quittie. Considferant avec Amotion ce petit moulin, cet enclos silencieux ou son pfere et son fianc^ sommeillaient i cette heure, Psych6, Ton s'en souvient encore, avait murmuri d'une voix attendrie : « Li, tout ce que j'aime, tout ce qui doit me faire cherir la vie ! »

C'est alors qu'il lui avait semblfe distinguer de I'autre c6t6 de Teau, prfcs des

haies d'aubepine qui bordaiept Tenclos, une forme humaine qui s'avan^ait

dans Tombre. EUe 6tait restie quelques secondes les yeux fix6s vers ce point;

mais comme le mouvement qu'elle avait cru remarquer ne s'etait pas renou-

'vel6, elle avait pens6 s'etre miprise et s'^tait jet6e sur son lit.

Un instant apris, le sommeil s'itait empar6 d'elle, comme il s'fetait empare d^jh du roi de France et de Henri dc Bois-Dauphin.

Le bruit qu' avait fait en se fermant la fenfetre de Psychi avait forci Marsiane k se tenir immobile, accroupie sur le sol.

Au bout de quelques instants, la foUe, tenant entre ses doigts crisp^s le coutelas qu'elle avait saisi dans la salle basse, ^carta doucement les brtinches touffues des aub^pines et p6n6tra dans Tenclos, en murmurant ces mots que le lecteur n'a sans doute pas oubli^s :

LE MONDE FANTASTIdUE ILLUSTRE.

— Celui que je cherche depuis tant d'ann6es, cet Henri de Bois-Dauphin qui m'a tu6 mon fils, cet hotnme que je hais ct que je maudis, est maintenanc endormi dans la ciiambre du moulin. AUons !

Aprfes avoir proftrfe ces terribles paroles, nous avons vu la sorcifere dc la forfet de Blois ramper tortueusement et sans bruit vers la petite chambre dans laquelle, lors de sa premifere apparition, elle avait, en efFet, pu voir p6n6trcr Henri de Bois-Dauphin, et dans laquelle elle supposait et devait supposer que le jeune officier se trouvait encore.

La vieille femme atteignit bientdt Tescalicr du moulin.

Une joie hideuse vint illuminer son visage fl^tri et fit briller ses yeux fauves d'un iclat satanique.

Rampant toujours, elle se prit h gravir les 'quelques marches qui scules la separaient de celui qui sommeillait dans la chambre du moulin.

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