CHAPITRE XIV
La vierge d*ivoire.
[jprfes la fuite des deux assassins, Tenclos et le moulin retombtrent dans le plus profond silence.
Nul parmi ceux qui si confiants dormaient en attendant le jour, ne se doutait que la niort avait plan6 si pr^s du roi de France, et si pr&s aussi de son jeune capitaine.
Nos deux Henri, plus que les autres peut-fetre, reposaient heureux et tranquilles, mille gracicuses images souriaient b, leur sommeil, et depuis longues ann^es jamais le roi Henri, jamais Tex-^tudiant du college de Navarre, n'avaient passi nuit plus douce et plus gentils instants. Ce qui prouve une fois de plus qu'il n'est point indispensable, pour dormir k son gr6, d'avoir couche somptueuse et moelleux oreillers. On dort bien partout. Le tout est d'avoir sommeil. De mfeme que partout on mange bien. Le tout est d'avoir de I'appitit.
Derrifere la chaine de collines qui terminait au loin le merveilleux panorama des campagnes biarnaises, le soleil se leva lentement, et vint, de ses grands yeux d'or, considirer curieusement les deux hdtes du moulin.
Sans doute le roi du monde ne reconnut pas le.roi de France et son officier dans les deux dormeurs qui si majestueusement ronflaient sur leurs couches rustiques; car, d'un grand air d^daigneux, il quitta presque aussit6t la petite chambre et le hangar et courut se baigner dans les eaux de la Baise, qui se diaprferent instantaniment d*6tincelantes paillettes, comme les fleuves d'or dont parlent les conteurs orientaux.
Sous les baisers viviiiants du soleil, la campagne, peu d'instants auparavant pJle et languissante comme le spectre d'une vierge, prit soudainement la physionomie 6mue et rougissante d'une heureuse fiancee.
Dans le feuillage rouge^tre des grands sycomores, dans les platanes gigantesques, dans les saules agenouill6s au bord de I'eau, dans les buissons d'aubipines, dans les massifs de lauriers-roses, s'ilevferent aussit6t d*6tranges concerts, d'indescriptibles chansons : les oiselets p^piaient au soleil leur salut matinal ; et les insectes, perches sur les brins d'herbes et de bruyires, lui bourdonnaient leur 6temel compliment.
Bient6t, sillonnant les grands pr6s au deli de la rivifere, les gros bceufs surgirent, rares d'abord, puis plus nombreux, puis innombrables, qui trainaient, mugissants, les attelages aux roues massives,
Derriere eux marchaicnt lentement les paysans au teint cuivri, aux grands yeux noirs brillant sous le b6rct incline sur Torcille. Peu aprts, les belles filles sortirent, i moiti6 vfetues, toutes d6braill6es encore, des fermes et des moulins.
382 LA FONTAINE AUX F6ES
et se r^pandirent dans les champs, courant puiser de I'eau aux sources et aux fontaines, ou coiiduisant au piturage les troupeaux bondissants.
L'une d'elles, — ce n'6tait pas la moins s6duisante, — • tout en puisant de I'eau i\ la riviere, se prit i chanter un vieux refrain basque en patois du pays.
En entendant ce refrain, que sous la fenStre du moulin la paysanne courtvStue chantait de sa voix fortement accentu6e, le roi de France sortit peu k peu de son sommeil.
Tout d'abord surpris de se trouver en semblable glte, \l testa qaelques instants avant de rappfeler sis esprits ; mals graduellement ses souvenirs de la veille reparurent, distlncts et vlvacJes, et tous les ivtnettlents de la tiuit se repr^sent^rent i sa pens(^e.
Allfcgre et le front soufidtit^ il sauta i bds de son Ut.
Courant h la petite feiifetre de sa chatilbre :
— Quel est, dit-jl joyeusement, le gentil oiseau qui de ses fralches chansons vient igayer ainsi le petit lever du roi ?
A Taide d'un escabeau, il put regarder au dehors f
— Belle fiUe, vraimetit ! pehsa-t-il. Je ne sats ri c'eSt le pkisir de tne retrouver dans ce doux pays ou je suis nk qui me fait voir tout en beau ; tiiais ces filles des champs me semblent plus avenantes cent fois que nombre de dames nobles que je pourrais nommer.
Aprfes un court silence :
— Si je ne m' abuse, reprit le roi, voici veiiir li'bds de I'autfe c6t6 de I'eau une tfoupe de cavaliers, 'qui tie sont duttes que iiies getitllshonlnies. Toute la nuit, sans doute^ pensd le roi en sourlant, ils m'ont chefdh^ dans les bois et me croient, k I'heur^ prisente, passfe de vie i tr^pas !
Le roi regafda de nouve^u pat Titroite fenfetre, il vitles divalier^, fort iloignis encore, qui se dirigeaient en toute hSte vers le mouUti.
— lis ont, i ce qu'il paralt, d^couvert ma retraite ! pour suivit tienrf IV d^un ton chagrin. AUons, soupira-t-il, il nous faut redeveilif roi ! C'est triste !
Ce disaflt, il quitta la fenfetre et fit quelques pas vers la porte.
Soudain, son pied lieurt^ sur le sol uii objet dont 11 fie put, tout d'abord, reconnaltre la nature, k cause de k dettii-obscurit6 qui r^gnalt dans la partie infirieure de la chambre.
— Qu*cst-ce cela ? fit-il en se baissdiit. Ventre-Salnt-grls ! s'fccrijl le roi sttipifiA en ramassant la petite figurine sculpt^e que la folle avait lalss4 ichapp^r de sa main trembknte. Ou je n*ai plus tna tiison, on Je ti'ai plus ma mfimolre, ou cette petite madone d'ivoire ji'est autre que le talisman regrett6 de tnon cher Henriot. — Oui I oui ! eontlnua-^t-il eti approchaiit de la fetlfetre la petite rellque et en la considferant avec la plus scrupuleuse attetition. Oui, de pix le Dieu vivant, c'est la vierge d'ivoire, doilt, tant de fois, ttton pauvre Bois- Dauphin m'a narrfe, tout gdmissatit, la dispcirition mystirieusc. Certes, continua le roi, si la disparition fut bizarre, le retour ne Test pas moins ! Depuii dix ans bientdt, ce talisman perdu au camp de Sdim-CIoud, dux portes de
LE MONDE FAKTASTiaUE ILLUSTRE.
Pari5, se retrouvant dans un petit moulin du B6arn ! . . . voici qui tourne singuli&rement au merveilieux; et, sur ma parole, je serais tent6 de croire, comme Bois-Dauphin, k la magique puissance de cette sainte relique. Perdiou ! continua le roi en entr'ouvrant brusquement la porte de sa chambre, j'ai hlte de jouir de ia douce surprise d'Henriot !
Ce disant, il descendit dans Tenclos, tout joyeux de la joie qu'allait 6prouver le jeune homme.
Tout ce qui prictde, c*est-i-dire le chant de la paysanne, le r^veil du roi, ses regrets et ses d6sirs, tout cela, comme bien on pense, avait dur6 moins de temps qu*il n'en a fallu pour le dire ; si bien qu'au moment ou le roi q^uitta rhumble gite ou il venait de passer une si bonne nuit, le jour venait de se lever k peine, et chacun au moulin sommeillait encore.
Henri IV traversa Tenclos et p6n4tra sous le hangar.
Considtrant en riant Bois-Dauphin endormi, il se prit.i r6p6ter i mi-voix les propres paroles du jeune homme :
— Sommeillez confiant et tranquille. Sire ! votre fidfele Bois-Dauphin veillera sur vous ! — Mordiou ! reprit-il gaiement, si vous appelez cela « veiller, » monsieur le capitaine, je suis curieux de savoir ce que vous entendez par Ic mot « dormir. »
Comme si Bois-D,auphin eftt ou'i, dans son sommeil, les paroles du roi, il ouvrlt les yeux.
— Oh! Sire... balbutia-t-il tout honteux en reconnaissant le monarque. Ce dernier se prit 3i rire de bon cceur.
— Eh ! mordiou ! pourquoi ton embarras, mon fils ! s'6cria-t-il, ne t'avaisrje pas donnt pleine et entifere licence de reposer ? Allons ! allons 1 debout, bel endormi, poursuivit Henri IV, nous avons du nouvean i vous apprendre.
— Du nouveau ! r6p6ta Bois-Dauphin en s'ilan^ant prfes du roi.
En un instant, tons les 6v6nemcnts de la veille s'6taient repr6sent6s i sa pens6e, et d6ji il tremblait que quelque incident unpr6vu nevint entraver son bonheur.
— JEh ! la! Ik ! Ik ! dit vivement le roi, quitte cet air inquiet, Henriot, mon fils. II ne s'agit pas ici de malhcur, et le nouveau dont je te viens gratifier k ton r^veil ne pent te jeter en I'^me que parfait contentement.
— Ah ! vous me rassurez, Sire ! murmura le. jeune homme, et je respire plus ^ False.
— Henriot! reprit Henri IV en s'appuyant familiirement sur T^paule du jeune officier, pauvre brave coeur, qui depuis tant de longs jours soufFres par ma faute, demain tu seras uni k celle que tu aimes et dont jusqu'Ji ce jour je t'ai sfepari !
— Demain ! r6p6ta Bois-Dauphin radieux.
— C'est notre volonti royale I poursuivit Henri avec bonhomie.
— Oh ! Sire, vous fetes grand et bon ! interrompit le jeune homme en balsam la main de son noble maltre.
LA FONTAINE AUX f6eS.
— Get hymen est ton voeu le plus cher, reprit le roi, c'est le bonheur de ta vie, je le sais. Mais; ce que je^ sais aussi, c'est que ce bonheur, un nuage de tristesse pourrait parfois Tobscurcir, et je ne le veux pas.
— Que dites-vous, Sire ?
— Je dis que je n'ai pas oubli6, Henri, la confidence que maintes fois tu m'asfaite. Unemain criminelle a jadis enlevi de dessus ta poitrine le talisman benit de ton enfance.
-— Mon talisman ! dit vivement Bois-Dauphin, dont le visagfc s'assombrit, ma sainte relique !
Le roi, qui avait tir6 de dessous son pourpoint la vierge d'ivoire, passa la petite figuripe au cou du jeune officier.
Ce dernier, au comble de la joie, ne songea, dans le premier moment, qu'a couvrir de baisers sa relique tant pleurie. Enfin, il supplia le roi de lui feire connaltre par quelle suite de circonstances extraordinaires la vierge d'ivoire se trouvait entre ses' mains.
Et, tout aussitot, le roi fit au jeune homme le ricit parfaitement simple de sa pfecieuse difecouverte-dans la petite chambre du tnoulin.
— Sire, fit le jeune homme presque pensif, je le disais bien, nous sommes ici dans le pays des ftes, et Tune d*entre elles, toute pitoyable et bbmie, a bien vo'ulu rendre i mes baisers ce talisman -regretti.
Le roi ne r^pondit rien et sur ses Ifevres toute raillerie expira. Lui-m&me n'avait-il pas eu, dans la nuit, une Strange vision : n'avait-il pas cru voir I'ombre de Fleurette tournant vers lui son pile visage ?... Ne lui avait-il pas sembli entendre sa voix plus douee que le souffle de la brise, plus 16gire que le son de la harpe iolienne, lui dire en s'feloignant : « Roi Henri, garde-toi ! »