CHAPITRE XV
Monsieur de Bellegardc, grand t^cuycr de France.
resque dans le mfeme moment que Henri de BojsjrDaiiphin recevai^ sa chfere relique des mains du roi, les cavaliers que ce dernier, de sa Ifenfetre, avait aper^us de I'autre c6t6 de la rivifere, mettaient pied i terre k la porte de I'habitation du pfere Bridelofl.
Henri IV ne s'6tait pas trompi : ces cavaliers, au nombre de douze, et tous en costume de chasse, n'itaient autres que les gentilshommes de sa suite.
Toute la nuit, ces dignes seigneurs avaient parcouru la forfet i seule fin de retrouver leur introuvable inonarque. Harasses, ext6nu6s, morts de faim, de soif et de sommeil, nos douze chasseurs itaient done d'une humeur massa-
LE MONDE FANTASTIQUE ILLUSTRt. 38)
Un char rustique fit nuitsiucuseiiicin sou BiitrKt dans la villc. (I'.igt jyj.)
crante. Le plus furieux ttalt leur chef, le sire Roger de Saint-Larrj', due dc Bellegarde, grand icuyer de France, — litre qui la plupart du temps ne le faisait appeler tjue moiisimr k Grand tout court.
LA FONTAINE AUX FEES
— Holi ! hh I hurlait le due de Bellegarde en frappant k coups redoubles, du pommcau de son 6p6e, k la porte du p^re Brideloii. Ouvrez, ou, de par la mordieu! j'entre de force.
— Ouvrez ! ouvrez ! criferent aussitAt les autres gentilshommcs en frappant de la mfime faf on que le grand 6cuyer.
A ce bruit formidable, toutes les fenfetres de Thabitation s'ouvrirent en nafenie temps, et BridelOii, la grosse meunifere, Aurore ct Psyche montrerent incontinent leurs visages effrayis.
— Afnibiou! grommela Bridelofl, majestucusement coitfc d'un superbe bonnet de nuit, ave2*vous done envie, nies maitres, de d^molir ma dcmeure ?
— Allons, descends, drdle ! riposta Bellegarde, et reponds.
— Drdle 1 rip6ta le meunier avec colore. Ouais ! quel nom- me donnezvous li, monsieur le mal poll !•,» Je m'appelle Brideloii, si vousle voulez bien, comme mon p4re*». et il n*y a pas encore eu de « droles » dans ma famillc.
— C^est trop de verbiage ! ripliqua le due ; songe que eelui qui te parle est grand 6cayer de France et gentUhomme du roi.
— Gentilhomme du roi! rAp6tferent tout d*une voix le meunier etsafamille.
— Monsieur de Bellegarde 1 dit h son tour Psych<6 qui venait de reconnaitrc le due.
— Monsieur le grand icuyer, reprit BrideloA quelque peu interdit, croycz que si j'avais su..^ Cependant, a}outa-t-il, ce n'est pas une raison pour traiter un honnete meunier comme vous m'ave^ tait I'honncur, je veux dire lc»..
— Assez! interfompk brusquement Bellegarde. Assez, ct riponds. S. M. Henri de France at At passer la nuit dans ce moulin; descends et conduis-nous vers lui»
— Sa Majestfel... idl s*exeUmferent le meunier, sa femmc et sa fiUe.
— Sa Majesty icil dk une autre voIx qui s^ iit entendre k queiques pas des cavaliers.
C'^tait le grand Pdlot qui veiiait de quitter son ^cutie et qui aecourait au bruit.
— Sa Majesti ici ! rip4ta-t-il, pas possible !
— D'ou sort cet autre imbecile? dit Bellegarde en se retournant vers le nouveau venu.
— Comment I comment ! « cet autre imbecile ! » grogna le paysan, en s'avan^ant, furibond, vers le grand 6cuyer.
Ce dernier hq contenta de le prendre par le bras et de le faire pirouetter sur lui-m6me*
Aprte avoir bien pirouett6, le grand P41ot, pestant comme un beau diable, perdit Tiquilibre et tomba lourdement assis snr le sol.
— Faut-il qu*un homme soit malheureux! gemit-il. Le moulin est enstjrccl6, bien sftr, et tous ces Strangers qui pleuvent c6ans depuis liier nous arrivent sfirement de chez Satan.
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Pendant ce temps, le meunier, la mfere Marion ct les deux jeunes fiUes 6taient sortis du logis.
— Monsieur le grand icuyer, dit le pfere Brideloft en s'avan^ant vers le due, j'ai trop de respect pour les gens de mon petit Henrioi pour leur dire des malhonn&tet^s ; mais, avec votre permission, j'aurai Tavantage de vous dire que vous vous gaussez de moi vilainement, et que notre sire le roi n'est pas plus au moulin que je ne suis dans la lune. Je le jure !
— Ne jurez pas! dit vivementPsychfe en s'avan^ant entre le meunier et M. de Bellegarde, ne jurez pas, mon pfcre, le roi de France a repos6 cette nuit au mouHn.
— Le roi de France, ici ! s'6criferent le meunier et sa famille.
— Le roi de France! dit k son tour le grand P&lot, tou jours assis par terre.
— Petiote ! continua le pfere Brideloft, quelle chanson me chantes-tu li ? Tu as perdu Tesprit, que je pense, et tu ne sals cc que t«i dis !
— Je sais ce que je dis, mon pfere, rfepliqua doucement la jeune femme. Le roi de France est Tun des deux fetrangers ^ qui vous avez hier accords rhospitalitfe.
— Arnibiou I brailia le bonhomme en se donnant un grand coup de poing sur la tdte, je devine !
En cet instant, le meunier aper9ut Henri IV et Bois-Dauphin qui venaient de quitter I'enclos et qui, sans ricn dire, avaient assist^ h la fin de cette scfene.,
— Ah ! te voili, toi, gros finaud de Nicolas ! s'fecria le pfere BrideloA en courant au-devant du roi.
Henri IV prfecfedait de quelques pas le second Henri, ct, d'un geste, avait commandfe le silence k Bellegarde et k ses gentilshommes.
— Ah! maligne tfete ! continua le meunier en riant k gorge diployfee. Comment ! mon petit Henriot vient me faire visite et tu ne m'en dis rien ! . . . Dieu merci, je ne suis pas la moltife d'une bfete, et le roi de France, je Tai devinfe tout de suite, c'est ton officler que voili ! Vive le...
— Mon cher monsieur BridcloA, fit le roi en Interrompant Tacclamatlon enthousiaste du gros meunier, le roi de France est celui qui seul, parmi nous, n*a pas en ce moment la tfete dfecouverte.
Le pfere Brideloft regarda altemativement tons les assistants, en commen^ant par Henri de Bois-Dauphin , Mais ce dernier, comme Bellegarde et les autres gentilshommes, tenait son feutre k la main.
— Arnibiou ! murmura le meunier. Voili qui est bizarre. L'officier, comme le reste de la bande, tien^ son toquet i la main. Saints du ciel! s'exclama-t-il en s'apercevant que son volumineux bonnet de nuit dfecorait encore son chef respectable; Diou biban! continua-t-il avec une conviction profonde et en donnant les signes de la plus grande surprise, ^st-ce que par hasard, sans m'en douter, c'est moi qui serais le roi de France I
LA FONTAINE AUX F^ES
Un formidable 6clat de rire, trop longtenips comprimi, accueillit cette triomphante naiveti du gros paysan.
— Eh ! mordiou ! continua-t-il en toisant les rieurs d'un coup d'oeil et en haussant les ^paules, je ne vois que moi de coiSk ici qui puisse fitre le roi ; car enfin, reprit-il en s'apercevant que Henri TV avait gardi son chapeau sur la tete, ce ne peut pu ; etrc ce gros paour dc Nicolas. — Pas vrai, Nicolas ?
Ce disant, le pere Brideloii s'avanija jusque sous le nez du roi, et, pour donncr sans doute plus de poids ^ son interrogation, il lui tapa sur le ventre le plus familitrement du monde.
Le roi sc prit k rire aux 6clats; mais M. de Bellegarde s'ilan^a sur le bonhomme :
— Malheureux! s'6cria-t-il, tu oses porter la main sur le roi !
Le meunier, comme h6b6t6, regarda sans mot dire Henri IV et le due; mais^ reprenant bien vite son aplomb et son sang-froid :
— Le roi! le roi!,.. dit-il. Eh bien ! je m'en doutais aussi, amibiou!... Jc le disais bien, moi, que je le reconnaltrais entre miUe!... Vive mon petit Henriot ! hurla-t-il aussit6t en jetant en Tair sa coiffure nocturne ; vive mon petit Henriot !
— Vive le roi ! r6p6tferent avec enthousiasme les autres assistants, moins le grand Pillot, que la surprise rendait muet, et qui, ouvrant une grande bouche et de grands yeux, ne songeait mSme pas k se remettre sur ses grandes jambes.
— Las ! mon doux Jisus... balbutia-t-il enfin; qui, lui, Nicolas, le roi de France!... Et j'ai os6 dire ce que je pensais sur son compte!... Las! mon doux J6sus, je serai pendu tout au moins ou 6corch& vif !
En cet instant, il vit avec terreur le roi en personne se dinger de.son c6t4.
— II vient vers moi, larmoya-t-il. Ah! je dois 6tre Wane comme un linge. Le pauvre gar^on 6tait tout simplement rouge comme un coq.
Le roi s'arrftta devant lui, et sans parler, le regarda quelques secondes en fron^ant le sourcil d'une fa^on firoce.
— Monsieur le coquin, dit-il ehsuite en lui tirant I'oreille, vous avez cette nuit drap6 le roi de France d'une fort belle manifere. Qjie pensez-vous, triple pendard, qu'il vous reviennc de vos m6chants compliments ?
Le grand Pilot voulut parler; mais il ne put articuler un son, et sa bouche demeura plus grande ouverte qu'elle n'^tait d^ji.
— Vous ne ripondez pas, quadruple b61itre I poursuivit le roi, je vais done parler en votre place : pour vous chitier selon vos mirites, je vous condamne...
Un gimissement profond du grand Pilot couvrit i moitii le terrible mot de Henri IV.
— Je vous condamne, rep6ta ce dernier en appuyant i dessein sur chaque syllabe, et le present arr6t sera executable d^s demain, avant le coucher du soleil, je vous condamne i... 6pouser la gentille Aurore que tu aimes, grand nigaud, et dont la dot ne regarde que moi !
— Hein ! plait-il ! s'icria le grand P^lot, en se remettant d'un bond sur ses jambes. Mon doux J^sus!... la joie me suffoque... le sang me monte aux ]oues !... je dois fetre rouge comme un coq k present I
II va sans dire que le grand Pilot itait subitement devenu Wane comme un linge.
— Aurorel... Aurore! balbutiait le paysan h moitife fou, comprenez-vous ma joie?... condamn6... i ipouser, et le roi se charge de la dot!... Ah! faut-il qu'un homme soit heureux ! — Sire, poursuivit le grand Pilot en s'adressant au roi et d'une voix solenncUe, Sire, tous ceux qui se permettent de dire quoi que ce soit sur votre compte, c'est des calomniateurs, et ceux qui osent pritcndre que votre fanieuse poule au pot n'est qu'un merle blanc, c'est des oies !
— Allons ! allons ! pensa Henri IV, dicidiment, ce grand Pilot est un rus6 dr61e ! Je lui donnerai une place k la cour... il arrivera ! — Mon cher monsieur Bride'oti, continua le roi en s'approchant du gros meunier et de sa femme, ma bonne madame Marion, continua-t-il, vous avez oui ce que je viens de dire. Je desire... je d6sire ardemment, vous entendez bieh, que dhs demain se cfelfebre k Nirac le manage de la belle Aurore et de ce michant gars.
Ce disant, il disignait le grand Pilot.
— Du moment que Votre Majesti veut bien le souhaiter, s'enipressa de rfipondre le pfcre Bridelofi, c'est vu et entendul... Satan6 Nicolas! continua le bonhomme i part lui en lorgnant le monarque. Qu'est-ce qui aurait jamais pu penser?... Cest qu'il n'y a pas i dire, poursuivit-il en lui-mfeme, c'est lui... c'est bien lui... mon Henriot. . . mon petit Henriot!... il ne seressemble plus beaucoup ; mais c'est bien lui tout de m^me.
— A quoi songez-vous, mon cher Bridelou? demanda le roi.
— Je songe, Majesti, ripondit le bonhomme, je songe, r6v6rence parlant, que depuis I'Apoque ou dans le pays je vous voyais jouer tout enfant, vous avez, comme qui dirait, un tant soit peu changi ! II n'y a pourtant guire que quarante ans de cela I
— Qjiarante ans, pas davantage ! rfepliqua Henri IV, souriant de la naivet6 du paysan.
— Comme on vieillit vite I ajouta ce dernier d'on ton sententieux.
— A qui le dites-vous, mon cher ! poursuivit le roi, souriant toujours. On n'est pas plus t6t n^ qu'on a des cheveux blancs, et Ton n'a pas plus tdt des cheveux blancs qu'on n'en a plus du tout. Quarante ann^es ! continua le monarque en gouaillant. Rien que quarante annies d'&coulies! Ah I vous avez raison, mon cher Bridelofi, Ton vieillit vite 1
Flattfe de I'assentiment de son roi, et prenant sa raillerie pour argent comptant, le meunier s'inclina profondiment.
— Laissons ces graves questions philosophiques, reprit le roi en changeant de ton, et revenons-en, je veus prie, i notre premier sujet. Voici done notre chfere Aurore bien et dfiment lotie, car, bien que madame Marion n'ait point
^fmrnf^m^mm^m^m^m^immi
LA FONTAINE AUX FEES
encore parli, elle ne s*oppose pas, que je pense, au manage de cette jolie fillette.
— Comment done, s'empressa de r^pondrela brave femme, comment done, monsieur Nicolas!... Non! je veux dire Votre Majesti... Je ne m'oppose en nulle sorte a ce qu'Aurore prenne un ipoux... Voire deux ipoux, Sire, voire trois, voire quatre, pour peu que Votre Majest6 se donne la peine de Tordonner.
— Comment ! comment ! se prit i dire le grand PMot. Voire deux, voire trois, voire quatre : pourquoi pas voire mille, tout de suite, pendant que vous y fetes!... VoilJi bien une id6e de belle-mfere, par exemple !
— Eh! li! h\ dit Henri IV en partant d'un 6clat de rire, Voyez-vous le braillard : pour crier, drole, attends qu'on t'6corche !
— Dieu ! que tu es bfite, grand Pilot, dit gentiment Aurore i son prfetcndu, tu sais bien que si j'avais quatre maris, c'est que ?a serait mon idie comme ?a !
A cette riponse, tout le monde se mit k rire.
— Comme c'est rassurant pour moi ce qu'elle dit li ! soupira le grand PMot. Oh! les belles-mires, ajouta-t-il en faisant une affreuse grimace h madame Brideloii. Les belles-mferes, c'est la perte du genre humain!