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CHAPITRE VIII

Oil il est parl^ d'une baleine comme il n*y en a guere, et d*un pays

comme il n'y en a pas.

ii nous avons riussi k faire mesurer au lecteur toute Titendue de I'initelligence dont le petit cheval bossu itait dou6, il comprendra quelle rapiditi il dut mettre pour faire en trois jours un chemin qu'il avait eu trois semaines pour parcourir lors de son pr6c6dent voyage.

La phrase accoutumie « divorer I'espace » 6tait de la plus exacte rAaliti. Ses longues oreilles rejet6es en arrifere dipassaient sa croupe; les werstes lui filaient entre les jambes par cent mille. J'aurais pu dire kilometres, attendu que c*est i peu prfes la m6me mesure ; mais werstes donne un petit ton de couleur locale qui ne messied pas. Aussitdt qu'il eut ressenti Tapproche du

LE PETIT CHEVAL BOSSU

but, il ralentit son galop, afin que sa voix, arrivant nette et precise i Toreille de son maitre, lui permit d*6couter ses instructions importantes.

— Nousarrivonsii'Ocian, dit-il; tuvastrouversur la plage ce monstrueux citaci universellement connu sous le noin de baleine. II y a dix ans qu'un jiigement rigoureux le clone sur le galet, sans qu'il sache pourquoi il est li et quand on lui permettra de d^marrer. II te ch'argera sans doute de demander sa gr^ce au Soleil. Ne crains rien\ r6pands-toi en promesses; ce sera h moi d'cn assurer raccomplissement.

Effectivement, nos voyageurs trouvfcrent couch6 tout de son long I'^aorme aquatique, dont le supplice, i premifere vue,, paraissait inoui et insupportable.

Ses flancs itaient creusis par une double rangfee de pieux formant un pare h moutons. Cette queue, dont les bonds pfetulants fouettaient si dru la vague, se tenait coi forcimeht sous i*6pais feuiliage d'un bois de sapins et de bouleaux. Un charmant petit village s'fetalait complaisamment sur son ipine dorsale. Une troupe de laboureurs promenait la charruc sur sa Ifeyre supferieure, transformie'enun.plantureux champ de seigle; et tout juste entreles deiix yeux", sur une herbe toufFue et 6maill6e de fleurs, une bande d'enfants joyeux prenait ses khzts : les uns dansant en rond, les aiitr^s se {)r6menant autoitf des oreilles pour ramasser des champignons^

La baleine, apercevant Iwan et son cheval, poussa un vigoureux soupir, langa deux jets d'eau salie par* les /larines, et, d'un ton fort poll vraiment, souhaita la bienvenue aux arrivants. • . •

-r- Quel bon vent vous a amehfes, messieurs ? Oh done atlez-vous ? . — Souhaiter la bonne ann6e au Soleil, de k part de la Princesse.

— Au Soleil ! . . . Vous allez vers le Soleil ?

— Sans dfeemparer... . . ;; .. . .,

— Oserai-je vous charger d'une mission ?

— Parle!

— Par gr^ce ! par pitii ! toute la compassion que pent exciter dans les ames la position insolite d'une baleine casernie i'ci par ordre sup6rieur, demandez au Soleil le pardon demon crime... crime d'aiitant plus n6ir que jel'ignore et que je ne sais i quelle penitence me vouer.pour en avoir le rachat. •

— Cest convenu ! - -* . <J,,

— Parole d'honneur ? - -^ • -•

— Suis-ie un maroufle ? '

— Nori, j'ai confiance ! . . . Bon voyage, messieurs ! . . .

D'un vigoureux coup de sabot, le petit Bossu s'ilance avec son cavalier j usque par deli, les premiers nuages, et galope aussi hardiment dans la plaine azurie que pourrait le faire le premier cheval savant au Cirque des Champs- £lys6es.

Je craindrais de vous ennuyer en vous dpnnant tons les details de cette nouvelle peregrination. Je me bornerai simplement i vous dire qu'i I'endroit oil Iwan sauta de selle, le ciel et la terre se donnaient Tactolade, et que les

Le bailli apostillu I'ordce, sur lequel un homard pose U sceiu royal. (Page 29.)

bonnes femmcs filant leur lin sur la porte de leurs chaumitres pergaient la

croftte du firmament avec la pointe de leur quenouille.

Iwan entre dans ce pays-li fier comme un paladin, bien qu'il dlt tout bas : — Peste !... il n'y a pas de royaume sur la terre, fdt-ce celui d'Yvetot, qui

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puisse joAter avec celui-ci !... N'y mettons pas d'amour-propre : notre terre noire et digoAtante ne saurait entrer en comparaison avec cette belle terre bleu clair! Et quelle lumiire li-bas!... Ah! on peut dire qu'il n'y a pas de suif dans cette bougie-li!... tout cire.... li!... tout cire!...

— C'est le palais du Soleil, riplique le bossu, mais il n'y vient que la nuit. Nous commencerons nos visites par madame la Lune, qui s'y repose pendant le jour.

Conduisant son conseiller par la bride, Iwan tout en se dirigeant vers le perron, admire les jardins qu'il lui faut traverser.

Partout de vastes fontaines de marbre blane ripandent une fraicheur dilicieuse ; des arbres au feuillage d'or et d'argent, tombent, en grappes resplendissantes, les plus beaux fruits que Ton puisse admirer : les uns, dor^s par les rayons du soleil, exhalent une odeur ravissante ; les autres, dont la maturite n'est pas encore i point, semblent de grosses boules d'imeraudes diaphanes et scintillantes. Les fleurs ont des nuances varices, dont tout Tart sublunaire u'osetait rfever la realisation; et voletant, sautillant dans une immense volifere au treillis d'or, toute garnie de mangeoires en cristal de roche, des oiseaux au merveilleux plumage forment un concert auprfes duquel les voix humaines les plus suaves se tairaient subitement, muettes de jalousie et de d6pit.

Aprfes avoir gravi un perron de vingt marches de porphyre reconvenes d'un riche tapis de Perse fix6 i I'aide de baguettes d'argent massif, Iwan marche droit au boudoir de la Lune.

— Lune des Lunes, dit-il en se prosternant k Torientale, — persuade que le salut en usage dans f* empire du croissant devait plaire i I'astre en face duquel il se trouvait, — Lune des Lunes, je viens de faire une route monstre et uniquement pour te souhaiter le bonjour.

— C'est bien aimable i toi, r6pond la Lune: Assieds-toi ; tu dois fetre fatigu6, si tu viens de loin. Apprends-moi d'abord de quel pays tu es.

— Du pays ou la ncige durcit en tombant et couvre la terre cinq mois de I'annie. C'est ma future souveraine qui m'a chargi de savoir pourquoi elle itait restfee trois nuits sans te voir.

— Qiielle est cette future souveraine ?

— La princesse Oc6anie.

— C'est done toi qui I'as enlev6e ?

— H^las ! ma mfere la Lune, je suis piqueur et ne puis qu'obfeir, d'autant plus que mon seigneur et maitre m'avait menace, si je lui disobiissais, de me faire asseoir sur un pieu tris-pointu.

La Lune se jette au cou du cretin en versant des larmes de joie.

— Ah! pour la bonne nouvelle que tu m'apportes, dit-elle, tu peux emporter d'ici tout ce qui te conviendra. Jamais oa ne pourra peindre le chagrin de son frfere ni le mien. C'est pour cela qu^depuis trois mortelles nuits je n'allumai point ma lanterne, pourquoi depuis trois jours pleins le Soleil s'est enveloppc de nuages pour dirober sa douleur aux regards des hu-

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mains. Et comment se porte cette chfere enfant?... Est-elle joyeuse, est-elle gaie?

— Tout le monde s'accorde i la trouver superbe. A te dire franchement mon avis, je ne la trouve pas si jolie que ?a... On ne peut pas se tenir debout sur des pieds pareils... Et puis... elleest bien trop maigre?... Mais le mariage la fera engraisser... notre tzar en fait sa femme.

— Votre tzar ! . . . Mais depuis le temps qu'il est sur le trdne, la fleur de ses ans doit ttxe passablement dess£ch6e. Une fille de seize ans est-elle son fait ? Nous y mettrons ordre. Remercie-le de son souvenir et porte-lui tous nos souhaits.

Iwan baisa gauchement la main de la Lune et prenait cong^, quand une idie subite traversa son cerveau :

— Bon ! s'6cria-t-il en bondissant comme un cabri, j'allais oublier la commission dont je suis ehargi. J'aitrouvi ici-basune respectable et malheureuse baleine qui te demande grice.

— Je sais de qui tu veux parler, interrompt la Lune ; la malheureuse et non respectable, ainsi que tu veux bien le dire, subit ce chitiment pour avoir os6 avaler trente vaisseaux pontes, bois, cordages, chargement et Equipage, et ce, sans tordre ni micher. Je veux bien, par 6gard pour toi, abriger son supplice : qu'elle leur rende la liberty sur Theure et je la d6semp6tre i Tinstant.

Le cr6tin fait un beau serviknr i la Lune, enfourche son bossu et prend le chemin du retour.

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